Dernière

Étape épuisante. Parce que c’est la dernière, mais aus­si parce qu’elle aligne six cols. Au som­met du cinquième, l’Al­to de Aritx­ule­gi, je bois dans l’or­dre: une boîte Coca-cola, un boîte de Fan­ta, une deux­ième, une troisième et une qua­trième boîte de Fan­ta. Et aus­sitôt en selle, attrape mon bidon pour com­pléter par de l’eau. Sur les cinquante derniers kilo­mètres, nous filons tous en ligne en direc­tion de San Sebas­t­ian, plaisan­tant et chan­tant. Quand Javier nous arrête et demande que l’on attende Diego, cha­cun se récrie. Mir­a­cle de la camion­nette, le voici pour­tant en tête, paradant et ridicule, lorsque nous entrons dans la ville à quar­ante à l’heure. Nous buvons du cidre dans le quarti­er de Pasa­ia, au pied de la falaise puis embar­quons les vélos sur un bateau, tra­ver­sons le bras de mer qui nous sépare de la ville et roulons les derniers huit kilo­mètres sur la piste cyclable qui longe la baie de San Sebastian.

Sixième

Gravi le col de Marie-Blanque en cadence, lais­sant der­rière moi et le Majorquin génial et l’opiniâtre ban­quier chilien Sebas­t­ian. Nous for­mons désor­mais à qua­tre, avec Mon­frère, le groupe de tête, con­sul­tant à tour de rôle les indi­ca­tions portées par Javier sur la feuille d’é­tape afin de négoci­er les croise­ments de route et s’a­chem­iner à bon port le long des 115 km que compte l’é­tape du jour entre Laruns et Ocha­gavia en Espagne. Nous atteignons le col de La Pierre Saint-Mar­tin deux heures avant le pas­sage du tour de France. Les autres (et d’abord les Colom­bi­ens, en véri­ta­bles afi­ciona­dos) restent et se joignent aux badauds qui occu­pent la route depuis deux ou trois jours pour cer­tains. Nous redescen­dons et suiv­ons les prouesse des cham­pi­ons à la télévi­sion, l’ef­fort terminé. 

Cinquième

Ascen­sion du Tour­malet, puis du col de l’Aubisque puis du col de Soulor, un dénivelé de 3141 mètres sur 111 kms. Nous aboutis­sons à Laruns, pre­miers arrivés dans ce vil­lage que je recon­nais pour y avoir garé la vielle Renault 21 que m’avait don­née l’écrivain O.T. en 2003, alors que je pre­nais la route pour me ren­dre en Navarre à vélo, pas­sant ensuite par Jaca et Sabi­nani­go, dor­mant dans des hôtels dont j’é­tais l’u­nique client, faisant des détours pour vis­iter les vil­lages fan­tômes, envoy­ant sur mon télé­phone des mes­sages à Gunel­la, dont je venais de tomber amoureux, comme il est fréquent, juste avant de par­tir en voy­age (et qui au retour, chose toute aus­si fréquente, me dirait “j’ai bien réfléchi…”, avant de se mari­er dans les trois mois à un autre). Nous sommes sur la ter­rasse lorsque survient Diego ivre. Il est en tenue cycliste mais per­son­ne ne l’a vue sur la route.  Provo­ca­teur, il par­le avec force gestes, fait du plat à la serveuse, fille mag­nifique qui n’en a que faire, molestant Tere­sa qui ter­mine ses séances de mas­sage et par divers excès se met défini­tive­ment au banc du groupe qui, joyeux d’avoir vain­cu l’é­tape la plus exigeante du périple, rit et plaisante.

Quatrième

En fin de compte, ce chilien bedonnant est un rigo­lo. Mais, loi du groupe oblige, il ne fait rire per­son­ne. A à la mi-étape, debout dans nos cuis­sards, nous prenons le repas au bord d’un lac, buvons abon­dam­ment, man­geons des salades de pâtes et cha­cun com­mente le pas­sage du col de Peyre­sourde, inqui­et à l’idée d’avoir encore à gravir l’Aspin qui cumule 12 kilo­mètres de mon­tée. Cepen­dant, le chilien Diego dort dans un champ de l’autre côté de la route. Javier nous dit qu’il est ren­tré à cinq heures du matin.
- Qu’a-t-il bien pu faire à Viel­la?
J’ai déjà dit le peu d’at­trait appar­ent de ce vil­lage de mon­tagne cata­lan.
- Il a réus­si à se faire inviter à une fête privée!
Arrivé en camionette, il repart en camion­nette tan­dis que nous abor­dons à dix la tra­ver­sée des grands cols. C’est alors que je m’avise que nous sommes en France. Où je n’ai pas le droit d’aller. Je prie la masseuse, Tere­sa, qui est aus­si la respon­s­able de l’in­ten­dance et s’oc­cupe de pré­par­er les cham­bres où nous dormirons, de ne pas men­tion­ner mon nom à la récep­tion de l’hô­tel. Elle fait remar­quer que si les hôte­liers espag­noles pho­to­copi­ent les papiers d’i­den­tité des clients et les trans­met­tent aus­sitôt à la garde civile, il n’en va pas de même en France. Et en effet, dans cet hôtel en plas­tique que l’an­cien cham­pi­on du tour de France Lau­rent Fignon a fait con­stru­ire à la périphérie de Bag­nères-de-Big­orre, il n’en sera jamais ques­tion. Après la douche, Mon­frère et moi allons en ville. Il y a trois ans que je n’ai pas remis les pieds dans ce pays. Images con­nues de ces périphéries de petites villes: façades borgnes, immeubles tristes, vit­rines crasseuses et une boulan­gerie. A l’en­seigne du café Mac-Mahon un cou­ple de retraités sourd et char­mant nous sert de la Stel­la Artois en bouteille. Nous pous­sons un peu plus loin et tombons sur un marché folk­lorique qu’ar­pen­tent des Hol­landais voy­ageant en car­a­vane. Mon­frère veut acheter des pétards du 14 juil­let. Le bureau-tabac lui répond que, désor­mais, c’est inter­dit. Au super­marché, où nous prenons des bières, le gérant nous aprend que Lau­rent Fignon était un con.
- Surtout avec les femmes!
Der­rière l’autre caisse, sa femme, une blonde fatiguée approu­ve.
Et pen­dant tout ce temps, un chien errant, de ceux qu’on imag­ine aban­don­né par une famille par­tant en vacances, nous suit, tra­ver­sant et retra­ver­sant la nationale devant les voitures. 

Troisième

Port de la Bonaigua au départ de la Seu d’Urgell. Plus de mille mètres de mon­tée, après un pre­mier col, le Puertó de Can­to, pour un total de 125 km et 2580 mètres de dénivelé. Les Colom­bi­ens plaisan­tent et souf­frent, nous souf­frons et plaisan­tons. J’ad­mire Adri­ana, l’épouse du garag­iste: les épaules en avant, les mains dans le retour de guidon, elle pédale les yeux rivés sur le bitume et ne décroche pas. Le chilien bedonnant, lui, a lâché. L’or­gan­isa­teur envoie la voiture-bal­ai. L’é­tape est à Viel­la, ville de mon­tagne, ville en pierre gris­es, nou­velle et cata­lane, avec cette humeur désagréable, toute de morgue, des indigènes, pris au piège de la rhé­torique indépen­dan­tiste de leur élite politi­ci­enne, humeur qui n’est pas sans rap­pel­er celle des Suiss­es, notam­ment en ce qui con­cerne les ser­vices: horaires con­traig­nants, fausse iden­tité, favoritisme local, cupid­ité. Pour le reste, forme physique excep­tion­nelle et fatigue générale. Quelque peu ras­surés, nous avons repris la con­som­ma­tion habituelle de bière et aval­ons dès l’ar­rivée trois à cinq canettes.

Deuxième

Ribes de Freser-Seu de Urgell. 142 kms, 2775 mètres de dénivelé. Le rythme est pris. Le matin, nous démar­rons autour de huit heures et pédalons six à sept heures par jour. La moyenne est rapi­de en plaine, et, en ce qui me con­cerne, bien assez rapi­de dans les cols. D’ailleurs Javier nous con­seille de ralen­tir.
- Les choses sérieuses n’ont pas com­mencées. Si vous vous épuisez sur les pre­mières étapes, vous ne tien­drez pas dans les Pyrénées.
J’en par­le à Mon­frère. Nous ralen­tis­sons sur un kilo­mètre, puis nous accélérons, dépas­sons les Colom­bi­ens et prenons la tête du groupe der­rière le jeune ban­quier et le Majorquin, ce dernier, roulant selon une tech­nique inédite: il ne change jamais de rap­port et, au plat ou en mon­tée, pédale en tri­cotant, le plus sou­vent en danseuse. Tous les deux heures, et plus par­ti­c­ulière­ment en haut des cols, la camion­nette nous attend avec une rav­i­taille­ment de mel­on et pastèque, de bis­cuits et de tartines au Nutel­la. J’avale un Coca-Cola, une deux­ième Coca-Cola, rem­plis les bidons et repars. Dans la mon­tée du Col de la Josa, le ther­momètre indique 40 degrés.

Première étape

Tossa de Mar-Ribes de Freser. 144 kms, 2575 mètres de dénivelé. Nous roulons en file, l’un dans la roue de l’autre, et quand la route est dégagée, en pelo­ton. Une expéri­ence nou­velle. Au bout de 116 kilo­mètres, un pre­mier col; quinze kilo­mètres plus loin, un sec­ond. L’or­gan­isa­teur a loué pour moi un Can­non­dale à deux plateaux et guidon rose. Faire mille kilo­mètres sur un vélo d’emprunt n’est pas ras­sur­ant. Je pédale pour rester dans le groupe. Bien­tôt habitué, j’ou­blie que ce n’est pas mon vélo. Je red­outais de dis­pos­er d’un éven­tail moins large de développe­ments, en fait, je ne vois pas la dif­férence. Avant le repas de midi, je crève un pneu. Vingt kilo­mètres avant l’ar­rivée d’é­tape, je crève un autre pneu. Le Chilien bedonnant appelle cela “la maldición de la ibéri­ca”. Le soir, dans un hôtel de mon­tagne, il com­mande des olives “en abon­dance”, n’y touche pas, se plaint de la mau­vaise cuis­son de la viande et répète à la tablée:
- Ces deux-là sont mes amis suiss­es! J’é­tais sur une ter­rasse au vil­lage, tout-à-l’heure, et ils m’ont prié de venir boire à leur table. Ce sont mes amis suisses!

Casse

Ren­con­tré ce matin les autres cyclistes. Un Majorquin de tente ans, un groupe de Colom­bi­ens, Mon­sieur et Madame, lui chef d’un garage à Medel­lín, elle pro­prié­taire d’une papè­terie, puis leur amis, un élec­tricien d’o­rig­ine indi­enne qui est à la tête d’une entre­prise de 300 ouvri­ers et que nous surnom­mons Tem­ple du soleil, enfin un ban­quier de vingt ans, tra­pu, et un sec­ond Chilien, bedonnant. Après le petit-déje­uner, nous  cher­chons un coin dis­cret où entraîn­er le Krav-maga. Il n’y en a pas: la plage est bondée. Les vacanciers sont répar­tis sur le sable de chaque côté d’un couloir d’a­mené des bateaux con­trôlé par un marin à képi doré. Nous répé­tons les fig­ures dans le lit à sec de la riv­ière qui tra­verse le vil­lage, la Riera de Tossa. Sur le pont, passe et repasse l’a­gente munic­i­pale. La pre­mière sor­tie à vélo a lieu à l’heure de la sieste. Elle ne compte pas pour la tra­ver­sée: il s’ag­it de se dégour­dir les jambes. A dix-sept heures nous par­tons en groupe sur la cor­niche qui mène de Tossa à Sant Feliu — 50 km de virages dans les calan­ques. Un peu effrayé dans les descentes. Con­tenus entre la falaise et un muret à l’aplomb de la mer, les virages sont ser­rés. Sur le chemin du retour, un gosse me dépasse dans la mon­tée. Il file sans saluer. Jambes et bras menus, torse plat: un spaghet­ti. Je le prends en chas­se. Je remonte à sa hau­teur lorsque je perçois un flot­te­ment au niveau de la roue arrière. J’ai crevé! J’ar­rête le vélo sur le bord de route. Les décapota­bles défi­lent. Miguel, l’un des organ­isa­teurs me rejoint. Il tâte la roue. Elle est bonne. Je pédale sur quelques mètres. Rien à sig­naler, con­firme-t-il. Mais le flot­te­ment est tou­jours là. C’est alors que je con­state les dégâts: le cadre a cassé au niveau du moyeu. Je récupère mon vélo à l’ate­lier après une dépense de Fr. 1200.-, tout le matériel ou presque est neuf, et le cadre lâche le jour du prologue!

Valdebebas

Nous reprenons nos vélos déposés une semaine plus tôt, dans leurs cof­fres noirs, rue Lavan­da. La bonne mex­i­caine pro­pose de l’eau: il est dix heures, il fait 35 degrés. Dans le parc, des enfants jouent sur un tobog­gan gon­flable qu’un adulte asperge au tuyau. Mon­frère appelle l’or­gan­isa­teur de la tra­ver­sée des Pyrénées. Il vient de quit­ter Ávi­la. Nous répé­tons les exer­ci­ces de Krav-Maga de la cein­ture orange dans le peu d’om­bre qu’of­fre un pin. Une gamine regarde. Puis elle retourne à son jeu traî­nant der­rière elle une poubelle. Mon­frère y jette un papi­er. Peu après, il retrou­ve le papi­er au sol : ce n’é­tait pas une poubelle, mais le ton­neau d’une chas­se au tré­sor. A treize heures, la camion­nette blanche de la Ibéri­ca déboule. Nous faisons signe, Javier charge nos cof­fres et fait les présen­ta­tions: Tere­sa, la masseuse, Miguel, l’un des chauf­feurs, Javi, le sec­ond chauf­feur et un cycliste chilien, Cristo­bal. Nous déje­unons dans un routi­er près de Fra­ga. A neuf heures le soir, nous atteignons Tossa de Mar en Cat­a­logne. Il y a trente-cinq ans je partageais une cham­bre avec maman sur la colline, je n’ar­rivais pas à dormir, je lisais Sartre et pre­nais des notes pour une pièce de théâtre. 

Novlangue

Trans­for­ma­tion sournoise du sens que les médias publics opèrent moyen­nant la sub­ver­sion de la langue pour con­tourn­er les prob­lèmes les plus évi­dents: alors qu’il était ques­tion jusqu’i­ci des “immi­grés”, il est désor­mais ques­tion de “migrants”, ce qui laisse enten­dre que les mou­ve­ments ont lieu dans plusieurs direc­tions. Quand va-t-on se décider à par­ler d’in­va­sion? De mise en pièces de la civil­i­sa­tion? De flux bar­bares? De destruc­tion pro­gram­mée des acquis?