Parmi les aînés, quels auteurs ais-je connus? me demande cette fille qui veut écrire. Georges Haldas. Je l’ai rencontré cinq ou six fois. Nous avons dîné. Et que disait-il? me demande-t-elle. Rien. Il était écrivain. Y a‑t-il un secret? Il n’y en a pas. L’écrivain pioche. Tu le vois ou tu ne le vois pas à l’œuvre. Penchée au-dessus du trou, tu de demandes: comment a‑t-il fait? Cela te paraît mystérieux. Tu ne vois pas qu’il pioche.
Communisme
Quatre heures de nettoyage afin de préparer l’appartement de Fribourg pour la venue des Andalous. En contrepartie, nous serons chez eux, au Cabo de Gata, début août. Je nettoie le frigidaire, change les draps, récure le receveur de la douche, lessive les sols, prépare les serviettes de bain. Dans le même temps, je paie les factures, cache l’argent, change les pneus du vélo et, préparant les tournées d’affichage, vois que j’ai oublié un client ce qui me met en souci. Aussitôt j’appelle l’employé. Il est en Allemagne. Je fais un message. J’attends. Je reprends le ménage. Monfrère appelle. Il vient de courir le Montreux-Rochers-de-Naye. “A l’arrivée, me dit-il, pas de train.” Pour faire patienter les voyageurs, le personnel distribue des bouteilles d’eau. Il tend la main.
- Que pour les enfants, dit la dame.
- Je viens de courir pendant deux heures trente.
- Désolé!
Cependant, un touriste s’étonne:
- J’ai payé cent francs pour l’excursion et on me dit qu’il n’y aura pas de train avant l’après-midi…
Monfrère l’encourage à se plaindre.
Constat nécessaire: trop de monde sur les réseaux, trop peu de service, des employés toujours moins compétents, venus d’ailleurs, mal formés.
Pour paraphraser Marx, ce qu’il convient d’appeler: une baisse tendancielle de la valeur d’usage.
Une mise au diapason. Celui de l’Europe. Ou de sa gabegie institutionnelle: la France. J’en ai moi-même fait l’expérience avant-hier. Je suis à Bienne. J’ai rendez-vous à Fribourg à 18 heures. Je calcule mon horaire. Le train est retardé. Le suivant ne vient pas. Or je n’ai pas le numéro de téléphone de mon rendez-vous. Quarante minutes de retard. J’arrive sur place à la course à pied à 18h15. Ce matin, je me rends au poste de police pour déclarer le vol de mon vélo. Question d’assurances. La préposée me prie de piocher dans un tas de cartes postales.
- Vous allez sur le site et vous vous en occupez vous-même!
De retour dans l’appartement, je continue mon ménage. J’ignore qui sont ces Andalous. Peut-être pilleront-ils l’appartement, mais par principe, ils ont droit à un appartement propre, rangé, organisé, agréable.
Question
Quand je pose à Gala une question qui engage l’avenir, elle fait diversion. J’ai demandé de vive voix. Je me répète. Tu ne réponds pas? lui dis-je. Non. Je la brusque:
- C’est pourtant simple, il suffit de répondre par “oui” ou “non”.
Sans que je sache comment, elle se tire d’affaire, la discussion est interrompue, le téléphone raccroché.
Opiniâtre, j’écris: “tu n’as pas répondu”. Aucun retour. Retenant ma colère, je formule la question différemment. Alors elle écrit: “je regarderai”.
Alibi
A ce festival soutenu, reconnu, important, dont les buts affichés, servir l’art en s’achoppant à la réalité, ou l’inverse, relève de la manière putassière sauf si, ce qui est envisageable, ses organisateurs, plutôt que de ne vouloir rien comprendre ne comprennent rien. Et en opportuniste, je fais acte de présence, saluant, me réjouissant devant cet ami à qui j’offre l’apéritif au bar du festival afin d’y être moins seul, de ce que je n’aurai plus, après démission de mon métier d’afficheur, à cautionner les visées imbéciles de l’industrie culturelle dont la tâche principale et peut-être unique est de servir d’alibi à un pouvoir politique détourné par des gangsters. Mais le plus surprenant est pour moi (ce n’est pas la première fois que je le constate), l’anxiété dont les organisateurs font preuve lorsque vous quittez la place, comme si eux-mêmes doutaient de la justesse de leur entreprise.
- Tu pars déjà?
Télévision
Tout à l’heure, en vieille-ville de Bienne, sur la terrasse du café Les Caves, en plein soleil. C’est l’après-midi, une seule table est occupée. J’entends mon nom. On me hèle. Les deux hommes qui attendent sont les journalistes, l’Asiatique, une écrivain. Elle finit son verre de thé rouge glacé tandis que, me souvenant de sa contribution au volume collectif sur Walser et Rousseau, je lui dis avoir trouvé son texte étrange; elle s’en va me laissant sa carte. Arrive l’éditeur, coiffé d’un chapeau de paille, la chemise déboutonnée, le cheveu rincé de sueur, jovial. Puis le cameraman et l’intervieweur quittent la terrasse, répètent l’approche, approchent en effet de la table où je bois désormais seul.
- Stop!
Ils recommencent. Au troisième essai, le journaliste tend le micro, dit mon nom, me pose une question. Je réponds. Une autre question. Je réponds. Puis il annonce:
- Pour l’image, c’est bon. Maintenant, on va faire le son. Je vais vous poser les mêmes questions et vous y répondrez comme auparavant.
Une question, puis deux. Puis il refait la première, fait la troisième, recommence la deuxième.
Voilà ce que devient la réalité. Que ne pose-t-on tout de go des questions auxquelles je répondrai comme je peux?
Bienne
Ce que je pense de Bienne, ce que j’ai pensé chaque fois que je suis venu dans la ville, la tête baissée, d’un pas rapide, coller en une heure, à la barbe des polices, les cent affiches de mes clients: ville plate, en impasse, envahie de gens de l’est, avec des bords et un milieu. Si je ferme les yeux, je vois une chape sur laquelle des architectes sans imagination ont déposé des édifices cubiques.