Les policiers caillassent un cocotier dont les palmes chargées ploient sur la route menaçant de défoncer les capots de voitures.
Michatoya 3
Grande chambre vert-orange, ses puits de jour, son ventilateur, ses fourmis. Plusieurs espèces, les unes minuscules et véloces, les autres grosses et articulées. Dans la cour, les motos de la famille, la cousine sur son téléphone, la grand-mère dans le hamac, les gnafrons jouent avec des pelures, des ballons, de l’eau et la femme, les femmes, ventrues, fessues, cuisinent et naviguent de l’évier au frigidaire, du feu à la lessive. Il fait chaud. Il fait 32 degrés. Programme routinier. Avec pauses. Je fais des pompes et des élastiques, je prends des notes, je lis. Puis j’ai faim et les choses se compliquent. Avant d’aller chez la marchande de tacos, je passe à l’épicerie, achète un concombre et deux tomates, il faut encore trouver un couteau, peler, aller chercher du sel, demander s’il n’y aurait pas un avocat à vendre quelque part sur la rue principale.
Michatoya 2
A moto, la canne sur le côté, le fils en croupe, le patron démarre dans la cour. Du balcon, je fais: “Tu vas pêcher?”. Des crevettes, qu’il rapporte en quantité comme tous les habitants de cette côte, des crevettes ici, là, ailleurs, aux étalages et dans les paniers, dans les cuvettes, sur les tables, partout des crevettes, je m’étonne qu’il puisse encore en rester dans la mer. Ensuite le patron me demande: “ça te dérange si je mets la musique?”. Car il ne peut faire son travail, cuire ses frijoles (des pois noirs), préparer la recette qu’il vendra aux camionneurs dès trois heures le matin sur la place de l’église en silence. Donc musique! À un volume que n’envierait pas le stade de Wembley. Pour les fumigènes, il y a la marmite. Sur feu de bois, elle enfume la cour, les hangars voisins et jusqu’à l’église évangélique où chantent les enfants à tue-tête sur commande du prédicateur. Le quartier tremble en rythme, j’enfile mes tampons, je déverse des kilos de glaçons dans le lavabo, j’ouvre ma première Gallo de 720 ml. Cela dure des heures et des avionnettes rasent ma chambre, tout juste décollées de l’aérodrome de San José.
Michatoya
Iztapa, côte pacifique du Guatemala, villageois à face obscure, pieds nus, déguenillés, se frayant un passage dans l’air dense et humide. Abouti sur le port de Quetzal après des heures passées dans le bruit des embouteillages et autant de transbordements, bus, camionnette, voiture. Une paysanne édentée me crie dans les oreilles que j’ai bourrées de cire: “ma fille a accouché de jumeaux, elle m’a mise à la porte, maintenant j’ai 70 ans, je suis pauvre, je rentre à Escuintla. Désignant les hangars de ciment le long de la route elle ajoute : “tout ça, c’est de la coca!”. En fin de course, dans un collectivo à la caisse trouée de rouille, au plafond brûlé, une mégère chargée de légumes et un étudiant évangéliste rivalisent d’amabilité pour me conseiller un lieu où aller se reposer quand par la portière que coince une ficelle on ne voit que familles assises à même le sol feux d’ordures et casseurs de noix de cocos. Sur internet figurent pourtant des listes d’hôtel à façades blanches, piscines bleues, palmiers verts (ce que je veux pareillement éviter). Donc je continue la crouse, suis le dernier sur la ligne, met pied à terre au terminus et entend cette phrase énigmatique: “le pont, c’est par là!”. J’avance vers la mer, mon sac sur le dos, c’est un littoral gris pétrole, une lagune piquée de gargotes où chantent des ivrognes, des enfants se jettent dans l’eau depuis les blocs de la digue. Trente-septième heure. Je mange. Des tacos. Toujours des tacos. Gras. Chiffonnés. Servis par un gosse qui sort des chiottes. Regarde un match de foot. Limonade tiède. Léthargie. Passage de motos tonitruantes, musique à plein volume, clochards qui tournent, voisins qui me regardent. Chiens qui me sentent. Passants qui chassent les chiens. Me saluent. Il y a un hôtel. Il ressemble à une épave. Retour sur la plage. Un grosse petite fille sortie de nulle part vient me réciter le menu que propose sa maman, assise un peu plus loin sur un pousse-pousse chargé de ses tonneaux et d’une plaque de chauffe: “elote, papaya, arroz”. Plus loin, un type au sol coiffé d’un sombrero. A‑t-il une chambre? “…eh bien, ça dépend. Si tu l’aimes carrée, c’est compliqué”. A l’hôtel Sol y playa, sans prendre la peine de tirer la grille, la propriétaire: “nous sommes pleins”. Elle conseille le Michatoya. Des ivrognes quittent leur bout de trottoir. Le plus vaillant tend la main, je lui passe 5 Quetzales. A l’épicerie, le vendeur avance une Gallo à travers la grille de sécurité. Alors, dis-je aux ivrognes, il est où ce Micho…taya?
-Mi…Micha…Michatoya.
En face, au fond d’une cour, l’air d’un dépôt de voirie. Une famille dîne. Des morceaux de nourriture tombent autour de la table, dans la poussière, dans le sable. L’homme est en liquette, il a son ventre, ses pieds. Il dit: j’ai pas. Puis: en haut je n’ai rien. Puis encore: je n’ai qu’une chambre à trois lits. En fin de compte, je m’installe en haut, dans une chambre double et montre mes billets, ce qui rassure la famille.
Aurora
Revu dans la colonie militaire de la zone 13 Hector, le gardien d’hôtel cycliste rencontré l’an dernier avec qui j’ai correspondu toute l’année – sans rien dire. J’apporte à boire, il ne boit pas. Nous parlons vélo. Il écoute. Ce week-end, il prévoit un circuit de 198 kilomètres au départ d’Antigua. Sans habit ni chaussures ni vélo, je décline. Puis j’ai vu le pays, des murs, encore des murs, jamais un mètre de plat. Alors que dans le nord, vers Petén. Hector ne connaît pas la région maya, il n’a jamais quitté les alentours de Guatemala-ciudad. Je lui laisse entendre que nous pourrions relier le Yucatan mexicain à travers des pistes de jungle ; et me demande: « pourquoi pas ? ». Enfin j’appelle un taxi. Autre hôtel, moins cher que celui que gardienne Hector. Plus minable aussi : chambre sans fenêtre dans une villa adossée au poste de contrôle de la zone militaire. N’ayant rien mangé depuis le matin, et puisqu’il n’y a que des chips et du Coca-cola dans cette zone 13 (alcool interdit), j’éteins, je m’endors. Et me réveille pour monter dans un Uber commandé par le gardien (chaque hôtel périphérique de l’aéroport d’Aurora à son gardien, factotum chargé d’aider les clients, veiller à la sécurité, donner et reprendre les clefs, encaisser et conseiller, et seul homme à bord), mais le trajet a été mal programmé, le chauffeur s’engage dans un trafic décourageant, dense, immobile et je finis par sortir faire la circulation sur ce carrefour bloqué par une enfilade de semi-remorques qui se sont donnés la consigne à la CB : “pare-chocs contre pare-chocs direction l’autoroute et on ne laisse passer personne ! ». Six heures plus tard, toujours rien mangé, cela fait maintenant 37 heures, j’aboutis à Iztapa, ville-poubelle sur un port de glaise où mouillent des paquebots marchands.