Fasciné par l’ignorance de ce régime de parole que l’on nomme conversation, discussion, échange. Dans la cour, et du matin au soir, ce ne sont que cris, injections, appels, onomatopées.
Volcans 2
Montée vers Colomba, interminable. De part et d’autre, le ravin. Cherchant le ciel, la jungle. Elle pousse le long des parois, allonge ses branches, appuie sur les câbles électriques, fait tunnel. La route est coulée dans la trace que des bulldozers ont pratiquée au flanc de la montagne. Pour attraper un peu de lumière, Il faut lever les yeux. Les passagers balancent de gauche de droite. Par endroit l’on aperçoit les habitants du volcan. Ils dressent la tête hors de maisons étroites et verticales calées sur des excavations. De maisons serties en terre. Nous continuons de monter pour atteindre une église verte trônant sur une place hispanique. L’orage éclate. Le chauffeur tire le frein à main. Une partie des familles descend. Baluchons en équilibre sur la tête, les femmes empruntent des rues droite comme des murs, elles plient et grimpent. Enfin nous rejoignons le cratère et c’est une ville de maisons basses, grises, multicolores, bardées de slogans qui entourent un cimetière de catafalques gris, blancs et multicolores, à capitons, à colonnes.
Volcans
Derrière chaque volcan, un volcan. A la base, quelques mètres de plat puis l’on remonte. C’est abrupte. Cela tourne, plonge, redresse. Les bus de ligne sont des carrioles américaines. Elles ont servi dans les écoles des cinquante États. Débarquées au Guatemala, les ateliers poncent le jaune, briquent les capots, peignent les façades, garnissent les roues de pics puis les chauffeurs prennent le relais: ils entassent sur la carrosserie un décor d’antennes, de chromes, de calicots et de bondieuseries. A bord de ces véhicules baroques aux suspensions brisées la population sera trimbalée en haut et en bas des volcans, chahutée, assourdie mais heureuse et reconnaissante car il n’existe pas d’autre moyen de traverser le pays, profiter des rares plaines, rejoindre les quelques villes qui ont surgies sur le plat, Pajapita, Coatepeque, Quetzaltenango. C’est dans cette dernière que nous nous rendons. Le plat s’achève dès la sortie de Tecun Uman, sur un carrefour noirci au suif où travaillent une armada de vulcanisateurs: pour cause, grimper le premier kilomètre de route qui conduit à Colomba exige des chauffeurs qu’ils démarrent sur les chapeaux de roue. Partout des traces de pneu. Si le véhicule accroche, le reste est affaire d’acrobate. Et les chauffeurs sont des as. Sinon, il retombe, un autre bus s’aligne, l’opération recommence. Mais notre tentative relève du défi. Dix rangées de deux sièges. Pleines. A raison de trois passagers pour deux sièges, cela fait déjà un tiers de poids en plus. Et les passagers n’ont pas la taille mannequin, ce sont des familles de paysans nourries au tacos, des figures rondes à la Botero. Il faut ajouter les strapontins du couloir. Tous abaissés, tous occupés. Vingt passagers de plus. Avec leurs baluchons, sacs de pois, de riz, de maïs. Au moment de lancer l’essai, le chauffeur charge encore trois passagers qui agitent le sombrero le long de la route. Ceux-là voyagent debout. Chacun retient son souffle, le bus s’élance dans un nuage de gaz.
Río Cuchiate 2
Sur le côté du pont qui enjambe la rivière Cuchiate, serrée entre des parois de carton et de treille, des centaines de poules caquètent et dressent le cou à notre passage. Place ancienne de Tecun Uman, assis dans l’herbe, un indien pioche dans son chapeau des Quetzales et prend nos dollars. Tandis que nous mangeons des Chilaquiles dans un hangar aménagé en restaurant les passants ralentissent pour nous regarder. Chambres d’hôtel en galerie, comme souvent au Mexique, chez un homme édenté et gentil qui ne comprend pas que l’on veuille louer deux chambres alors que chacune comprend deux lits et que nous ne sommes que deux. Finalement il se résigne (sans comprendre), compte l’argent, exulte.
Río Cuchiate
Au bout d’une rue en terre flanquée de maisons basses, le passage de douane. Un pick-up déclenche sa sirène. L’écho remplit l’impasse. Portes ouvertes, intérieures. Sur les toits sèche du linge. Aplo pousse un tourniquet. Rouillé, il couine. Couloir ferré sur trois côtés, nous avançons, puis un autre tourniquet. Devant le bâtiment de douane, aucun officiel. Une volée d’escaliers mène à un guichet. Derrière la vitre placardée d’avis de disparition de l’État du Chiapas, la fonctionnaire, sa tête au ras du comptoir. Elle attrape nos passeports, les tamponne. Moi qui m’attendais à croupir deux heures comme l’an dernier sur la ligne Chetumal-Belize! La fonctionnaire dit: “allez par là maintenant!”. Cette fois, il y a un officiel devant le bâtiment. Sans autre geste, il confirme: “par la passerelle”. Nous empruntons la seule passerelle visible. Elle mène au pont qui nous fera traverser la rivière Cuchiate, frontière naturelle avec le Guatemala. Mais elle est condamnée. Chaîne et cadenas. Retour au bâtiment. A nouveau je demande à l’officier de faction “la passerelle”. Même geste vague suivi de sa confirmation: “par la passerelle”. Et nous débouchons côté Mexique, dans la rue en terre flanquée de ses maisons où le pick-up continue de jouer sa sirène.
Baies de Huatulco 2
Après le Pacifique et ses montagnes russes, bus de nuit pour Tapachula d’où nous gagnerons la frontière du Guatemala et Tecun Uman. Durée du trajet, douze heures. Je m’endors aussitôt. Quand Aplo me réveille, les autres passagers sont déjà descendus, nous sommes rendus, il commence de faire jour, c’est Tapachula, ville interlope, poussiéreuse, sans trottoirs, ce dimanche à demi-déserte, des Noirs transfuges du Belize vendent de l’eau à la criée et ramassent les poubelles, les Indiens achalandent leur boutiques de faux, leurs paniers de légumes, de fruits, de viandes. Petit-déjeuner épais sous un écran qui diffuse un film de catch (les personnages vivent avec leurs masques) puis taxi collectif pour Ciudad Hidalgo.
Baies de Huatulco
Au milieu de cinquante Mexicains hilares, sur le pont d’un bateau d’excursion qui affronte en musique, ce samedi, pendant quatre heures, de forts rouleaux. L’animateur joue du Karaoké, les familles accrochées au bastingage sautent en l’air au rythme des creux et hurlent, et chantent. Côté terre, des plages vierges, entre les deux des baleines grises.