Concorde

Kuala Lumpur, autour de minu­it, dans un restau­rant poche de l’aéro­port. Mar­co, le chilien qui enseigne aux enfants musul­mans de la côté est, dans la région de Kho­ta Barhu, nous racon­te qu’il a pré­paré un repas mex­i­cain pour les les élèves de sa femme, de futures pro­fesseurs d’anglais. Celles-ci passent le nez sur les plats. S’en­quièrent: cette nouri­t­ure est-elle halal?
- Com­ment ne le serait-elle pas, s’ex­clame Mar­co, tous les pro­duits vien­nent du marché qui se tient place de la mosquée!
Cepen­dant, nous dit-il, elles étaient gênées, tar­daient à finir leur limon­ades, lou­voy­aient. La plus courageuse expli­quera: si la nour­ri­t­ure n’a pas été cuis­inée par un musul­man, lequel devra en out­re pronon­cer la prière idoine, elles ne peu­vent pas la con­som­mer.
La femme de Mar­co, une Améri­caine qui arrive à l’in­stant de Lon­dres où elle pas­sait un entre­tien pour un poste de for­ma­trice à Dubai, fait un signe d’im­puis­sance.
- L’ex­a­m­en final d’anglais est noté sur cent ques­tions. Pour réus­sir, il faut répon­dre cor­recte­ment à six d’en­tre elles. La moitié des can­di­dats échoue. Tous sont reçus. A défaut, les sub­ven­tions étrangères seraient coupées. Et puis, c’est dans la men­tal­ité: il faut sauver les apparences.
Là-dessus, je com­mande l’ad­di­tion. Il va être une heure du matin, notre avion décolle à 7h30. Nous avons beau dormir “en bout de piste”, comme nous l’a con­fir­mé Mar­co, lequel fréquente régulière­ment l’hô­tel, la navette doit aller pren­dre un virage à vingt min­utes d’i­ci de sorte que nous avons affaire à ce para­doxe: l’étab­lisse­ment le plus proche de l’aéro­port est aus­si l’un des plus éloignés. Je demande à pay­er, dis­ais-je. La serveuse n’a pas séparé le repas du cou­ple et le notre. Mar­co coche leurs plats, je coche les nôtres. Nous revi­en­nent deux addi­tions. La mienne, fan­tai­siste. J’indique au moyen des coches ce que nous avons con­som­mé. L’ad­di­tion repart. Et revient, tout aus­si fan­tai­siste. Mais cette fois, de moitié inférieure à la com­mande réelle. Je paie.

Sanur

Dans la soirée, nous sommes à Den­pasar. Pass­er par Bali pour gag­n­er le Laos par Kuala Lumpur est la com­bi­nai­son de vols la moins onéreuse. Il y a deux ans, nous étions descen­dus dans un hôtel de Kuta. Une foire d’empoigne. Des Aus­traliens gon­flés à la créa­tine et leurs femmes dan­saient nus dans la piscine. Un cauchemar. D’emblée, j’avais fait savoir à Gala qui insis­tait pour vis­iter l’île que je ne quit­terai pas la cham­bre. Ne reparaî­trai qu’une fois atteint Java. D’ailleurs, il n’y eut pas matière à dis­cus­sion: j’é­tais désori­en­té, dans un état mi-coma­teux des suites d’une fièvre con­trac­tée la semaine précé­dente au Lac Noir. Tout juste allais-je, me fau­fi­lant entre de paires de poitrines, chercher du café et des œufs à l’heure où les grad­u­ates de la Gold­en coast sif­flaient leurs derniers cock­tails noc­turnes. Echaudé par cette expéri­ence, je me suis sou­venu de Sanur. L’autre plage proche de la cap­i­tale. Vingt ans plus tôt, je résidais là, chez une famille. Dans mon sou­venir, une bande de sable gris, des prahu à bal­anci­er, des pêcheurs qui rac­com­mod­ent leurs filets, une échoppe à riz.
Nous quit­tons l’aéro­port. Pre­mier sen­ti­ment: l’oc­cu­pa­tion du ter­ri­toire est achevée. Pas un cen­timètre de disponible. Le long de la route, mag­a­sins, spas, hôtels, bars. Hôtels, et mag­a­sins et bars. Puis la bifur­ca­tion. Kuta au sud, Sanur à l’est. Le chauf­feur s’en­gage sur la route côtière. L’of­fre est dense, monot­o­ne, ras­sur­ante: hôtel, restau­rant, bar. Le soleil se couche, les oranges enflam­ment la végé­ta­tion. Adorable mai­son de deux étages en teck poli, ven­ti­la­teur, mous­ti­quaire, car­ré d’eau, plantes à foi­son et orchestre de game­lan. Et cette douceur des car­ac­tères qui fai­sait déjà la répu­ta­tion de l’île à l’époque de Claude Roy. Du coup, je regrette d’avoir acheté un bil­let d’avion pour le surlen­de­main. Nous dînons. Un orage bref rafraî­chit l’air, les par­fums mon­tent, la nuit s’in­stalle. Nous récupérons. Au réveil, même con­tente­ment. L’at­mo­sphère est pais­i­ble, le ciel chaud, arbres et fleurs sont  verts et rouge vif. Assis dans une gar­gote, je tends le bras pour indi­quer l’autre côté de la rue prin­ci­pale.
- Tu vois le trot­toir?
- Mmh.
- Le bâti­ment?
- Lequel?
- Au fond.
- Oui.
- La mer est à cinquante mètres.
Or, nous n’avons pas encore vu une goutte d’eau. Et pour cause. Les hôtels con­stru­its en pre­mière ligne ont pris pos­ses­sion de la plage et de la mer. Une ligne de plusieurs kilo­mètres. Soyons pré­cis: elle com­mence où com­mence la plage, finit où la plage finit.
Nous tra­ver­sons la rue. Entrons dans le domaine privé. Un lève-bar­rière salue au pas­sage d’une voiture. Referme, sourit.
- Où allez-vous?
- A la plage.
Mau­vaise réponse. Que Gala rec­ti­fie aus­sitôt car le lève-bar­rière fait signe que non, que c’est impos­si­ble.
- Au bar.
Il retrou­ve le sourire, fait signe:
- S’il vous plaît!
Au bout de l’al­lée, une récep­tion en plein air. Le comp­toir en baobab a l’en­ver­gure d’un paque­bot. En livrée d’or, les mains manu­curées, un per­son­nel com­plet. Une porte orne­men­tée de stat­uettes du pan­théon hin­douiste, nous intro­duit dans un jardin fab­uleux. Palmiers et oiseaux, flam­boy­ants, goy­aviers, fontaines glou­gloutantes et bun­ga­lows odor­ants. Dix min­utes de déam­bu­la­tion dans ce labyrinthe enchanteur. A la sor­tie, une piscine à débor­de­ment, des bars en baobab avec leur per­son­nel doré et des touristes blancs, lourds, grands, épais, étalés sur des chais­es longues devant la mer. La plage est agréable. Elle est jaune. Au large, de hauts fonds arrê­tent la marée et met­tent de l’éc­ume sur l’hori­zon. A droite comme à gauche, les uns con­tre les autres, sol­idaires, veil­lant sur leur plage et leur mer, les hôtels.

Ujung Pandang 2

Cette ville n’a ni forme ni début ni fin. Du moins entre éclairs et ton­nerre, de décem­bre à mars, pen­dant la sai­son des pluies. Peut-être est-elle lumineuse les autres mois? Dans l’im­mé­di­at, elle est moins accueil­lante qu’un dépôt de ciment un jour d’or­age. Ici et là pointent un build­ing, une mosquée, une stat­ue, mais on se demande qui peut accourir sur les lieux, car il faut tra­vers­er des ate­liers mécaniques, des gar­gotes, des mon­ceaux de pneus, des soupes en ébul­li­tion. Chaque mou­ve­ment coûte. Mais enfin, nous avons trou­vé le port. Par­don: la prom­e­nade. Un kilo­mètre de quai bat­tu par les vents, quelques restau­rants, un karaoké, des chantiers et le Gold­en Hôtel. Vue sur la mer. Cet après-midi, elle est grise, sale, encom­brée — une eau d’évi­er. Assis sur un amplifi­ca­teur à roulettes, un vieil­lard fait l’aller-retour. La musique s’étire le long de la prom­e­nade, revient, repart. L’homme ne mendie pas, il s’a­muse, il joue. Lancé à bonne vitesse, il zigzague dans le traf­ic, les mains dans les poches, le torse face au vent. Les badauds le mon­trent à leur progéni­ture, puis se regroupent pour voir des ado­les­cents qui grimpent sur les avant-toits de l’hô­tel Gold­en et se jet­tent à la mer. Un marc­hand de fri­t­ures vêtu d’un pon­cho fixe avec résig­na­tion le large. Tous les quarts d’heure, son stand de bâche s’ef­fon­dre. Il redresse les bam­bous, con­solide ses nœuds, attend la prochaine rafale. Sysiphe; plus cer­taine­ment, Mohammed.
A la pro­prié­taire de l’Asatu, nous avons dit que nous allions à Som­ba Opu afin de se rap­procher de la cap­i­tainer­ie. Elle a aus­sitôt dégot­té un jeune dans un cagibi et l’a mis au volant du pick-up famil­ial afin de nous amen­er sur le port. Il a fal­lu avouer que nous démé­na­gions au Gold­en. Nous embar­quions dans le pick-up, lorsqu’un mil­i­taire s’est approché. Il nous sert la main, il nous remer­cie, nous le remer­cions.
- Votre femme et votre fils, n’est-ce pas?
Je dévis­age Gala. Com­ment un mil­i­taire, qui de plus musul­man (la pla­que­tte au-dessus des médailles et grades indique: muham­mad) serait-il le mari d’une chré­ti­enne papoue et d’un jeune sor­ti d’un cagibi?
- Mais oui, acqui­esce l’homme, c’est bien moi!
A son tour, Gala veut savoir ce qui me donne à croire que la patronne est ché­ti­enne.
- Lorsque la carte de crédit est enfin passée, elle s’est exclamée: “thank you my lord!“
Bref, nous voici devant le Gold­en, dans le quarti­er de Som­ba Opu. Les muezzin chantent sur leurs tours, le vieil­lard cir­cule sur son amplifi­ca­teur, nous dis­ons adieu, déjà s’a­vance un groom, il ramasse nos sacs, nous fran­chissons la porte coulis­sante et dans le hall nous trou­vons une ambiance de gare routière chi­noise. Des hommes ven­trus remuent des soupes, des star­lettes se maquil­lent, des bel­lâtres tra­vail­lent leur houpette. A la récep­tion, une employée de cire. Fatiguée, débor­dée.
- Qu’est-ce que c’est? S’en­quiert Gala à pro­pos des pas­sagers de l’hô­tel.
- TV peo­ple, rétorque fière­ment la récep­tion­niste.
- Peut-on voir la cham­bre?
- L’as­censeur est cassé.
Le groom agite la clef. J’emboîte le pas. Nous fendons la foule des célébrités. Caméra­man qui visse des objec­tifs, par­fumeuse qui trans­vase des fla­cons, compt­able qui tape sur sa cal­culette. Et la star­lette, l’œil droite devant un miroir de main rose qui peaufine son regard au mas­cara. Nous atteignons le pre­mier étage. Pénible­ment. Le groom maque une pause. Il souf­fle. Il  abor­de la prochaine volée d’escaliers, se retourne, me prend à témoin: “l’as­censeur…”
- Je sais, cassé! Et si on y allait?
Car il reste encore trois étages. A ce rythme là, les éner­gumènes auront fini leur film avant que nous redescen­dions.
Le groom me mon­tre la direc­tion à pren­dre: c’est en haut. Entre les célébrités chi­nois­es, les muezzin hurleurs, les orages bibliques, je n’ai qu’une envie, m’asseoir, com­man­der une bière et renon­cer — puis il me revient que la bière, faute de con­som­ma­teurs, est tiède, que la glace n’est pas tou­jours sûre et je me demande ce que le bon dieu à fait à ces musul­mans qui leur com­mande de s’emmerder pareille­ment dans cette vie. Troisième étage, la pause. J’en prof­ite pour lever la tête. Le pla­fond est troué. Dégâts mas­sifs, qu’au­rait pu causer au sol un obus. Au qua­trième, la sit­u­a­tion s’ag­grave: en plus des trous, il y a la moquette: repous­sante.
Retour à l’é­tage des célébrités. La récep­tion­niste m’ac­cueille avec un jus de bien­v­enue. Puis elle explique que les hôtes par­tiront le lende­main. Que faut-il com­pren­dre? Que pen­dant les prochaines vingt-qua­tre heures, ces gens de télévi­sion vont sta­tion­ner dans le hall? A viss­er, compter, maquiller, coudre, tou­ss­er, manger? Que ne leur fait-on venir un bus? Un bateau? J’al­lais lâch­er ma carte de crédit — je la reprends.
- Finis au moins ton jus, sug­gère Gala, tu vas les vex­er.
Je trempe les lèvres, soulève les sacs, nous sor­tons. Dehors, les ado­les­cents gravis­sent à qua­tre pattes l’a­vant-toit et font des plon­geons avec sauts périlleux. Assis sur leurs vélo­mo­teurs, les familles regar­dent. Le vieil­lard musi­cal passe. Nous tra­ver­sons. Autre hôtel, le Losari. Com­plet. Il y a donc des gens pour séjourn­er ici! Mais nous avons de la chance: il y a deux Losaris, l’an­cien et le nou­veau. Le récep­tion­niste nous accom­pa­gne sur le seuil et mon­tre un bâti­ment à cinquante mètres: le nou­veau Losari. Dès qu’il voit que nous en prenons la direc­tion, il envoie sa col­lègue en éclaireuse. C’est elle que nous  retrou­vons à notre arrivée, der­rière le bureau.
- Bon­jour, dit-elle comme si elle ne nous avait jamais vus, bien­v­enue au Losari Beach, que puis-je pour vous?
Au même moment font irrup­tion sept femmes voilées, la face lunaire, l’air sérieux et déprimé. Des chap­er­ons. Car au milieu du groupe se tient une ravis­sante gamine ser­rée dans un tutu rose bon­bon, maquil­lée comme un pot de couleur, de la poudre d’é­toiles dans le chignon. Ne lui manque que la baguette mag­ique. Pau­vre mari! Quel choc! Lui qui est habitué aux tapis à bous­soles ! Il va faire un arrêt! Mais enfin, apoplex­ie ou pas, il y a des pri­or­ités, et nous étions là les pre­miers: d’ailleurs ces gens dont d’une gen­til­lesse excep­tion­nelle! Tous, depuis le début. En pas­sant par la patronne de l’Asatu, les soubrettes qui vendent des jus de carottes et le mil­i­taire Muham­mad. Ain­si, nous obtenons une cham­bre. Sans fenêtre. Eh oui, il fal­lait choisir entre le vacarme de la prom­e­nade et la pri­va­tion lumière. Vient enfin l’heure bénite: s’asseoir dans les bour­rasques de pluie et com­man­der une bière. Dites-moi qu’il y a de la Bin­tang. Il y en a. Avez-vous de la bière froide? Oui. La serveuse sort une bouteille de l’ar­moire: est-ce que c’est assez froid pour vous? Je demande à Gala de ma rap­pel­er la tem­péra­ture à Ujung Pan­dang. 28 degrés. Après quoi nous pas­sons aux straté­gies de voy­age. Mon pro­jet est d’embaquer sur un fer­ry de la Pel­ni, de faire du cab­o­tage en direc­tion des îles Tio­gan puis de tra­vers­er sur Ambon, la cap­i­tale des Moluques.
Gala n’aime pas les bateaux.
- Il y a des cab­ines.
Elle n’aime pas les cab­ines. Assis sur la ter­rasse du Losari, je fixe la mer: depuis tout-à-l’heure les choses n’ont pas changé: elle est grise, sale, déchaînée. Je tem­po­rise. Nous ver­rons. Pour aujour­d’hui, nous en avons assez fait: nous avons trou­vé deux chais­es, une table, un bout de mer.
Vient la nuit dans la cham­bre sans fenêtre. Je ne ferme pas l’œil. Plus exacte­ment, je me réveille à 2h30 et cherche le som­meil jusqu’au matin. Dans l’in­ter­valle, j’ai des visions de grands fonds. Éponges, coraux morts, pois­sons funèbres, gor­gones. Ce bouil­lon me happe, me retourne. Je perds la notion du haut et du bas, m’en­fonce dans des abysses, heurte des ani­maux étranges, marins et noc­turnes. 7h30, le réveil sonne. Il est temps de se lever, de pren­dre un excel­lent petit-déje­uner, riz sec, nescafé indonésien, con­fi­ture flu­o­res­cente et de retrou­ver Ekany­ili, ma cor­re­spon­dante, à qui je déclare, de crainte qu’elle ne nous prenne pour des drogués en manque, que nous sommes décalés, que nous n’avons pas dor­mi, mal dor­mi, mais que tout va bien. Si on peut dire: en effet, le bateau qui a appareil­lé la veille sur la ligne que nous comp­tions emprunter a coulé dans la nuit. 118 disparus. 

Ujung Pandang

La rue est fangeuse, sans trot­toir. Les familles cir­cu­lent à vélo­mo­teur: la mère à la manœu­vre, un bébé sur la poitrine, les enfants, sec­ond, troisième, quarte, à cal­i­four­chon ou en ama­zone. Pick-up, camions plon­gent dans les nids de poule, éclaboussent, les becaks pati­nent, il faut de l’aide pour récupér­er l’en­gin. Un coup de ton­nerre, la pluie redou­ble. Nous débou­chons. L’av­enue est imprat­i­ca­ble. Con­tre les bâti­ments, des véhicules garés en épi. Un, deux, cent, mille. Pour les con­tourn­er, il faut se ris­quer sur la route. Gala désigne une grille, un cabanon, un pré­posé.
- Laisse-moi faire!
- Ah non, surtout pas!
Si elle demande son chemin là, devant cet immeu­ble de l’ad­min­is­tra­tion, j’en aurai pour une heure à essuy­er les foudres, ruis­se­lant, dégoûté. Bien, elle a piv­oté. Direc­tion Asatu. De retour dans la ruelle, nous mar­chons à tâtons. Pas d’é­clairage pub­lic. En per­spec­tive, du velu, du mou, du borgne. Nous retournons dans le salon de l’hô­tel. Comme d’habi­tude, per­son­ne. Au fond d’un cagibi, Gala dégotte un jeune. Ce n’est pas celui de tout-à-l’heure.
A preuve, il ne par­le aucune­ment l’anglais. “Restau­rant?” Le mot le fait sourire. “How can I help you?” Voilà la phrase qu’il a apprise. Gala ouvre la bouche, mâche, imite. Puis s’assied dans le canapé, passe des vitesses, tourne un volant. Le jeune cherche un para­pluie, renonce, sort la tête nue. Nous le suiv­ons. Il fait comme nous. Il part en direc­tion de l’av­enue. Ne revient pas, revient bre­douille. Me voilà ras­suré. Main­tenant, il va dans l’autre direc­tion. Celle des nids de poule. Du boy­au noir. L’eau gicle du toit des maisons. Un becak passe. Occupé. Le cycliste pédale en culottes, en mail­lot. Sa culotte est translu­cide, son mail­lot une ser­pil­lère. A l’a­vant, sur la ban­quette de kapoc, deux femmes et des sacs de légumes. Et tou­jours les voitures qui plon­gent, tour­nent, éclaboussent. Le jeune retourne sur l’av­enue. Et reparaît. Cette fois, il entre dans l’hô­tel.
- Il fait le tour?
- Non, dis-je à Gala, il s’en va.
Elle ne me croit pas.
- Il est dés­espéré, il aban­donne. Il ne sait pas com­ment nous le dire.
Gala guette la porte qui donne sur notre car­refour. La nuit, le ton­nerre, la flotte. Puis la façade de l’hô­tel s’éteint.
- Et voilà!
Sur­git un becak. Gala lui barre la route. En selle, un gosse de douze ans. Gala ouvre la bouche, mas­tique. Notre chauf­feur est pieds nus. Il saute dans une flaque, lève la capote qui pro­tège la ban­quette, la rabat sur nous. Sor­ti de la ruelle, il entre dans le traf­ic, se fau­file entre deux camions, un bus et vingt motos.
- Il va nous amen­er au Mac­Don­ald’s (car il y a un Mac­Don­ald’s).
Mais non — il nous dépose devant un hangar. Ce hangar est un restau­rant. Et plutôt chic: tables de fer, paniers à épices, frigidaires à thé froid et un grill à pois­son. A l’ex­térieur, sous la pluie, un stand à roulettes de la taille d’une cab­ine de télé­phone: Amer­i­ca ham­burg­ers. Cubes de pois­son blanc frits dans l’huile de palme, choux chi­nois chauds, riz cassé, éclats de poulet, os, piments, voilà pour la com­mande. Les cou­ples — madame voilée, mon­sieur en train­ing — man­gent avec les mains et nous obser­vent. Le repas fini, nous quit­tons le hangar pour nous réfugi­er, au numéro suiv­ant, le 12. Là s’élève un édi­fice mod­erne, éclairé de l’in­térieur. Sept soubrettes voilées gèrent le Bar and Art Gallery. Au menu, des juices. Pomme, ananas, papaye. Y a‑t-il des juices de carotte? Pour me faire enten­dre, j’imite une carotte. Prise d’un fou rire, la soubrette s’en­fuit. Ses amies la récupèrent; ensem­ble, les filles se cachent der­rière le comp­toir et pouffent.

Toux

Les chauf­feurs de taxi tou­ssent et crachent. Les plus atteints, ava­lent des sirops et des pilules, se frap­pent la poitrine, mau­gréent. Aucun ne songe à couper l’air con­di­tion­né. Il fait trente degrés dans la ville, dix de moins dans l’habita­cle. Mais Jef­frey est le plus orig­i­nal. Pris d’une toux vio­lent, il jure: il ne pour­ra pas jouer au bad­minton ce soir.

Makassar

Pluies abon­dantes sur Makas­sar. La mer débor­de sur les riz­ières, les maisons flot­tent, les arbres som­brent. Le traf­ic? Il est démen­tiel. Des camions titubants, des voitures ruis­se­lantes, des essaims de motards, des tombereaux de fer, de teck, de terre. Aux car­refours, des goss­es pieds nus. Sous les ponts, des mil­i­taires, des marchan­des de riz, des cahutes de police, des bien­heureux, des pois­sons. Dans cette gabe­gie, un haut per­son­nage. Six voitures som­bres, blo­quées comme les autres, mais qui klax­on­nent à tout rompre. Les gyrophares envoient des éclats bleus con­tre la nuit. En con­tre­bas de la route, des motards en pon­cho, les jambes ten­dues sur le réser­voir, nav­iguent dans des flaques de boue. Le ton­nerre gronde, le chauf­feur tou­sse. Gala enfoui la tête dans sa veste de ski, j’en­file lunettes, cas­quette et men­ton­nière. Notre chauf­feur est plus volon­taire que celui de Kuala Lumpur: dix degrés suff­isent. Il est en t‑shirt, et malade. Il baisse la fenêtre, une rafale de vent tiède pénètre. Il crache, referme. Rou­vre, crache encore. Et dit son mécon­tente­ment: “ts, ts, ts, ts!” Il n’a pas tort: un tel flot de véhicules, c’est effrayant. Soudain, un éclair. La pluie redou­ble. Nous pas­sons un péage. Un autre. Au bout d’une demi-heure, je dis: “voilà le cen­tre.” Une demi-heure plus tard: “on dirait que nous y sommes!” Et à force, j’a­ban­donne. Seule vérité: nous n’ar­riverons jamais. Au fait, j’ai par­lé de car­refour. Il y en a — peu. La plu­part des manœu­vres s’exé­cu­tent spon­tané­ment, au milieu des voitures qui roulent en sens inverse. Brusque­ment, cent voitures effectuent un tourné sur route. Des tas se for­ment sur la chaussée. Que l’eau emporte. La nuit déjà bien avancée, le chauf­feur nous dépose devant une grille. Man­sion Asatu. Une vil­la au socle car­relé. Une pati­noire. Sa porte ouvre sur un hall. Celui-ci mène dans une cui­sine. Nous croi­sons une fille. Gala lui demande une adresse de bar. Deux cuisines et un couloir plus loin, je tombe sur des ordi­na­teurs éteints et appelle Gala. Elle ne vient pas. Je rebrousse chemin. Elle mon­tre quelque chose dans la paume de sa main. Un bil­let, pré­cieux: deux adresse de bar. Même par­cours, les cuisines, le couloir: nous débou­chons. Une dame nous reçoit. Généreuse, ent­hou­si­aste, pat­i­bu­laire, pos­si­ble­ment papou. Elle nous guide à notre cham­bre. Nous jetons les valis­es sur le lit, deman­dons s’il y a des bars. Des bars? Que voulez-vous dire? Pour boire, dans le quarti­er. Il n’y en a pas. Gala pro­duit son bil­let. La dame appelle son fils, le fils sort un pick-up. Nous glis­sons sur la pente car­relée, le fils mêle le pick-up au traf­ic, à la gabe­gie. Un quart d’heure, une demi-heure. En direc­tion de l’aéro­port. Si l’on me dis­ait que ces gens ont le pro­jet de nous remet­tre dans un avion, je ne serai pas éton­né.
-Mais enfin, Gala, qui est cette fille pour te don­ner de pareilles adress­es?
Etions-nous seule­ment dans l’hô­tel ou s’agis­sait-il d’une mai­son voi­sine? Et voilà que la dame papoue par­le de faire des achats.
- J’ai com­pris, s’écrie Gala, elle va faire des cours­es avant de nous dépos­er!
Non, pour­tant, elle cherche bien notre bar, le Kam­pai, rue Sulawe­si: nous y sommes, voilà déjà la rue. Der­rière les essuie-glaces, nous déchiffrons les enseignes. J’aperçois un lumi­naire Gui­ness. C’est une épicerie. Le Kam­pai existe. Nous le trou­vons. Dix serveurs ado­les­cents coif­fés au gel, pas un client. Des frigidaires rem­plis de bouteilles. La dame et son fils s’en vont. Un serveur apporte deux Bin­tang, les décap­sule, verse, fait un pas de côté, croise les mains sur le ven­tre, nous regarde boire. Toutes les trois gorgées, il ressert.
- Je ne peux pas boire comme ça, fait Gala.
Elle le remer­cie. Il se retire.
- Tu l’as vexé.
- Pens­es-tu!
Lorsque nous ressor­tons, les ado­les­cents ont le sourire. Le chef agite l’ad­di­tion et fait au revoir. Ils se met­tent à trois pour nous ouvrir la porte du taxi. La tem­péra­ture aus­sitôt chute.

Petronas

A Kuala Lumpur, dans une cham­bre au 28ème étage. Der­rière la baie vit­rée, les tours Petronas. Trente-six mille tonnes d’aci­er. A mi-hau­teur, une passerelle. Au sol, un parc de diver­tisse­ment: collines arti­fi­cielles, aimables forêts, bassin en forme de conque; les bam­bins s’ébrouent, le femmes voilées bavar­dent. Une voiture élec­trique nous amène à l’en­trée des galeries marchan­des. Une rib­am­belle de ter­rass­es où les touristes ennuyés boivent de la pres­sion et man­gent des ham­burg­ers. Plus loin, la mosquée, son dôme pâtissier. Ici et là, des chantiers où tour­nent des grues rouges. Les façades, les esplanades, les trot­toirs et les routes sont en mar­bre. Tout chuinte et glisse. Balade dans le cerveau d’un archi­tecte. Con­tre les tours jumelles, un bâti­ment en forme de puits. Vers le haut, dis­tribuées le long des galeries, les mar­ques du monde. En bas, un sapin avec chalet, père Noël, traîneau et flo­cons de ouate. Les Malais font la queue, se pren­nent en pho­togra­phie, puis défi­lent bras dessus-dessous, l’air extasié. La nuit tombe. Les badauds se regroupent autour du plan d’eau extérieur. Démarre une choré­gra­phie mécanique: les jets propulsent et tour­nent, les spots éclairent et col­orent. Plus tard, nous sommes au Sky bar de l’hô­tel Traders. Lieu hup­pé, vue. Les salons pri­vat­ifs sur­plombent le vide. Le per­son­nel con­tourne une piscine de deux pistes con­stru­ite sous la galerie vit­rée du 34ème étage. Pour rejoin­dre sa table, il faut chem­iner sur le bord du bassin. En fin de soirée, nom­breux doivent être les nageurs à faire la tra­ver­sée en costard. Dans l’im­mé­di­at, toutes les tables sont réservées. Des tri­an­gles de métal gravé pré­cisent: i am booked already. Dépités, les clients de l’hô­tel lon­gent la piscine, jet­tent un œil aux tours, repren­nent l’as­censeur. Nous attrapons un tri­an­gle, le jetons sous la table, prenons place. Deux serveurs accourent et se met­tent à notre dis­po­si­tion. Puis à qua­tre heures du matin je descends au club de sport. Dix vélos ellip­tiques et autant de pistes de course sont alignés con­tre une baie vit­rée grand for­mat: en bas, sur la place, les buis­sons, les tobog­gans et les voiturettes bâchées évo­quent un vil­lage Play­mo­bil. Un Chi­nois soulève de la fonte. Il est de Miri, cette ville du Sarawak frontal­ière du Brunei. Il y a vingt ans, je m’y suis ren­du en bateau depuis Kuch­ing. Un bateau porté par une bat­terie d’hélices toni­tru­antes. La moitié de la coque hors de l’eau, nous remon­tions le fleuve lorsque je demande à aller aux toi­lettes. Elles sont à l’ex­térieur, côté poupe. Je tra­verse la salle des machines, monte sur le pont. Au même moment, le bateau quitte le fleuve et entre en mer. Il s’écrase con­tre des vagues de deux mètres, bon­dit dans les airs. Je pars à la ren­verse, accroche la poignée des toi­lettes. Couché, les pieds par-dessus le bastin­gage, je hurle. Quand le bateau s’af­fale, je rampe jusqu’à la salle des machines. La tête dans le bol, le mécani­cien mange une soupe.

Départ 2

12h42 en gare de Lau­sanne. Pour trou­ver sa place, il faut s’ex­cuser. Pour hiss­er son bagage, ruser. Passe le marc­hand de bois­sons. Gala com­mande une bière. Je sur­veille l’hor­loge sur le quai. Deux min­utes de retard. Qua­tre. Gala dis­pose les ver­res, les rem­plit. Six min­utes. Annonce: “suite à une avarie tech­nique, ce train est annulé. Nous pri­ons les voyageurs de se ren­dre sur le quai 8.” Il ajoute: “sans pren­dre de risques” Cent per­son­nes se pré­cip­i­tent. Nous sommes à l’é­tage: l’escalier n’est plus qu’un amon­celle­ment de corps, la plate­forme est envahie. Trop étroite pour con­tenir le mou­ve­ment, la porte débor­de. Le vis­age fer­mé, l’air obtus, les voyageurs se déversent dans le pas­sage souter­rain, sur­gis­sent sur le quai opposé, se répar­tis­sent dans le con­voi de rechange. Déjà plein, celui-ci se rem­plit. Nous por­tons les sacs, les valis­es, nos ver­res. Le con­trôleur sif­fle. La fébril­ité gagne la foule. C’est un début de panique. Parce qu’il ne se passe jamais rien, il se passe quelque chose. Gala a dis­paru. Je me hisse dans un wag­on. Le train s’ébran­le. Les places vacantes sont occupées, les pas­sagers s’im­mo­bilisent. Survient Gala:
- Mon sac?
J’ai sa valise, mes affaires, la canette de bière. Alors le sac… Les pas­sagers s’en mêlent. Un Mon­sieur affirme que, juste­ment, le con­trôleur de l’autre train courait le long du quai un sac oublié à la main. Gala se fau­file dans le couloir, attrape un sac rangé en hau­teur: le sien. Les autres pas­sagers la con­sid­èrent atter­rés, ils s’en veu­lent: que n’ont-ils com­pris ce que nous sommes? Des ivrognes, des drogués. Nous aval­ons la bière chaude et chère de la com­pag­nie de chemins de fer. Qu’im­porte? Le temps presse. Je refais les cal­culs. L’avion pour Doha décolle à 15 heures. Or, le train s’ar­rête. A Morges, puis à Nyon. Et par deux fois, il prend du retard. A l’en­trée de la gare de Genève, il s’ar­rête encore. Annonce: “notre train est arrêté.” Les voisines s’in­quiè­tent: elles vont à l’aéro­port. Je plaisante. Annonce: “nous vous tien­drons infor­més, pour l’in­stant, notre train est arrêté.” Trêve de plaisan­ter­ies. Dix min­utes, quinze. Cette fois, la panique est réelle. Les gens s’in­quiè­tent pour leur vols, leurs cor­re­spon­dances, leurs réser­va­tions d’hô­tels. Aus­sitôt les portes du train ouvertes, ils saut­ent à terre et valis­es à la main courent. Or, la gare est déserte, et noirs les pan­neaux d’in­for­ma­tion. Dans les haut-par­leurs, cette annonce: “une opéra­tion de police est en cours dans l’aéro­port. Tous les train sont annulés.” Les voisines, deux ado­les­centes, veu­lent pren­dre le bus. Où vont-elles? A Cape Town. Quelle heure le vol? 15 heures. Un taxi, parta­geons un taxi! Elles désig­nent leur valise. Elle est énorme. Car­rossée. Je la dresse, je la roule. Ce n’es pas une valise, c’est une voiture. Gala veut sor­tir côté lac. Je l’en dis­suade: les autres voyageurs sont allés dans cette direc­tion. Côté Mont­bril­lant, qua­tre taxis sont garés à la sta­tion. Les chauf­feurs, des Arabes de France, atten­dent. Gala fait des signes, je les hèle. Ils croisent les bras. En temps nor­mal, ces gens méri­tent d’être coulés dans du béton; c’est dire en sit­u­a­tion d’ur­gence. Par pré­cau­tion, je recule. Les coups ris­queraient de pleu­voir. Gala qué­mande. Ils per­sif­flent:
- C’est la grève, Madame!
Une voiture par­ti­c­ulière débouche des Cropettes. Gala l’ar­rête en milieu de chaussée. Bon enfant, le type ouvre son cof­fre. Les Arabes s’a­van­cent, le men­a­cent. Effrayé, il remonte dans son véhicule et démarre. Les ado­les­centes sont scan­dal­isées. Gala tance les Arabes. Le meneur:
- Vous êtes une égoïste!
De retour à la gare, même pan­neaux noirs. Je fais remar­quer les quais. Il sont vides. Où sont donc passés les autres voyageurs? Enfin, un train est annon­cé. Nous mon­tons. Huit min­utes. Nous ne lâchons plus nos mon­tres. A trois heures moins cinq, le con­voi s’im­mo­bilise sur les quais de Genève-aéro­port. Au bas de l’esca­la­tor, un attroupe­ment. Des cor­dons de sécu­rité divisent le quais dont une moitié est fer­mée. Valise en main, je saute par-dessus le cor­don, cours dans l’escalier, tra­verse les galeries marchan­des.  Entre une bou­tique de par­fums et un chalet suisse en car­ton, un polici­er en tenu de démi­nage, ravi, plonge la tête dans une poubelle. Les deux ado­les­centes vont devant. Je les dou­ble, elles me rat­trapent; nous arrivons ensem­ble devant le guichet d’en­reg­istrement. L’hôtesse range ses sty­los.
- Madame!
Elle ouvre un tiroir, y remise son tam­pon.
- Pour Doha?
Elle hausse les épaules.
- Nous sommes qua­tre, nous sommes six, tenez, et ceux-là!
Décidée à ren­tr­er chez elle, en France, il n’y a plus la moin­dre étin­celle dans ses yeux, et pour cause: elle a fini sa journée. Pour se débar­rassez du prob­lème, elle lâche:
- Essayez au comp­toir no 6.
Où une Française pim­pante por­tant le galurin de la Qatar air­ways nous explique qu’elle ne peut rien faire.
- Vous avez cinq min­utes de retard. Notre prochain vol est demain, à la même heure. A con­di­tion qu’il ne soit pas com­plet… Et bien sûr, il fau­dra racheter un bil­let.
Les Sud-Africaines fondent en larmes et appel­lent leurs par­ents. Prenant un longueur d’a­vance, un cou­ple chilien pian­ote sur ses télé­phones. Gala obtient le numéro de la com­pag­nie de chemins de fer. Appuyez sur deux, appuyez sur un, vous allez être mis en con­tact… nous nous efforçons… Lorsque j’ai un inter­locu­teur en ligne, il est Russe. Com­ment le sais-je? Il me demande mon nom, ne donne pas le sien. Et demande quel est mon prob­lème. Et votre nom, lui dis-je. Quel rap­port? Répond-il. Une machine qui vous redirige sur un homme sans nom! Russe. Où peut-il bien se trou­ver? Chez lui, en culottes, un paquet de chips ouvert sur la table?
-  Quand vous vous ren­dez en voiture à l’aéro­port, vous risquez aus­si d’avoir du retard, me dit-il.
- Vos argu­ments ne m’in­téressent pas! Vous tra­vaillez pour la com­pag­nie de chemins de fer, ne me par­lez pas de voitures! Que comptez vous faire pour moi?
Un silence, puis:
- A la rigueur, je pour­rais vous envoy­er un bon de Fr. 10?
J’ex­ige une copie du règle­ment. Épelle mes adress­es mail. Lui fais savoir ce qu’il est: un con.
Après quoi nous appelons l’a­gence qui a ven­du le vol. Un stan­dard à Paris. Un Arabe.
“Oui… écoute Mon­sieur, je com­prends ce que vous me dîtes, mais… oui, oui, bien sûr, mais, attends Mon­sieur, ce que je veux vous dire c’est que la com­pag­nie doit… oui Mon­sieur, mais d’abord…“
Instal­lés au Mon­treux Jazz café, nous com­man­dons de la bière. Enfin, de la bière… Cette urine gazeuse, la Heiniken. Autour des tables de plas­tique, des Français encra­vatés qui sautil­lent. Des gens impor­tants. Ils résol­vent des prob­lèmes de man­age­ment, de cater­ing, de ges­tion­ing, de walk­ing et, le soir venu, rejoin­dront leur vil­lages à mosquées, à bord de leurs Renault Clio. Heureuse­ment il y a un réseau wi-fi gra­tu­it. D’ailleurs il ne fonc­tionne pas. Pour se diver­tir, les 10 écrans qui retrans­met­tent des con­certs don­nés au fes­ti­val de Mon­treux. Des équipages d’Africains à trompettes qui impro­visent des titres de jazz longs comme une journée sans pain. Je branche l’or­di­na­teur sur le télé­phone. Plus ques­tion d’aller à Doha. Nous irons au moins cher. Mil francs de per­dus, c’est assez pour aujour­d’hui. Turk­ish Air­lines. Par­fait. En décem­bre, Mon­frère est resté blo­qué douze heures à Istam­bul. J’achète. Le vol part le lende­main. Pen­dant ce temps, Gala est avec la police. Elle a oublié sa veste aux toi­lettes. Quand elle la retrou­ve, il faut réserv­er un hôtel. Le Nash. J’y étais au début du mois, la veille du marathon de Mala­ga. Navette gra­tu­ite. Dont débar­quent vingt per­son­nes. A la récep­tion, une Française qui fonc­tionne aux piles alca­lines. Cha­cun son tic. L’Arabe c’é­tait “écoute, Mon­sieur”, elle c’est: “il n’y pas de soucis”. Non, en effet: elle répond aux appels, fait les sor­ties, les entrées, donne les heures du petit-déje­uner, imprime les cartes des cham­bres, vire­volte, mais il n’y a pas de soucis, et s’il y en a, ils sont de notre côté.
Lorsque vient enfin notre tour, paraît un fac­to­tum mulâtre.
- Mon­sieur Friederich, votre carte d’i­den­tité s’il vous plaît!
Il la soupèse, le regarde; puis:
- Vous en avez une autre?
Quand nous accé­dons à la cham­bre, elle est froide. Gala appelle la récep­tion. Un Noir des îles apporte un radi­a­teur d’ap­point. Il est hilare:
- Si vous voulez, je peux apporter un deux­ième radi­a­teur.
Avant de se couch­er, nous rap­pelons la récep­tion.
- Voulez-vous nous réveiller à 7h30?
- Il n’y a pas de soucis.
Juste avant huit heures, je me réveille en sur­saut.
- Pas du tout, s’of­fusque la récep­tion­niste, c’est l’or­di­na­teur qui n’a pas fonc­tion­né.
Quelques min­utes plus tard, le chauf­feur africain de la navette:
- Pour­tant j’é­tais là, à l’emplacement habituel… enfin, un peu plus loin, il y avait un taxi à ma place.
Et à Istam­bul, Gala perd son passe­port. Plus exacte­ment, elle l’ou­blie. Or, nous avons atter­ri dans un ter­mi­nal, changé de bâti­ment et rejoint un autre ter­mi­nal. Elle remonte dans le temps. Passe les por­tiques de con­trôle en sens inverse, retrou­ve le lieu de la fouille, désigne les bacs, les écrans, le per­son­nel, revient avec un galon­né à mous­tach­es mais sans son passe­port, pioche dans son sac à médica­ments, retrou­ve le passe­port: il n’avait jamais quit­té le sac.

Départ 1

12h42 en gare de Lau­sanne. Effet de la ges­tion infor­ma­tique des flux, le train est bondé. Promis­cuité choquante car pro­gram­mée. Elle touche l’ensem­ble des activ­ités. Le quo­ti­di­en n’est plus que rou­tines; ces rou­tines sont l’équiv­a­lent physique de séquences numérisées. Quelque part, l’ar­gent s’ac­cu­mule. Le corps se recro­queville, l’ac­tiv­ité réflexe aug­mente; à terme, elle dis­paraî­tra. Déjà la tor­peur emporte les car­ac­tères faibles. Chez les autres, la frus­tra­tion aug­mente. Avec pour cor­rélat cette fatal­ité: la vio­lence. Me revient en mémoire cette scène de bus. Ouver­ture de Terre des hommes: de bon matin, Saint-Exupéry tra­verse la ban­lieue avec des fonc­tion­naires. Eux vont au bureau, lui est pilote à l’Aéro­postale. Son regard n’est pas con­de­scen­dant, mais api­toyé. L’é­tat de déchéance de l’hu­man­ité le frappe. Que dirait-il de notre monde? A l’avenir, gardera-t-on la fac­ulté de juger de notre état? Dans l’his­toire, tout est affaire de change­ment de par­a­digme. Nous sommes à la veille d’un change­ment majeur. La cri­tique exige que l’on puisse met­tre en rela­tion deux mon­des. Non pas l’an­cien et le nou­veau, mais le monde souhaitable et le monde réel. En d’autres ter­mes, il faut savoir atten­dre autre chose que ce qui a déjà eut lieu. Une capac­ité menacée. 

Marathon

Ce matin, marathon de Mala­ga. Le départ est don­né à 8h30 sur l’Alame­da cen­tral. Avant le coup de feu, sen­ti­ment habituel: j’au­rai dû mieux m’en­traîn­er. Le par­cours a changé. L’an­née dernière, nous par­cou­ri­ons les quais dans leur grande longueur. Peu de virage, beau­coup de per­spec­tive. Cette fois, à peine dou­blé le Guadalme­d­i­na, nous nous enfonçons dans la ville. Luv et Ma mère se tien­nent là, devant une dra­peau suisse. Elles agi­tent des pan­neaux com­mandés à l’or­gan­isa­teur Resiste Alexan­dre! et pour mon frère Resiste Fabi­en! Le lièvre des 4 heures est à quelques mètres. Je m’ar­rête pour me soulager, il dis­paraît. Je remonte. Au tren­tième kilo­mètre, je suis de nou­veau der­rière lui. C’est alors que je m’aperçois qu’il court sans régu­lar­ité. Il encour­age, cause, plaisante, puis con­sulte son chrono et selon, accélère ou ralen­tit. D’ailleurs, sur les 42 kilo­mètres, il y a qua­tre lièvres. Ce qui explique que l’homme du moment ait l’air aus­si frais. Au trente-cinquième kilo­mètre, j’en prends mon par­ti: je me colle au lièvre et décide de ne plus le lâch­er. Je cours dans ses talons. Plusieurs fois, je manque lâch­er, mais lorsque nous atteignons le théâtre romain et le quarti­er com­merçant, c’est le con­traire: j’ac­célère et finis env­i­ron vingt mètres devant lui, juste au-dessous de la barre des 4 heures.