Sanur

Dans la soirée, nous sommes à Den­pasar. Pass­er par Bali pour gag­n­er le Laos par Kuala Lumpur est la com­bi­nai­son de vols la moins onéreuse. Il y a deux ans, nous étions descen­dus dans un hôtel de Kuta. Une foire d’empoigne. Des Aus­traliens gon­flés à la créa­tine et leurs femmes dan­saient nus dans la piscine. Un cauchemar. D’emblée, j’avais fait savoir à Gala qui insis­tait pour vis­iter l’île que je ne quit­terai pas la cham­bre. Ne reparaî­trai qu’une fois atteint Java. D’ailleurs, il n’y eut pas matière à dis­cus­sion: j’é­tais désori­en­té, dans un état mi-coma­teux des suites d’une fièvre con­trac­tée la semaine précé­dente au Lac Noir. Tout juste allais-je, me fau­fi­lant entre de paires de poitrines, chercher du café et des œufs à l’heure où les grad­u­ates de la Gold­en coast sif­flaient leurs derniers cock­tails noc­turnes. Echaudé par cette expéri­ence, je me suis sou­venu de Sanur. L’autre plage proche de la cap­i­tale. Vingt ans plus tôt, je résidais là, chez une famille. Dans mon sou­venir, une bande de sable gris, des prahu à bal­anci­er, des pêcheurs qui rac­com­mod­ent leurs filets, une échoppe à riz.
Nous quit­tons l’aéro­port. Pre­mier sen­ti­ment: l’oc­cu­pa­tion du ter­ri­toire est achevée. Pas un cen­timètre de disponible. Le long de la route, mag­a­sins, spas, hôtels, bars. Hôtels, et mag­a­sins et bars. Puis la bifur­ca­tion. Kuta au sud, Sanur à l’est. Le chauf­feur s’en­gage sur la route côtière. L’of­fre est dense, monot­o­ne, ras­sur­ante: hôtel, restau­rant, bar. Le soleil se couche, les oranges enflam­ment la végé­ta­tion. Adorable mai­son de deux étages en teck poli, ven­ti­la­teur, mous­ti­quaire, car­ré d’eau, plantes à foi­son et orchestre de game­lan. Et cette douceur des car­ac­tères qui fai­sait déjà la répu­ta­tion de l’île à l’époque de Claude Roy. Du coup, je regrette d’avoir acheté un bil­let d’avion pour le surlen­de­main. Nous dînons. Un orage bref rafraî­chit l’air, les par­fums mon­tent, la nuit s’in­stalle. Nous récupérons. Au réveil, même con­tente­ment. L’at­mo­sphère est pais­i­ble, le ciel chaud, arbres et fleurs sont  verts et rouge vif. Assis dans une gar­gote, je tends le bras pour indi­quer l’autre côté de la rue prin­ci­pale.
- Tu vois le trot­toir?
- Mmh.
- Le bâti­ment?
- Lequel?
- Au fond.
- Oui.
- La mer est à cinquante mètres.
Or, nous n’avons pas encore vu une goutte d’eau. Et pour cause. Les hôtels con­stru­its en pre­mière ligne ont pris pos­ses­sion de la plage et de la mer. Une ligne de plusieurs kilo­mètres. Soyons pré­cis: elle com­mence où com­mence la plage, finit où la plage finit.
Nous tra­ver­sons la rue. Entrons dans le domaine privé. Un lève-bar­rière salue au pas­sage d’une voiture. Referme, sourit.
- Où allez-vous?
- A la plage.
Mau­vaise réponse. Que Gala rec­ti­fie aus­sitôt car le lève-bar­rière fait signe que non, que c’est impos­si­ble.
- Au bar.
Il retrou­ve le sourire, fait signe:
- S’il vous plaît!
Au bout de l’al­lée, une récep­tion en plein air. Le comp­toir en baobab a l’en­ver­gure d’un paque­bot. En livrée d’or, les mains manu­curées, un per­son­nel com­plet. Une porte orne­men­tée de stat­uettes du pan­théon hin­douiste, nous intro­duit dans un jardin fab­uleux. Palmiers et oiseaux, flam­boy­ants, goy­aviers, fontaines glou­gloutantes et bun­ga­lows odor­ants. Dix min­utes de déam­bu­la­tion dans ce labyrinthe enchanteur. A la sor­tie, une piscine à débor­de­ment, des bars en baobab avec leur per­son­nel doré et des touristes blancs, lourds, grands, épais, étalés sur des chais­es longues devant la mer. La plage est agréable. Elle est jaune. Au large, de hauts fonds arrê­tent la marée et met­tent de l’éc­ume sur l’hori­zon. A droite comme à gauche, les uns con­tre les autres, sol­idaires, veil­lant sur leur plage et leur mer, les hôtels.