Le peuple se détournant des politiciens, les politiciens décident de changer de peuple. Le travail est en cours. La presse participe à l’opération. Ne pouvant la justifier dans ces termes — si elle veut qu’on l’écoute, elle doit justifier de son indépendance — elle mise sur le fond de morale chrétienne du peuple et fourgue à grands renforts de propagande l’idéologie des droits de l’homme. Politiciens et presse, au nom de la défense de leurs intérêts privatifs, agissent de concert pour saper le moral des citoyens, museler la critique, anéantir le bon sens. Les mêmes se poseront bientôt en recours contre la bêtise et la violence. N’est-ce pas leur seul raison d’être, que le peuple croie à leur utilité?
Loei 2
Nos habitudes sont prises. Le petit-déjeuner dans la salle aux cent tables. A choix, omelette, œufs frits ou brouillés. Le café âpre, velu, qui coule dans la gorge comme une encre chaude. Les tranches de focaccia que l’on glisse dans le toaster à mouvement perpétuel, puis le buffet thaï, riz frit, vermicelles, poulet au gingembre; évitons les phô chinoises. Ensuite, les toilettes. Elles sont si loin de la réception, que le personnel oublie de les éclairer. Actionnant l’interrupteur, je tire du néant douze cabines de marbre, sept pissoirs et autant de lavabos, puis je reprends l’ascenseur de verre où joue une musique de piano, et m’élève. De la chambre, nous voyons le parc aromatique. Munis de balais courts, des ouvriers à chapeaux coniques chassent les feuilles. Vers la rivière, des métallos encagoulés soudent un parallélépipède de la taille d’un bâtiment. A quoi servira-t-il? Un support de terrasse à installer sur les berges? De fait, en aval, un grue nivelle la terre meuble .
Il est dix heures, je me rends à la piscine.
Dimanche, un gardien s’est tenu sur sa chaise, devant le bassin, du matin jusqu’au soir. “Pas de touristes!”, ai-je fait remarquer. Il m’a répondu que les enfants étaient peut-être à l’école. Et comme désormais c’est la semaine, que les enfants y sont, à l’école, le gardien a congé. J’organise mes tables, mes boissons, mes prises électriques, mes livres et des serviettes de bain. Trois étages plus bas, j’aperçois Gala qui saute sur un vélo et va manger un riz. A quinze heures trente, j’essaie de nouvelles figures dans un coin ombragé: coup de pied direct extérieur couteau, libération contre saisie arrière mains tenues ou parade avec revers poing tourné. Puis, fraîchement douchés, nous sortons, passons le pont, gagnons le plan d’eau municipal. Deux cygnes de plâtre mêlent leurs becs, un jet d’eau décoratif propulse une gerbe de dix mètres. Dès cet instant, la séquence a tout du filage théâtral: sur le quai inférieur le vieillard qui fait son jogging, en haut les marchandes de chaussettes, sur le quai inférieur les amoureux de vingt ans qui promènent leur premier enfant, en haut le préposé au charbon. Nous prenons place autour de la table de barbecue. Venus dès la sortie des classes, quelques écoliers en uniforme attisent leur baseros, se servent au buffet. La serveuse apporte la Léo et demande “combien de bouteilles dois-je enfoncer dans la glace ce soir?” Dans le parc, sur la quai opposé, la gymnastique collective commence. Trente femmes dansent sur un rythme techno. Dans le ciel surgit le petit porteur d’Air Asia. Sur la passerelle, les familles jettent des toasts aux poissons. Le soleil se couche. Quand la musique s’arrête, en face, dans le parc, il est six heures. L’avion d’Air Asia repart pour Bangkok. L’homme qui porte le T‑shirt Military passe devant les braseros et salue. Nous cédons la place aux écoliers qui attendent les tables, nous regagnons l’hôtel.
Effacement
Pendant l’exercice de tir au pistolet, je reconnais Carrel. Je le reconnais à sa moustache duveteuse, adolescente. Aussitôt, nous échangeons une poignée de main. Une mitrailleuse fait voler en éclat une série de couverts. Son feu nourri éventre les sols, dans les fumées zigzaguent des soldats. Terrés, silencieux, je regarde Carrel qui me regarde: comment avons-nous pu rester si longtemps sans penser l’un à l’autre? Mais surtout: comment est-il possible qu’ayant fait à l’époque un voyage d’une semaine ensemble ne nous reste aucune image de cette équipée?
Or, réveillé, je vois que cette énigme recoupe une expérience réelle. Il y a quelques années en effet, je me suis souvenu, à l’occasion d’une rencontre inopinée en ville de Lausanne, avoir fait avec tel camarade un voyage en Espagne de dix jours, peut-être plus. Comme je le saluais, je constatais qu’il n’en restait rien, ni souvenir plaisant ni souvenir déplaisant, pas la moindre trace et que j’étais incapable de me persuader que nous avions bien entrepris cette équipée.
Il se peut qu’un tel effacement ressortisse au caractère d’autrui, à son absence de caractère devrais-je dire, ou, plus exactement, à l’absence de caractère que nous lui prêtons, n’enregistrant de sa personnalité aucun trait saillant qui l’ancrerait dans une représentation pérenne susceptible de lester la mémoire.
Preuve
La preuve esthético-théologique de l’existence de Dieu est d’essence magique. Intuitive ou factuelle, liée à l’illumination, elle n’est pas stricto sensu une preuve. La moins synthétique des preuves du corpus traditionnel, c’est aussi la plus persuasive. L’argument ontologique qu’affectionnent les métaphysiciens est du côté de la raison pure — la sagesse et son expérience momentanée d’une dimension possible du monde semble préférable.
Lor 3
A l’occasion du tournage, l’an dernier, d’un film hollywoodien relatant une amitié entre une Américaine et une Laotienne, Lis emmène l’équipe de réalisation dans la grotte de Banfai. Selon ce qu’il m’explique, la différence principale avec le fleuve souterrain de Lor est qu’on ne peut déboucher à l’autre extrémité de la grotte. Le site est plus dangereux, le cours d’eau pus long, les piroguiers, à raison, plus méfiants. Et pour conjurer le mauvais sort, avant de s’engager, ils sacrifient un porc. Ce qui fut fait avant d’embarquer le réalisateur et son équipe. Or le tournage prend du retard, la nuit tombe, les piroguiers s’inquiètent. Il reste une scène à finir, les Américains promettent de l’argent. Les Laos cèdent, puis gagnés par la peur rendent l’argent. Quatre d’entre eux s’en vont. Restent deux pirogues. Pour ramener les membres de l’équipe, Lis devra faire deux voyages et ramer lui-même sur un cours d’eau qu’il n’a jamais navigué — un film dans le film.
Barbare 2
Ce matin, la presse nous apprend que des agressions sexuelles en bande portant sur plusieurs dizaines de femmes blanches et qui sont le fait des immigrés ont eut lieu aux abords des gares dans au moins quatre villes allemandes la nuit du nouvel an.
Européens, continuez sur la voie sacrificielle!
Loei
A Loei, dans l’hôtel le plus imposant du nord de l’I‑san. La salle de petit-déjeuner a la taille d’un terrain de football, en chambre il faut élever la voix pour s’entendre. Quant au lit, il est princier, royal, on s’y perd. Mais surtout, nous sommes seuls ou à peu-près. Hier, j’ai croisé un natif du Minnesota, ce matin un Indien, tantôt, à la piscine, deux Québecoises. Et quelle piscine ! Bleu ciel sur un carrelage imprimé de dauphins, en décrochement au-dessus d’un parc aromatique. Les trois premières heures, il n’y a que le gardien. Il s’occupe du frigorifique à boissons, du coffre à glace et des serviettes de bain. Nous parlons vélo. Les Thaïs se sont entichés de ce sport. Equipés comme s’ils allaient gravir l’Alpe d’Huez, ils pédalent dans le bord des artères citadines. La discussion fait long feu. Il connaît dix mots d’anglais, mon thaï est plus rudimentaire. Je retourne à ma table de travail. Je prends ces notes devant trente chaises longues vides. Le luxe c’est le luxe sans partage.