Mouvement 6

Hier, voy­age dans les prox­im­ités. La lumière irradie, la mon­tagne enneigée se détache sur le ciel. Par­tis du Sépey, nous gravis­sons la route qui mène à La For­claz. Plaisir de décou­vrir un vil­lage de vieux bois, blot­ti autour de son ruis­seau, ouvert sur les val­lées. Je me promène à la lisière des forêts, Gala saigne du nez. Quand elle va mieux, elle s’ex­tasie: quelle beauté! En effet, voilà qui rachète les paysages spoliés de Bulle, de Gland ou Sion, sans par­ler de cette hor­reur con­tin­ue qui serre la gorge de quiconque cir­cule entre Berne et Zurich. Ensuite Les Moss­es et La Lécherette. A la veille du départ pour Man­dalay, début févri­er, Gala me maud­is­sait: “ne me par­le jamais d’a­cheter un chalet!”. Aujour­d’hui, elle affirme: “bien fait! il ne fal­lait pas par­tir! tu as raté une belle occa­sion!”. Avant de retourn­er dans l’ap­parte­ment Sir­ius, détour par Les Dia­blerets, sta­tion à base de chalets neufs sur fond plat, parois ver­ti­cales de roc, de glace, instal­la­tion très peu spir­ituel. Gala fait les achats: quinze min­utes d’at­tente, déjà je m’ennuie.

Usage du virus 2

Les autorités numériques ont-elles été prév­enues? Je peine à croire que les mesures de con­traintes sociales les plus dures con­nues dans l’his­toire hors coup d’é­tat mil­i­taire, avec le trans­fert immé­di­at qu’elle ont impliqué des activ­ités humaines dans la sphère élec­tron­ique n’aient pas entraîné l’ef­fon­drement du réseau. Le sens de la ques­tion est alors le suiv­ant: soit les mesures san­i­taires ont été retardées pour met­tre en con­for­mité l’anal­o­gon élec­tron­ique soit leurs gérants savaient que l’ur­gence san­i­taire serait exploitée à des fins de restric­tion de la lib­erté de tra­vail, de parole, de mouvement.

Usage du virus

Dans l’Île aux enfants, pro­gramme de télévi­sion des années 1970, quand paraît Casimir, sym­pa­thique dinosaure orange, on oublie tous les per­son­nages du drame, Mon­sieur du Snob, Julie ou le facteur.

Monde du livre

Des arti­cles dans la presse quo­ti­di­enne sur H+. Je m’en réjouis. Or, les librairies sont fer­mées. J’écris à mon édi­teur par ami­tié, mais plus encore pour me souci­er de son sort, lui qui vit dans un quarti­er que je crois (sans recul je l’avoue, n’é­tant pas Parisien), dif­fi­cile. Il me ras­sure, et dans le même temps fait état de son inquié­tude pour l’en­tre­prise de pub­li­ca­tion, aux moyens financiers sub­tils, ces jours garot­tée par les circonstances.

Alain

“Le droit européen est devenu un instru­ment de mise en con­for­mité des lég­is­la­tions nationales aux doc­trines néolibérales, qui voient dans l’Etat social, non pas une con­di­tion de bon fonc­tion­nement, mais au con­traire une entrave à l’ordre du marché et aux lib­ertés économiques. Ain­si que l’a observé Fritz Scharpf dès la fin du XXe siè­cle, le droit de l’Union est ain­si capa­ble d’éroder les sys­tèmes de sol­i­dar­ité édi­fiés démoc­ra­tique­ment au plan nation­al, mais inca­pable de leur sub­stituer des sol­i­dar­ités européennes. Les répons­es pure­ment nationales à l’actuelle pandémie sont une man­i­fes­ta­tion de plus de cette inca­pac­ité, déjà évi­dente lors des crises finan­cières, moné­taires et migra­toires qui ont émail­lé ces dix dernières années. La seule sol­i­dar­ité qu’ait réus­si à organ­is­er l’UE est celle des con­tribuables pour sauver les ban­ques de la faillite.”
Alain Supi­ot, Col­lège de France, 21–3‑2020.

Mouvement 5

Dans la mon­tagne proche, sous une fine neige. Rythme feu­tré. Ma tra­duc­tion achevée, j’écris à Fran­cis­co José Guillen Ortiz Ochoa, mon voisin d’A­grabuey, avo­cat inter­na­tion­al et chroniqueur des bor­dels bour­bons (son livre bien con­nu qui a cap­tivé l’Es­pagne fait 700 pages), pour le prier de relire la page de présen­ta­tion en espag­nol de H+ des­tinée aux édi­teurs de Madrid. Puis je m’in­cline devant la sci­ence suisse des poubelles, appor­tant à bord de la Dodge des ordures triées, verre, papi­er, fond de tartelettes et ami­ante. Pro­longeant ma sor­tie, je me rends au bureau de poste, Mon­frère ayant prévenu ce matin, à 11h00, alors que je sor­tais du lit, qu’il avait ten­té de retir­er son dernier salaire (“dernier” sig­nifi­ant qu’il n’y en aura pas d’autre) à la poste — retrait refusé. Au guichet, sur la palce, meilleure guichetière que le jour de notre arrivée dans la sta­tion, qui allonge volon­tiers la somme, cela en petits bil­lets, avec un agréable sourire. Dans mon dos, une coupe de Cau­casi­ennes éton­nées et molles qui lorgnent sur la somme, mais ont l’air aus­si paci­fiques que des anguilles de super­marché. Vêtu à mon habi­tude (ces jours) d’un sweat-shirt “Israël com­man­do” offert par le pro­fesseur de Mala­ga Vic­tor, un masque DPD vieil­li sur le men­ton, je regagne mon demi-tank et me pré­cip­i­tant con­tre la pente atteins vite l’ap­parte­ment Alpha B42 où je retrou­ve Gala occupée à laver (le tra­vail a débuté il y a plus de deux heures) ses cheveux. Après quoi je vaque aux occu­pa­tions inutiles de fin de journée, lire la presse via inter­net, Bangkok post, Die Welt, El ABC, la Repub­bli­ca… Puis les sites, blogs et forums, sur réseau sec­ondaire, mal vis­i­bles, intimes, cryp­tés, qui pren­nent leur part de déf­i­ni­tion à ce qu’est la “réal­ité”. 17h30, vient l’heure de la bière. Lire un peu, en buvant, se fatiguer un peu, dans l’e­spoir de dormir, s’in­quiéter un peu, pour s’as­sur­er que tout cela ne saurait que rebondir…

I.S.

Lorsque le sys­tème repren­dra son mou­ve­ment de bal­ance, il fera place nette, et en pub­lic­ité. La loi du pro­grès l’ex­ige. Freiné, il l’est par­fois, mais tou­jours de l’ex­térieur, selon des caus­es imprévis­i­bles, ce qui con­firme sa nature — elle est vraie, et seule vraie. Aus­si, comme le con­firme l’his­toire de tous les régimes a ten­dance lib­er­ti­cide, la plu­part beau­coup moins sub­tils que celui qu’ad­min­istre l’U­nion Européenne, tout ce que vous écrirez en péri­ode de crise (sol­i­dar­ité oblige) pour­ra être retenu con­tre vous.

Qui sont-ils?

Aujour­d’hui, le gou­verne­ment ne pro­tège pas le peu­ple, pas plus que le peu­ple ne pro­tège le gou­verne­ment. Cha­cun devrait (hommes de pou­voir ou quidam) com­pos­er avec son prochain et par­ticiper en esprit comme en actes à la pro­tec­tion et à l’in­térêt com­muns. Pra­tique dif­fi­cile, pour ne pas dire impos­si­ble, depuis que les représen­tants, coop­tés par un nom­bre trop grand d’in­di­vidus aux intérêts mêlés, trou­vent les motifs de leurs actions ici et là, et de préférence auprès des meilleurs propagandistes.

“Small is beautiful”

Après? Comme avant. C’est à dire, à la veille du présent mor­tifère qu’a mis en place la mon­di­al­i­sa­tion à par­tir des années 1990 (voire la saine réac­tion des opposants à Seat­tle, ils cla­ment, frap­pent et brû­lent) : moins de trans­ports sub­ven­tion­nés d’esclaves indus­triels prélevés sur les stocks du tiers-monde en pour­voi de l’u­sine européenne, moins de monopoles anti-libéraux, moins de tech­nocrates rémunérés sur le tra­vail pro­duc­tif et, pour la dimen­sion psy­chologique, moins de sex­u­al­ité de ren­fort pour les minus habens, et d’an­i­maux de com­pag­nie, et de drogue sous assis­tance. Et aus­si, halte au loisir véreux généré par l’é­conomie de la con­nais­sance!
(Clin d’oeil à Schumacher).

Futur immédiat

Faut-il acheter une hache en aci­er trem­pé ou un ordi­na­teur ultra-connecté?