Döttinken

Où attend le Turc, ville, vil­lage ou aggloméra­tion de cette Suisse de l’en­tre-deux qui pour un Romand — ce que je suis par défaut — n’ex­iste pas. Tout est fait pour dis­suad­er la vis­ite. Les routes sont alam­biquées, c’est à peine si elles fig­urent sur les cartes. Mais je n’ai pas le choix. La voiture doit être ven­due, je per­sévère. A mesure que nous pro­gres­sons vers Schaffhouse et Bâle, les obsta­cles devi­en­nent plus sérieux. Freinant le désir, inhibant le car­ac­tère comme l’autre jour sur l’au­toroute, en direc­tion de Munich, mais ici sur un ter­ri­toire de lil­lipu­tiens mar­qué de fontaines, de trains minia­tures, de pots de fleurs. A la fin, un chantier puis une plaine tirée au cordeau. Sur un gazon des hangars. Dans le pre­mier, un cou­ple de bar­bus le torse plein de graisse. Le chef d’ate­lier essuie sa main sur la salopette: le Turc, c’est la porte d’à côté. Sec­ond hangar, des Ana­toliens à tête de faunes ser­rés dans des costards bleu pét­role. Pre­mière ini­tia­tive, nous asseoir dans des fau­teuils de cuir, servir le café, atten­dre, se taire. Gala boit de l’eau. Le Turc lui fait signe de finir la bouteille — il par­lera après. Bien sûr, bien sûr, sem­ble-dire cet Ana­tolien trafi­quant de gross­es cylin­drées, la voiture est là, il faut fix­er un prix, mais nous ne sommes pas pressés, n’est-ce pas? Quand il se décide, il appelle son col­lègue. A deux ils sor­tent, reluquent la Dodge. Je les rat­trape, leur passe les clefs. Celui que j’ai eu au télé­phone se prénomme Ates. Il con­sid­ère la clef, il hésite. Il finit par ouvrir la por­tière, mais ne monte pas à bord, ne lance pas la moteur, ne lève pas le capot. Les deux Turcs sont de retour der­rière leur bureau, dans l’air con­di­tion­né. Pneus, freins, grif­fures, ils étab­lis­sent un diag­nos­tique. Rien à redire, il est juste. Sauf pour la goutte. Si je n’ai pas caché le froisse­ment de tôle, tôle que j’ai faite déplié et repein­dre, j’ai omis de dire qu’en scru­tant le flanc droite de la car­rosserie appa­rais­sait le relief d’une goutte de pein­ture mal pon­cée. Pourquoi le Turc n’en fait-il pas la remar­que? Parce que, déclare-t-il, en Suisse une car­rosserie qui ne brille pas de ses milles feux est invend­able. Si nous la prenons, explique son acolyte, nous aurons à refaire toute la pein­ture. En Espagne, vous dîtes? Non, non, non! L’Es­pagne… ce n’est pas pos­si­ble! Et Ates me rend les clefs. Pro­pose un autre café. Souligne un à un les prob­lèmes. A com­mencer par le phare. Les deux fis­sures sur le côté. L’une et l’autre de la taille d’une ride, je sais, ma faute, j’ai heurté un mur de super­marché en Croat­ie. Eh bien, rem­plac­er ce phare… fait le Turc en tapant sur sa cal­culette, coûte Fr. 2400.- Il a rai­son. J’ai choisi les rides, car je con­nais­sais ce prix. Donc nous repar­tons en direc­tion de Wohlen avec en tête l’of­fre des Ana­toliens, soit un tiers du prix de neuf. A Wohlen, autre vil­lage de l’en­tre-deux suisse, le marc­hand Dodge, celui-là même qui a ven­du le véhicule il y a qua­tre ans. Il prend la voiture en main, la ren­tre dans l’ate­lier. Pique-nique de cerve­las et de patates pris chez Den­ner que nous man­geons en bord de route sur la table extérieure d’un café fer­mé (horaire 12h00-13h30). Fin d’après-midi, le ver­dict: l’of­fre de Wohlen est inférieure à celle des Turcs. Reste trois cent kilo­mètres à rouler jusqu’à l’hô­tel en France, le temps de se consulter. 

Au (suite)

L’hô­tel est facile à trou­ver, il n’y en a qu’un. Situé entre des tun­nels de lavage et des sta­tions-ser­vices, c’est un qua­tre étoiles qui fait mai­son des con­grès. Quant au restau­rant, c’est encore plus sim­ple: il n’y en a pas, il faut manger à l’hô­tel. Je sors pour voir. Quelques pas le long de la route des tran­si­taires et je suis de retour. La récep­tion­niste, une hom­masse habil­lée d’une robe chan­til­ly hausse des sour­cils car­rés: “vous voyez !”. Avant d’en­tr­er dans la cham­bre, je pro­duis mon bil­let, nou­velle cou­tume com­mer­ciale et des plus désagréables, mais nous sommes heureux d’avoir obtenu un lit après ces trois heures d’in­ter­roga­toire en sabir. Le repas est excel­lent. Une famille tra­di­tion­nelle, comme descen­due de sa mon­tagne, dîne à notre côté, papa, man, fils un, fils deux; en face, sur un banc d’an­gle sculp­té une demi-jeune à la mode, boucle bovine plan­tée dans le nez et chevelure dressée au gel, mais ce sont surtout ses mamelles qui impres­sion­nent: pour accéder à l’assi­ette, elle les rejette et de les coince sous les ais­selles. A peine si j’ose regarder son gars, mai­gre croque-mort; dès que nous faisons irrup­tion dans la salle Gala s’écrie: “cette odeur! Tu sens? Alexan­dre, du sham­po­ing, c’est épou­vantable!”. Assez pour aujour­d’hui! Un motard ouvre une fenêtre et le vin aidant la soirée com­mence. La nuit est moins bonne. Gala dort comme un ange, je révise les scé­nar­ios. La police ne vous croit pas. Jamais. Elle croit la police. Les Genevois affir­ment que la voiture doit être séquestrée. Ils ont rai­son. Point final. Donc scé­nario improb­a­ble, demain je reprends les plaques, je mets le con­tact, nous con­tin­uons notre route. Autre scé­nario. Vraisem­blable et cat­a­strophique. La voiture reste en douane. Nous vidons son con­tenu dans une voiture de loca­tion. Ensuite? Il faut ven­dre la Dodge. Faire venir l’a­cheteur jusqu’au No man’s land. Ou com­man­der une grue. Pour la remor­quer dans quelle direc­tion? Ni Gala ni moi n’avons de domi­cile en Suisse, quant à l’hô­tel il est en France. Lorsque nous avons franchi la douane d’AU, nous allions à Döt­tiken. J’ig­nore où cela se trou­ve. Près de la fron­tière alle­mande. Dans la cam­pagne bâloise. Là, un Turc exploite un garage. Depuis que j’ai mis en vente la Dodge, lui seul s’est porté acquéreur. Nous avions ren­dez-vous. Je suis en cel­lule. Gala l’ap­pelle. Nous serons en retard. Puis elle reporte. Puis elle annule. Nous le rap­pellerons. Le prix que pro­po­sait le Turc ne pèse pas lourd, s’il vient jusqu’i­ci, trou­ve la voiture sans plaques, com­bi­en m’en pro­posera-t-il? Autant bal­ancer la bag­nole dans le Rhin. Retour au pre­mier scé­nario. Mon col­lègue de Genève l’af­firme, il n’a pas demandé l’an­nu­la­tion. Dès le réveil, je véri­fierai auprès du Ser­vice de Genève. Ce que je fais sans pren­dre de petit-déje­uner buf­fet, dans la salle un car entier de retraité bridgeurs, messieurs en bretelles, épous­es en chignons avale. A la dérobée, je pique tasse de café à un bridgeur et retour à la récep­tion, dans un canapé. Sur la table basse je dépose mes doc­u­ments en éven­tail, il faut avoir réponse à tout quant les sbires vous attaque­nt. Son­ner­ie. Je me présente (gen­ti­ment), j’ex­plique (atter­ré). “Atten­dez que je véri­fie…”, déclare le fonc­tion­naire genevois. Alors se pro­duit un mir­a­cle Que je fais répéter. “Oui, hélas… une erreur infor­ma­tique, une erreur infor­ma­tique de notre côté!”. Aus­sitôt j’ap­pelle le flic de Saint-Gall. Dans un alle­mand médiocre mais sur un ton ent­hou­si­aste, j’ex­plique. “Irrtum, es ist eine Irrtum mon vieux!”. Silence. Au bout du fil, l’in­quié­tude est pal­pa­ble. D’une petite voix le flic: “Von uns?”. Non, de Genève. Le Saint-Gal­lois souf­fle. Un peu plus il s’é­touf­fait. Il déclare que c’est “la pre­mière fois!”. Jamais aupar­a­vant il n’y a eu d’er­reur, jamais! Donc que j’aille au poste. Oui mais, lui dis-je, les plaques, dites-moi que vous les avez tou­jours. “Ici, dans la poche… répond le Saint-Gal­lois, allez là-bas, j’ar­rive.” A pied depuis l’hô­tel, par la rue, les tun­nels de lavage, sur le pont, en direc­tion du no man’s land. Aux com­man­des des con­teneurs et du bar­rage fil­trant, d’autres douaniers. Per­son­ne n’a eu vent de mon affaire. Et puis ils n’ont pas que ça à faire, un passeur Bul­gare vient d’être arrêté avec six vélos, trois sacs de piments, des que­nouilles d’ail, des pelles et des pioches, un frigidaire, des seaux de chew­ing-gums et des bidons d’huile. Ce n’est que le début, sa camion­nette est une cav­erne d’Ali-baba. Sur l’autre piste, une Algéri­enne voilée jure qu’elle est pau­vre et malade et désig­nant dans la Porsche que les douaniers con­trô­lent une autre Algéri­enne voilée, sa mère, suisse comme elle, invalide comme elle, elle jure, encore et encore, qu’elle ne peut pas pay­er. Lorsqu’un cri nous inter­rompt. Un cri de vic­toire. Der­rière le par­avent, la fouille vient de révéler du “Speck. Le Bul­gare trans­porte des kilos de “speck”. Je jette un œil à la tête du passeur. Rien. Pas une gri­mace. Il a l’habi­tude. Fait cela toute l’an­née. Un méti­er. Ques­tion de loterie. Ne va pas se démon­ter pour si peu. Il retourn­era d’où il vient, de l’autre côté du pont et son cousin pren­dra le relais. Bref, les douaniers n’ont pas le temps. Pour les intéress­er, je mon­tre ma Dodge sous l’ar­bre helvéti­co-suisse. “C’est à vous? Passe­port, carte grise, per­mis de con­duire!”. Voici le passe­port! La carte grise c’est vous qui l’avez, le per­mis j’ai pas…”. Soudain toute l’at­ten­tion des hommes est cap­tée : “où est votre per­mis?”. Ne man­quent que le cris de vic­toire liée au Speck. Je tends la carte du flic: “c’est lui, il sait, il arrive, ne me deman­dez rien d’autre!” Pour peu, je vais présen­ter cet imbé­cile comme mon sauveur, lui qui na pas voulu croire à une Irrtum! Main­tenant les douaniers font cer­cle autour de mon passe­port, énumèrent les visas chi­nois, bir­mans, améri­cains, lao­tiens… Je lâche une mau­vaise phrase ne alle­mand. Celui qui tient mon passe­port suisse à la main fait: “Sind Sie Fran­sozen?”. Une demi-heure plus tard, le flic déboule. Aimable, plus que cela: obséquieux. “Désolé Mon­sieur Friederich… Irrtum, ah, ha, ah! Nie! Ja-mais! Je peux vous aider?” 

Au

Qui est le nom d’une douane. Je ne l’ou­blierai pas. Quant aux instal­la­tions, ce sont les mêmes dans tout l’u­nivers. Des con­teneurs à bureaux sur­mon­tés d’un toit de métal équipé de flèch­es, de feux, de tri­an­gles. Sur les voies, des agents. Aus­sitôt quit­tées les berges autrichi­ennes du Rhin, je m’ex­clame: “zut, un con­trôle!”. Gala soupire: “tou­jours pes­simiste!”. Les douze litres de bière, la vod­ka, l’ar­gent, tout est en excès. Cela ne m’in­quiète pas, mais la voiture: déclarée volée par mes col­lègues, j’ai fait annuler la déc­la­ra­tion, j’ai demandé son report puis j’ai racheté cette voiture (qui m’ap­parte­nait). Lun­di encore, je pré­ci­sais ren­dre les plaques après le voy­age en Bav­ière. Aujour­d’hui, devant le poste de douane, je ne sais plus. Un mai­gre dégin­gandé prend les papiers que je lui tends. Per­mis de con­duire? “Je n’ai pas”. Il me laisse sous la garde d’un chauve à bedaine. Des bureaux sur­git le chef . “Est-ce que je par­le alle­mand?”. Oui. Mais bizarrement, pas ce jour-là. En fait, je n’ai jamais par­lé aus­si mal. La fatigue peut-être. Le ras-le-bol sûre­ment. Après six mois à batailler avec mes col­lègues, le ras-le-bol. De la Suisse. “Au pays des fous, décou­verte de la Suisse”, voilà le livre qu’il faudrait pub­li­er. “Ouvrez!”. Le mai­gre passe les mains sur les car­tons, ouvre les sacs et le frigidaire. Tout est en excès, il le con­state, il ne dit rien. Mau­vais signe. Je rem­balle, le chauve me fait ren­tr­er dans la voiture. Il demande: où est votre per­mis? “A Budapest”. Pourquoi mes col­lègues ne le trou­vent pas sur l’or­di­na­teur? “Parce qu’il est mex­i­cain”. Fix­ant de l’autre côté du no man’s land le vil­lage de Ber­neck où il est né, où il demeure, où il mour­ra, le chauve fait: Super! Il hoche la tête, l’air dés­espéré. Si j’avais à vivre dans ce trou et à con­trôler des idiots qui con­duisent avec des per­mis mex­i­cains, je le serai aus­si. Et voilà ses col­lègues qui font signe. Pas pour qu’il rap­plique, pour qu’il soit vig­i­lant. Je ne suis pas celui que je dis être. Le chauve se redresse, relève le men­ton et sort une for­mule en saint-gal­lois qui sig­ni­fie quelque chose comme “dès cet instant, vous êtes sous sur­veil­lance, n’es­sayez pas de fuir!”. S’en­suiv­ent trois heures de garde à vue. Entre temps la police est arrivée. Elle procède à des inter­roga­toires séparés. Le pre­mier pour la Dodge. Un avis de recherche nation­al a été déclenché, con­duire ce véhicule est illé­gal. “Recherche? Par qui?” La police. “Vous?”. Celle de Genève. “Pourquoi?”. Il ne sait pas. L’autre col­lègue pho­togra­phie mon per­mis, l’aus­culte, souligne du doigt la date de péremp­tion, 1997, le scanne, ouvre son ordi­na­teur, fait précéder les ques­tions oblig­a­toires de l’aver­tisse­ment lié aux procé­dures pénales: “Vous pou­vez réclamez un avo­cat et un tra­duc­teur, tout ce que vous direz…”. Le ridicule. Suisse. Le pre­mier, celui qui s’oc­cupe de la con­fis­ca­tion de la Dodge, appelle la police de Genève. Par­le dans son patois suisse-alle­mand, com­prend que dalle au français des Français fonc­tion­naires de Genève. “Que l’on me mette au bout du fil!” Les Saint-Gal­lois acceptent. Penchés sur le télé­phone, ils écoutent la con­ver­sa­tion que je tiens avec Genève. Genève dit: nous ne savons pas qui, ni pourquoi, ce n’est pas notre ser­vice, mais vos plaques ont été annulées. J’ap­pelle mon ex-col­lègue afficheur. Qui m’af­firme que ce n’est ni lui ni Mon­frère. A‑t-il demandé à Mon­frère? “Non”. Com­ment sait-il que ce n’est pas Mon­frère l’an­nu­la­tion? Il en est sûr. Main­tenant j’ai deux flics et trois douaniers autour moi. Je rac­croche. Nou­velle série de ques­tions. “Êtes-vous con­scient de ceci… de cela…?” Ah la con­science! Les Saint-Gal­lois, philosophes : de toute manière, il est trop tard! Le flic me mon­tre l’hor­loge Migros accroché à la paroi de la cel­lule. En effet: il est six heures. Heure à laque­lle en Suisse tout s’ar­rête. Puis-je aller par­ler avec ma femme? Qui attend. Côté pub­lic. Le flic con­sulte son col­lègue. Qui hésite. Met la main à son arme. M’ac­com­pa­gne. A Gala, je dis: “ça se com­plique!”. Et le flic me fait ren­tr­er dans la cel­lule. Je fais val­oir: “c’est une erreur!”. Pas de réponse. Un douanier décroche les plaques de la Dodge, m’indique où la gar­er — sous un arbre mi-autrichien mi-suisse — et nous dit de repass­er le lende­main. Gala et moi par­tons à pied sur le pont, en direc­tion de Lus­te­nau, nos balu­chons à la main. 

Munich 4

A peine si nous serons allés en ville. Nous vivons dans le parc. La cham­bre — une suite avec salon — est juchée au-dessus des arbres de falaise. Une route pavée amène devant un pont. Il fran­chit le canal moyen de l’Is­ar, voici l’Eng­lish­er Garten. De là, on peut rouler vers les quartiers anciens ou se per­dre dans les sous-bois, par­mi les mou­tons, les jardins de bière, les auberges. Dans les coins d’om­bre, les familles piquent-niquent, des groupes s’ex­er­cent au Taï-chi, les femmes bronzent. Tout à l’heure je suis allé courir. Ober­föhring, Unter­föhring, Isman­ing, Garch­ing. Au pas­sage, je recon­nais des bouts de plage. L’été 2017 nous avons gril­lé des sauciss­es, regarder l’eau, nour­ri les canards, paressé — les enfants n’avaient pas encore gran­di. Il fait chaud. Pra­ti­quant le dou­ble-souf­fle, je cours à petit rythme et je me sou­viens du jour où, à la fin de l’an­née de bac­calau­réat, un maître de sport m’a indiqué cette tech­nique. Par provo­ca­tion, je refu­sais de jouer au foot­ball. Ce ven­dre­di, un car nous avait con­duit à un stade d’alti­tude (plus haut sur la pente du vol­can que le quarti­er de Polan­co où se trou­vait le lycée fran­co-mex­i­cain), les équipes étaient for­mées, le match débu­tait. Sachant le pro­gramme, je m’é­tais muni de deux bouteilles de bière, je buvais assis der­rière la cage des buts. Le maître s’est avancé, il m’a fait la morale. J’ai tenu bon. “Et courir?”, a‑t-il demandé. Oui, ça je voulais bien. Alors il a expliqué qu’en rai­son de l’alti­tude — quelque 2500 mètres — la dou­ble res­pi­ra­tion était recom­mandée: elle ame­nait un sur­plus d’air aux poumons. Depuis 1984, j’ai cou­ru des mil­liers de kilo­mètres aspi­rant deux fois, expi­rant deux fois, ce que je fais en ce moment, dans l’Eng­lish­er Garten, avant de rebrouss­er chemin pour rejoin­dre Gala devant cette indi­ca­tion en jaune qui fait mon admi­ra­tion (car cela veut dire que l’on peut voy­ager au cœur de la région muni­choise sans quit­ter les bois): Lands­berg Am Lek, 26 km. 

Munich 3

Au petit-déje­uner, dans la salle Chan­til­ly, au milieu de tables gar­nies de fruits, de pains, de vian­des, de céréales, des Ukraini­ennes et des Africains en cos­tume bavarois qui ne com­pren­nent ni un mot d’alle­mand ni un mot d’anglais.

Munich 2

Les pelous­es du Schwabinger Bach ser­vent de plage aux étu­di­ants qui restent en ville pen­dant les vacances. Plus haut, les touristes qui déam­bu­lent en direc­tion de la Tour chi­noise. Afin de ne pas déranger les par­ents qui promè­nent leurs enfants sur les chemins réservés aux familles (un pan­neau annonce cette réserve), je guide Gala vers un sen­tier sablon­neux. Il sépare le domaine des étu­di­ants à demi-nus des plates-ban­des occupées par les nud­istes; ici et là, au milieu des herbes folles, sur­gis­sent une paire de fesse ou des seins tan­dis que Japon­ais, Arabes, Chi­nois péda­lent l’air ravi. Au bout du parc, la cohue est grande; il faut met­tre pied à terre; nous pous­sons nos vélos hors du pas­sage souter­rain qui mène au Hof­garten. Sur l’Odeon­splatz, un couloir de bar­rières nous arrête. Les badauds sont massés par mil­liers le long du cir­cuit pour assis­ter à l’ar­rivée de l’une des étapes reines des Cham­pi­onnats d’Eu­rope, les 202 kilo­mètres cyclistes. Deux fois le pelo­ton passe sous nos yeux. De retour dans le parc, nous roulons jusqu’à l’ex­trémité Nord où nous avons nos habi­tudes à l’Au Meis­ter, le jardin de bière qui vend des sauciss­es, de la salade de patates et de la Hofbraü. 

Genève-décorum

La coloni­sa­tion de Genève est presque achevée. Dans les quartiers pop­u­laires — Charmilles, Servette, Plain­palais — le sché­ma est com­plet. Quelques blancs, chenus ou indi­gents, tour­nent encore sur place. Blessés, hon­teux, à bout de force, ils ont l’air per­du. La plu­part vivent de l’as­sis­tance. Con­di­tion pour l’obtenir, demeur­er sur place. Les autres — les colons — ont été débar­qués du tiers-monde par des fonc­tion­naires qui s’oc­cu­pent de recréer le réel. Depuis trente ans, ceux-là détru­isent avec méth­ode l’i­den­tité, la cul­ture, la langue, l’avenir du pays. En 2023, il ne reste plus grand-chose à détru­ire. Dégoûtés, ils le sont, mais il est trop tard: ils con­tin­u­ent. Voilà cette “Ville de paix”. Qui à chaque minute men­ace de s’ef­fon­dr­er sur elle-même. Pour retarder la cat­a­stro­phe, il faut des moyens financiers, il faut des con­tribu­teurs. Ils sont pour par­tie Français. Esclaves économiques qui fuient le régime d’ap­pau­vrisse­ment qui sévit dans l’hexa­gone, les Français vendent leur force de tra­vail sur le marché local, trou­vent refuge le soir venu de l’autre côté de la fron­tière ; quelques entre­pris­es aus­si, cer­taines au ray­on­nement inter­na­tion­al, et des ren­tiers, et des familles demi-bour­geois­es qui “font face”. Enfin il y a les artistes (leur art con­siste a percevoir des aides). Plus nom­breux à Genève que dans les autres cap­i­tales, ils jouent cepen­dant le même rôle : servir d’a­museurs et relay­er la pro­pa­gande. Comme les débar­qués du tiers-monde savent tout juste lire et écrire, que les entre­pre­neurs ne con­nais­sent que le lan­gage de l’ar­gent et que les ren­tiers ne se mêlent pas au reste de la pop­u­la­tion, les artistes pro­duisent ce qu’ils con­som­ment, c’est à dire qu’ils sont à eux-mêmes leur pro­pre pub­lic. La Munic­i­pal­ité n’en a cure; elle les rémunère pour don­ner à croire que Genève est vivante, humaine, créa­tive donc viv­able. Illu­sion dont l’en­tre­tien appa­raît chaque jour plus difficile .

Munich

Hôtel Freisinger Hof au-dessus du Eng­lish­er Garten par­tie Nord, à Ober­förin­gen. L’en­seigne peinte en let­tres goth­iques dit: “Seit 1126”. Pour l’at­tein­dre en voiture depuis Genève, il faut d’abord faire face aux ingéniosités de nos fonc­tion­naires qui à l’oc­ca­sion des vacances d’été dis­tribuent le long de l’au­toroute qui con­duit à Berne, Zurich et Saint-Gall tous les arti­fices lan­gagiers du génie civile: flash, cônes, chi­canes, gen­darmes couchés et bar­rières mobiles. Le traf­ic s’é­coule au pas. J’ac­célère, je suis ralen­ti. Ain­si des mil­lions de voitures qui tra­versent notre pays d’ouest en est ce same­di. Une fois de plus mon admi­ra­tion est au comble: con­cevoir peu­ple plus con­traint et plus résigné que le peu­ple suisse relève du grand art. Quand je songe aux espaces castil­lan, navar­rais, andalous! Notre héritage cen­tre-européen n’a plus rien à envi­er aux par­cours oblig­és voulus par Ikea. Libéré de ce jeu à com­pli­ca­tions aux abor­ds de Saint-Mar­greten, il faut ensuite pass­er Hard et l’Autriche. Sur le plateau du Bade-Wurtem­berg, je pousse la Dodge à 160 km/h et c’est encore peu: la pru­dence recom­mande de con­duire l’œil sur le rétro­viseur des bolides alle­mands dou­blant à près de 200 km/h. Nous voici donc à Ober­förin­gen, fatigués, trem­pés de sueur, le ven­tre vide. Aus­sitôt nous prenons place à la brasserie. C’est en réal­ité un restau­rant de luxe et nous sommes same­di; les familles bour­geois­es lorgnent avec dégoût sur mon T‑shirt Altarage qui mon­tre des cadavres flot­tant sur des eaux noires. Pour manger un Vor­speisen de saumon et de caviar il y a mieux et je n’aime pas jouer de tours aux gens sérieux qui aiment à s’ha­biller, mais sauf à se couch­er sans avoir dîné, c’est la seule solution.

Genève 2

Pour la deux­ième fois depuis juin nous avons établi notre QG dans un hôtel pour tra­vailleurs déplacés de la zone frontal­ière de Genève. La femme de ménage mol­dave nous gâte (elle a son pour­boire), le chef de cui­sine gas­con me con­sulte pour le menu du soir, Gala donne du “ma chérie” à la con­go­laise gauchère et gauche qui sert au restau­rant. Très bien cet hôtel. Le repre­neur, c’est à dire le patron, nous explique: “l’an­cien pro­prié­taire voulait don­ner le sen­ti­ment que l’on vivait ici sur l’al­page”. L’ef­fort est admirable. L’homme a quêter dans toute la région du Salève cloches de vach­es, broderies des veilleuses, bancs de bois et fontaines-troncs. Lorsque l’on met le nez dehors, le paysage change: McDon­alds, Buf­fa­lo Grill et Gifi. Pan­neaux pub­lic­i­taires élec­tron­iques dif­fu­sant dans le noir la pro­pa­gande de la mairie (étrange pho­togra­phie d’hommes-femmes se baisant bar­rée du terme “ADOPTE”) et une sta­tion-ser­vice Inter­marché a paiement numérique con­cou­rue par les con­duc­teurs-ter­mites (dont je fais irrémé­di­a­ble­ment partie).

Genève

Ren­dez-vous avec Luv sur les march­es de l’U­ni­ver­sité côté parc des Bas­tions. Je lui mon­tre la salle de lec­ture de la Bib­lio­thèque, désigne les salles d’é­tude sous-mansarde autre­fois réservée aux latin­istes où me fasci­nait tant, chaque fois que je lev­ais les yeux de mon étude, le vol­ume de Jung inti­t­ulé Psy­cholo­gie et alchimie; je pen­sais : “la licence obtenue, je reviendrai ici et je lirai ce livre”. C’é­tait en 1990. Ensuite, la rue de l’U­ni­ver­sité no 3, bâti­ment de cam­pus où je logeais, sorte d’a­mon­celle­ment de cel­lules au cœur du quarti­er de Plain­palais où se déroule l’ac­tion mod­este de mon dernier livre OM. A mesure que nous remon­tons la rue de Carouge, je donne les noms des squats de l’époque désor­mais rem­placés par des bou­tiques de télé­phonie, des cafés fast-food et des salons de coif­fure africains. Le reste de l’après-midi sur la ter­rasse du Vieux-Mar­tin, der­rière la rue Jean-Vio­lette (lieu de nais­sance de Cather­ine Safonoff, je crois), celui-ci inchangé avec ses moules à volon­té et son écran de télévi­sion qui dif­fuse les matchs de la ligue espag­nole. Quand un Turc appelle. Car­rosserie, année, ser­vices, nous dis­cu­tons de la Dodge en alle­mand. Il est à Döt­tin­gen, je la lui mon­tr­erai au retour de Munich. Les com­pli­ca­tions sem­blaient moins nom­breuses depuis la fin hier des trans­ac­tions liées à la vente de mes parts d’en­tre­prise, mais en voici un autre : la voiture ven­due, com­ment ren­tr­er à Agrabuey? Entre le vélos de plai­sance (pour rouler dans le Eng­lish­er Garten), les trouss­es de maquil­lage de Gala, les col­lec­tions de paires de chaus­sures et le frigidaire à bières, inutile d’e­spér­er mon­ter dans un avion. Même si nous atteignions Agrabuey, com­ment en ressor­tir? Car il fau­dra ressor­tir du vil­lage pour aller acheter une autre voiture.