Comprendre

Que les Etats-Unis sont en guerre con­tre l’Europe.

Gravel

Après des semaines d’en­traîne­ment sur sim­u­la­teur, pre­mières sor­ties de plus de cent kilo­mètres, l’une dans la Val­lée du Ron­cal, l’autre sur la route des monastères de Saragosse. Ciel par­fait, bril­lante lumière. Il fait chaud. A l’heure du repas, le silence grandit, les petits cols font souf­frir, la tem­péra­ture est de trente-trois degrés. Je vise un rythme car­diaque de145 bpm, n’y parviens pas, récupère sur les faux-plats. Aux abor­ds des vil­lages, les vacanciers par­tis, les piscines munic­i­pales sont fer­mées. En ce début d’au­tomne elles ont tou­jours leur eau bleue. Quelques feuilles volti­gent. Entre les murs de pier­res sèch­es, sur les pacages, les mou­tons sont de retour. 

Loi

Après le pour­risse­ment du cœur des villes de France par l’im­plan­ta­tion mas­sives des éner­gumènes d’Afrique, le gou­verne­ment décrète leur dif­fu­sion dans les villages. 

Salamanque

Départ pour la belle cap­i­tale où je décide, après trois semaines de ter­giver­sa­tions, d’aller voir ce bus Volk­swa­gen équipé pour le voy­age que pro­pose un Cata­lan. Ce n’est pas sim­ple. Gala refuse que l’on tra­verse le pays à bord de sa voiture, une Cit­roën C3. Petite, dan­gereuse, molle, sans air con­di­tion­né. De mon côté impos­si­ble de louer une voiture — pas de per­mis. A Pam­pelune, elle loue à son nom. Nous sommes en route. La voiture, une Kia acci­den­tée, trem­ble à l’ac­céléra­tion comme une éponge. Le soir, nous retrou­vons la place May­or de Sala­manque, la rue de l’U­ni­ver­sité, Gala demande un Spritz; le bar­man répond: “en 17 ans de car­rière, j’en ai servi trois!”. 

Espagne

Retour au pays. Le paysan est à l’en­droit même où je l’ai lais­sé dix jours plus tôt: dans notre rue. Appuyé sur sa canne, il joue avec l’en­fant du guide. Le temps est superbe, le silence complet. 

Au (fin)

Un appel du Ser­vice des autos de Genève. L’in­ter­locu­teur s’ex­cuse pour l’er­reur qui m’a valu d’être traité comme un crim­inel à la fron­tière du pays. “Ne vous inquiétez pas, lui dis-je en sub­stance, je vais pass­er!”. Le fonc­tion­naire sur un ton obséquieux : “je suis à votre dis­po­si­tion. Allez directe­ment au guichet 37 et faites-moi appel­er…”. Une heure plus tard, j’y suis. En atten­dant que paraisse mon inter­locu­teur, je prends con­nais­sance de son poste: “Respon­s­able des douanes”; c’est ce que dit le car­ton posé au bas de la vit­re de pro­tec­tion. Arrive le Mon­sieur. Il est Turc. Il porte le même nom de famille que l’a­cheteur de Döttinken.

Portes de Genève 3

Com­ment se nour­rit-on dans la périphérie d’An­nemasse? Je n’ai pas répon­du à la ques­tion. Entre l’In­ter­marché et les béton­nières, une arma­da de Chi­nois sert dans un hangar trans­for­mé en restau­rant un Buf­fet à volon­té. Les clients se pré­cip­i­tent. C’est la Pologne de Jarulzes­ki. Cent, cent-vingt per­son­nes font la queue. Prin­ci­pale­ment des sahariens et des sub­sa­hariens endi­manchés. Au péage, ils paient qua­torze Euros, passent le tourni­quet, s’emparent d’un plateau et le char­gent de bro­chettes, d’algues, de gâteaux, de saumon, de pud­dings, d’oeufs. Notre méth­ode est moins sub­tile. Gala dou­ble les clients rangés en file, appelle la matrone qui gou­verne le por­tique. La Chi­noise ouvre un tiroir, nous remet trois bar­quettes et nous voici cat­a­pultés au milieu des élus. Gala choisit ses mets, je rem­plis la bar­quette numéro 1 de riz jaune, la bar­quette numéro 2 de riz blanc. De retour dans la cham­bre 28, nous man­geons à même le lit.

Portes de Genève 2

Com­ment se nour­rit-on dans la périphérie d’An­nemasse? Manger, c’est une autre affaire. Le pre­mier jour, au terme des mil deux cent kilo­mètres de route, sous le coup de l’en­t­hou­si­asme et de la fatigue, nous avons gravi la falaise de l’Arve côté genevois. Dans une impasse, un restau­rant au décor savo­yard sert des plats de mon­tagne au prix du caviar. Le lende­main, nous roulons au cen­tre-ville. La nuit tombe. Fer­rari, l’auberge du quarti­er de la gare que je fréquen­tais autre­fois n’ex­iste plus. Au pied des façades, l’ef­fet est améri­cain: pizze­rias, Kebab, Chi­nois. Reste la brasserie de la place de l’Hô­tel de Ville. Une Tav­erne de Maître Kan­ter alsa­ci­enne, aux airs de lupa­nar (parois de peluche rouge), au ser­vice africain. Pour y accéder il faut tra­vers­er une zone à l’at­mo­sphère post-apoc­a­lyp­tique façon jeu de zom­bies. En décomp­tant les corps échoués, on aurait vite fait d’ad­di­tion­ner les points. Mais on ne peut pas tout faire: en marche, il faut se gar­er si l’on ne veut pas buter sur un deal­er ou un diva­gant. Dans la salle, lou­pi­otes jaunes, ambiance déprimée et plateaux de fruits de mer. A ce stade, je renonce à manger. Gala choisit des huîtres. Pen­dant qu’elle goûte, le serveur récure la table voi­sine au lave-vit­re. Mais je râle: les (rares) autres clients n’ont pas l’air de trou­ver à y redire. Juste­ment, nous par­lons de l’én­er­gumène né dans cette ban­lieue de France, éner­gumène dont la seule men­tion rend Gala folle de rage, celui qui a témoigné con­tre elle il y a vingt ans, par bêtise, par jalousie, surtout par jalousie. Vingt ans depuis cet événe­ment mais que Gala entende son nom et aus­sitôt elle songe à mar­quer des points au jeu de mas­sacre. Soudain une table se lève. Nous n’avions pas remar­qué ces gens assis en cer­cle qui calme­ment échangeaient. Qui passe devant nous? L’énergumène.

Equilibre

Cha­cun, seul face à lui-même, c’est à dire enté sur un assem­blage d’arte­facts, entre­tien­dra la rela­tion qui rend pos­si­ble la vie, par­fois dans la plus grande spon­tanéité, par­fois en néces­sité de se per­suad­er, par­fois con­fron­té à l’abîme.

Portes de Genève

Ban­lieue d’Ane­masse, où nous avons la cham­bre 28, à l’é­tage, dans cet hôtel-chalet bâti sur un park­ing de super­marché. La douane de Fos­sard est à deux pas, nos voisins sont McDon­ald’s et Buf­fa­lo Grill, au pied du lit ron­fle un frigidaire de pique-nique rem­pli de bière que je rav­i­taille en glaçons — une sinécure, car pour prou­ver qu’il y a “canicule” les Français rationnent les quan­tités. Que faire dans une cham­bre située dans pareil décor? On va, on vient. La porte ouverte, on sort comme on tir­erait le rideau d’une coulisse pour paraître sur scène. Les alen­tours, je l’ai dit, sont mer­can­tiles: files devant la sta­tion-ser­vice aux prix plus avan­tageux que la con­cur­rence suisse, familles qui poussent des goss­es à bord de cad­dies, car­a­vanes et camions à l’ar­rêt, sur le gira­toire un négo­ciant de mar­bres. Plus loin, c’est là que sont nos affaires. Pour Gala récupér­er son cour­ri­er dans la boîte à lait de l’an­cien domi­cile genevois (quit­té il y a vingt ans), pour moi finir de ven­dre la voiture. A l’heure dite, je suis donc à Cor­navin avec la Dodge. Le Turc que j’ai rap­pelé la veille pour dire “oui” après la vis­ite à Wohlen où le pro­fes­sion­nel Jeep a fait une offre peu alléchante a lais­sé paraître son ent­hou­si­asme — cela indique assez mon sac­ri­fice. Le voici en gare, débar­quant de Winther­tour. Il com­pose mon numéro. Il est “près des bus”. J’ar­pente le bâti­ment. Tra­verse la grande halle. En prof­ite pour con­stater une nou­velle fois (je suis si peu à Genève, le temps me joue des tours) que la fresque murale des CFF autre­fois instal­lée au-dessus des guichets de pierre, motif cen­tral de mon roman écrit en 1990 Mou­tonk, a si bien dis­paru que je suis inca­pable de retrou­ver ne serait-ce que le gabar­it de l’an­ci­enne con­struc­tion. Ates, le Turc dis­ais-je. Que je con­duit devant l’Ilôt 13, enfin Mont­bril­lant, puisque là encore, ni squat ni trace du passé. Con­scien­cieux, il ouvre le cof­fre, étale ses dossiers, rem­plit les con­trats, pho­togra­phie mon passe­port, assem­ble le tout; quelques fan­tômes passent — pas sûr de me recon­naître, ils me fix­ent, hési­tent et passent; de même pour moi, inca­pable de met­tre des prénoms sur ces vis­ages que je voy­ais chaque semaine, chaque jour à l’époque des occu­pa­tions d’im­meubles. La liasse de bil­lets en main, je m’éloigne. Le Turc sug­gère: “je te rac­com­pa­gne?”. Erreur: j’ac­cepte. Il con­duit, nous enfilons les tun­nels de l’au­toroute blanche. Vernier, Bernex, Plan-les-Ouates… A peine s’il regarde la route. Il pian­ote sur le tableau de bord. En quelques sec­on­des, ma voiture est changée en sapin de Noël: chronomètre illu­miné, sig­naux de vitesse, rétro­viseur de nuit… autant de fonc­tions dont j’ig­no­rais l’ex­is­tence. Alors le Turc désigne les lam­pes de cour­toisie. Elles sont allumées. Il enfonce le bou­ton de com­mande encore et encore. Elles restent allumées. Une esbrouffe? Com­ment le savoir. Ce matin tout mar­chait, ce Turc met les doigts sur la machiner­ie, c’est un feu d’ar­ti­fice. Il enfonce le bou­ton dix et vingt fois, puis il se lance: c’est un gros prob­lème, peut-être un dys­fonc­tion­nement majeur (le terme en schwyz­erdütsch est : grosse Risiko). Je lui fait signe de se taire. Je ris. Je me moque. Cela ne le fait pas rire. J’at­tends un peu puis j’en­fonce le bou­ton. Zut! Il a rai­son. Impos­si­ble d’étein­dre les lam­pes de cour­toisie. Il répète: Risiko. Et demande une ris­tourne. Je tem­po­rise. “Ates, ça va aller!” Voilà ce que je dis. Il fait la gri­mace. Se tait. Il cherche une parade, com­mute je ne sais quel autre voy­ant lumineux. Le voy­ant se met à trem­bler et s’éteint. Carouge n’est plus très loin. C’est tant mieux car à ce rythme la voiture toute entière va finir par s’étein­dre. Plutôt que de le guider jusqu’au park­ing du Ser­vice des autos où doit me récupér­er Gala, je pare au plus urgent, je lui fais signe, “arrête-moi là!”. Il me con­sid­ère incré­d­ule. Et pour cause: “là” est un endroit sur le bord de la route, dan­gereux et inter­dit. Il s’exé­cute mais ne renonce pas à son strat­a­gème. Il enclenche les feux de détresse et descend du véhicule. Après avoir jeté un œil à la ronde, il recom­mence sa litanie. “Quelle somme suis-je prêt à lui rem­bours­er? Cinq milles francs?” Il ignore que dans deux heures, je dois ren­dre les plaques. Dans deux heures cette excel­lente Dodge aura autant de valeur qu’un cail­lou plan­té sur le bord de l’Arve. “Ates, je donne cinq cent francs pour ton prob­lème de bou­ton et on est quitte!” Alexan­der, Alexan­der, s’ex­clame le Turc, mach mir eine gute Preis!”. Alors je joue mon va-tout: “Rends-moi les clefs, je ne veux plus de ton argent, je garde la voiture!”. Le Turc tombe les épaules, il fixe les bout de ses chaus­sures et tend la main: je lui passe trois bil­lets de deux cent, il me rend à con­trecœur une coupure de cent, remonte en voiture, démarre. Et change d’avis. Il ouvre la fenêtre: “tu as dit que ton fils habitait par là… Où?”. M’éloignant, je fais un geste vague: “Par là…”.