Kuala Lumpur, autour de minuit, dans un restaurant poche de l’aéroport. Marco, le chilien qui enseigne aux enfants musulmans de la côté est, dans la région de Khota Barhu, nous raconte qu’il a préparé un repas mexicain pour les les élèves de sa femme, de futures professeurs d’anglais. Celles-ci passent le nez sur les plats. S’enquièrent: cette nouriture est-elle halal?
- Comment ne le serait-elle pas, s’exclame Marco, tous les produits viennent du marché qui se tient place de la mosquée!
Cependant, nous dit-il, elles étaient gênées, tardaient à finir leur limonades, louvoyaient. La plus courageuse expliquera: si la nourriture n’a pas été cuisinée par un musulman, lequel devra en outre prononcer la prière idoine, elles ne peuvent pas la consommer.
La femme de Marco, une Américaine qui arrive à l’instant de Londres où elle passait un entretien pour un poste de formatrice à Dubai, fait un signe d’impuissance.
- L’examen final d’anglais est noté sur cent questions. Pour réussir, il faut répondre correctement à six d’entre elles. La moitié des candidats échoue. Tous sont reçus. A défaut, les subventions étrangères seraient coupées. Et puis, c’est dans la mentalité: il faut sauver les apparences.
Là-dessus, je commande l’addition. Il va être une heure du matin, notre avion décolle à 7h30. Nous avons beau dormir “en bout de piste”, comme nous l’a confirmé Marco, lequel fréquente régulièrement l’hôtel, la navette doit aller prendre un virage à vingt minutes d’ici de sorte que nous avons affaire à ce paradoxe: l’établissement le plus proche de l’aéroport est aussi l’un des plus éloignés. Je demande à payer, disais-je. La serveuse n’a pas séparé le repas du couple et le notre. Marco coche leurs plats, je coche les nôtres. Nous reviennent deux additions. La mienne, fantaisiste. J’indique au moyen des coches ce que nous avons consommé. L’addition repart. Et revient, tout aussi fantaisiste. Mais cette fois, de moitié inférieure à la commande réelle. Je paie.
Concorde
Sanur
Dans la soirée, nous sommes à Denpasar. Passer par Bali pour gagner le Laos par Kuala Lumpur est la combinaison de vols la moins onéreuse. Il y a deux ans, nous étions descendus dans un hôtel de Kuta. Une foire d’empoigne. Des Australiens gonflés à la créatine et leurs femmes dansaient nus dans la piscine. Un cauchemar. D’emblée, j’avais fait savoir à Gala qui insistait pour visiter l’île que je ne quitterai pas la chambre. Ne reparaîtrai qu’une fois atteint Java. D’ailleurs, il n’y eut pas matière à discussion: j’étais désorienté, dans un état mi-comateux des suites d’une fièvre contractée la semaine précédente au Lac Noir. Tout juste allais-je, me faufilant entre de paires de poitrines, chercher du café et des œufs à l’heure où les graduates de la Golden coast sifflaient leurs derniers cocktails nocturnes. Echaudé par cette expérience, je me suis souvenu de Sanur. L’autre plage proche de la capitale. Vingt ans plus tôt, je résidais là, chez une famille. Dans mon souvenir, une bande de sable gris, des prahu à balancier, des pêcheurs qui raccommodent leurs filets, une échoppe à riz.
Nous quittons l’aéroport. Premier sentiment: l’occupation du territoire est achevée. Pas un centimètre de disponible. Le long de la route, magasins, spas, hôtels, bars. Hôtels, et magasins et bars. Puis la bifurcation. Kuta au sud, Sanur à l’est. Le chauffeur s’engage sur la route côtière. L’offre est dense, monotone, rassurante: hôtel, restaurant, bar. Le soleil se couche, les oranges enflamment la végétation. Adorable maison de deux étages en teck poli, ventilateur, moustiquaire, carré d’eau, plantes à foison et orchestre de gamelan. Et cette douceur des caractères qui faisait déjà la réputation de l’île à l’époque de Claude Roy. Du coup, je regrette d’avoir acheté un billet d’avion pour le surlendemain. Nous dînons. Un orage bref rafraîchit l’air, les parfums montent, la nuit s’installe. Nous récupérons. Au réveil, même contentement. L’atmosphère est paisible, le ciel chaud, arbres et fleurs sont verts et rouge vif. Assis dans une gargote, je tends le bras pour indiquer l’autre côté de la rue principale.
- Tu vois le trottoir?
- Mmh.
- Le bâtiment?
- Lequel?
- Au fond.
- Oui.
- La mer est à cinquante mètres.
Or, nous n’avons pas encore vu une goutte d’eau. Et pour cause. Les hôtels construits en première ligne ont pris possession de la plage et de la mer. Une ligne de plusieurs kilomètres. Soyons précis: elle commence où commence la plage, finit où la plage finit.
Nous traversons la rue. Entrons dans le domaine privé. Un lève-barrière salue au passage d’une voiture. Referme, sourit.
- Où allez-vous?
- A la plage.
Mauvaise réponse. Que Gala rectifie aussitôt car le lève-barrière fait signe que non, que c’est impossible.
- Au bar.
Il retrouve le sourire, fait signe:
- S’il vous plaît!
Au bout de l’allée, une réception en plein air. Le comptoir en baobab a l’envergure d’un paquebot. En livrée d’or, les mains manucurées, un personnel complet. Une porte ornementée de statuettes du panthéon hindouiste, nous introduit dans un jardin fabuleux. Palmiers et oiseaux, flamboyants, goyaviers, fontaines glougloutantes et bungalows odorants. Dix minutes de déambulation dans ce labyrinthe enchanteur. A la sortie, une piscine à débordement, des bars en baobab avec leur personnel doré et des touristes blancs, lourds, grands, épais, étalés sur des chaises longues devant la mer. La plage est agréable. Elle est jaune. Au large, de hauts fonds arrêtent la marée et mettent de l’écume sur l’horizon. A droite comme à gauche, les uns contre les autres, solidaires, veillant sur leur plage et leur mer, les hôtels.
Ujung Pandang 2
Cette ville n’a ni forme ni début ni fin. Du moins entre éclairs et tonnerre, de décembre à mars, pendant la saison des pluies. Peut-être est-elle lumineuse les autres mois? Dans l’immédiat, elle est moins accueillante qu’un dépôt de ciment un jour d’orage. Ici et là pointent un building, une mosquée, une statue, mais on se demande qui peut accourir sur les lieux, car il faut traverser des ateliers mécaniques, des gargotes, des monceaux de pneus, des soupes en ébullition. Chaque mouvement coûte. Mais enfin, nous avons trouvé le port. Pardon: la promenade. Un kilomètre de quai battu par les vents, quelques restaurants, un karaoké, des chantiers et le Golden Hôtel. Vue sur la mer. Cet après-midi, elle est grise, sale, encombrée — une eau d’évier. Assis sur un amplificateur à roulettes, un vieillard fait l’aller-retour. La musique s’étire le long de la promenade, revient, repart. L’homme ne mendie pas, il s’amuse, il joue. Lancé à bonne vitesse, il zigzague dans le trafic, les mains dans les poches, le torse face au vent. Les badauds le montrent à leur progéniture, puis se regroupent pour voir des adolescents qui grimpent sur les avant-toits de l’hôtel Golden et se jettent à la mer. Un marchand de fritures vêtu d’un poncho fixe avec résignation le large. Tous les quarts d’heure, son stand de bâche s’effondre. Il redresse les bambous, consolide ses nœuds, attend la prochaine rafale. Sysiphe; plus certainement, Mohammed.
A la propriétaire de l’Asatu, nous avons dit que nous allions à Somba Opu afin de se rapprocher de la capitainerie. Elle a aussitôt dégotté un jeune dans un cagibi et l’a mis au volant du pick-up familial afin de nous amener sur le port. Il a fallu avouer que nous déménagions au Golden. Nous embarquions dans le pick-up, lorsqu’un militaire s’est approché. Il nous sert la main, il nous remercie, nous le remercions.
- Votre femme et votre fils, n’est-ce pas?
Je dévisage Gala. Comment un militaire, qui de plus musulman (la plaquette au-dessus des médailles et grades indique: muhammad) serait-il le mari d’une chrétienne papoue et d’un jeune sorti d’un cagibi?
- Mais oui, acquiesce l’homme, c’est bien moi!
A son tour, Gala veut savoir ce qui me donne à croire que la patronne est chétienne.
- Lorsque la carte de crédit est enfin passée, elle s’est exclamée: “thank you my lord!“
Bref, nous voici devant le Golden, dans le quartier de Somba Opu. Les muezzin chantent sur leurs tours, le vieillard circule sur son amplificateur, nous disons adieu, déjà s’avance un groom, il ramasse nos sacs, nous franchissons la porte coulissante et dans le hall nous trouvons une ambiance de gare routière chinoise. Des hommes ventrus remuent des soupes, des starlettes se maquillent, des bellâtres travaillent leur houpette. A la réception, une employée de cire. Fatiguée, débordée.
- Qu’est-ce que c’est? S’enquiert Gala à propos des passagers de l’hôtel.
- TV people, rétorque fièrement la réceptionniste.
- Peut-on voir la chambre?
- L’ascenseur est cassé.
Le groom agite la clef. J’emboîte le pas. Nous fendons la foule des célébrités. Caméraman qui visse des objectifs, parfumeuse qui transvase des flacons, comptable qui tape sur sa calculette. Et la starlette, l’œil droite devant un miroir de main rose qui peaufine son regard au mascara. Nous atteignons le premier étage. Péniblement. Le groom maque une pause. Il souffle. Il aborde la prochaine volée d’escaliers, se retourne, me prend à témoin: “l’ascenseur…”
- Je sais, cassé! Et si on y allait?
Car il reste encore trois étages. A ce rythme là, les énergumènes auront fini leur film avant que nous redescendions.
Le groom me montre la direction à prendre: c’est en haut. Entre les célébrités chinoises, les muezzin hurleurs, les orages bibliques, je n’ai qu’une envie, m’asseoir, commander une bière et renoncer — puis il me revient que la bière, faute de consommateurs, est tiède, que la glace n’est pas toujours sûre et je me demande ce que le bon dieu à fait à ces musulmans qui leur commande de s’emmerder pareillement dans cette vie. Troisième étage, la pause. J’en profite pour lever la tête. Le plafond est troué. Dégâts massifs, qu’aurait pu causer au sol un obus. Au quatrième, la situation s’aggrave: en plus des trous, il y a la moquette: repoussante.
Retour à l’étage des célébrités. La réceptionniste m’accueille avec un jus de bienvenue. Puis elle explique que les hôtes partiront le lendemain. Que faut-il comprendre? Que pendant les prochaines vingt-quatre heures, ces gens de télévision vont stationner dans le hall? A visser, compter, maquiller, coudre, tousser, manger? Que ne leur fait-on venir un bus? Un bateau? J’allais lâcher ma carte de crédit — je la reprends.
- Finis au moins ton jus, suggère Gala, tu vas les vexer.
Je trempe les lèvres, soulève les sacs, nous sortons. Dehors, les adolescents gravissent à quatre pattes l’avant-toit et font des plongeons avec sauts périlleux. Assis sur leurs vélomoteurs, les familles regardent. Le vieillard musical passe. Nous traversons. Autre hôtel, le Losari. Complet. Il y a donc des gens pour séjourner ici! Mais nous avons de la chance: il y a deux Losaris, l’ancien et le nouveau. Le réceptionniste nous accompagne sur le seuil et montre un bâtiment à cinquante mètres: le nouveau Losari. Dès qu’il voit que nous en prenons la direction, il envoie sa collègue en éclaireuse. C’est elle que nous retrouvons à notre arrivée, derrière le bureau.
- Bonjour, dit-elle comme si elle ne nous avait jamais vus, bienvenue au Losari Beach, que puis-je pour vous?
Au même moment font irruption sept femmes voilées, la face lunaire, l’air sérieux et déprimé. Des chaperons. Car au milieu du groupe se tient une ravissante gamine serrée dans un tutu rose bonbon, maquillée comme un pot de couleur, de la poudre d’étoiles dans le chignon. Ne lui manque que la baguette magique. Pauvre mari! Quel choc! Lui qui est habitué aux tapis à boussoles ! Il va faire un arrêt! Mais enfin, apoplexie ou pas, il y a des priorités, et nous étions là les premiers: d’ailleurs ces gens dont d’une gentillesse exceptionnelle! Tous, depuis le début. En passant par la patronne de l’Asatu, les soubrettes qui vendent des jus de carottes et le militaire Muhammad. Ainsi, nous obtenons une chambre. Sans fenêtre. Eh oui, il fallait choisir entre le vacarme de la promenade et la privation lumière. Vient enfin l’heure bénite: s’asseoir dans les bourrasques de pluie et commander une bière. Dites-moi qu’il y a de la Bintang. Il y en a. Avez-vous de la bière froide? Oui. La serveuse sort une bouteille de l’armoire: est-ce que c’est assez froid pour vous? Je demande à Gala de ma rappeler la température à Ujung Pandang. 28 degrés. Après quoi nous passons aux stratégies de voyage. Mon projet est d’embaquer sur un ferry de la Pelni, de faire du cabotage en direction des îles Tiogan puis de traverser sur Ambon, la capitale des Moluques.
Gala n’aime pas les bateaux.
- Il y a des cabines.
Elle n’aime pas les cabines. Assis sur la terrasse du Losari, je fixe la mer: depuis tout-à-l’heure les choses n’ont pas changé: elle est grise, sale, déchaînée. Je temporise. Nous verrons. Pour aujourd’hui, nous en avons assez fait: nous avons trouvé deux chaises, une table, un bout de mer.
Vient la nuit dans la chambre sans fenêtre. Je ne ferme pas l’œil. Plus exactement, je me réveille à 2h30 et cherche le sommeil jusqu’au matin. Dans l’intervalle, j’ai des visions de grands fonds. Éponges, coraux morts, poissons funèbres, gorgones. Ce bouillon me happe, me retourne. Je perds la notion du haut et du bas, m’enfonce dans des abysses, heurte des animaux étranges, marins et nocturnes. 7h30, le réveil sonne. Il est temps de se lever, de prendre un excellent petit-déjeuner, riz sec, nescafé indonésien, confiture fluorescente et de retrouver Ekanyili, ma correspondante, à qui je déclare, de crainte qu’elle ne nous prenne pour des drogués en manque, que nous sommes décalés, que nous n’avons pas dormi, mal dormi, mais que tout va bien. Si on peut dire: en effet, le bateau qui a appareillé la veille sur la ligne que nous comptions emprunter a coulé dans la nuit. 118 disparus.
Ujung Pandang
La rue est fangeuse, sans trottoir. Les familles circulent à vélomoteur: la mère à la manœuvre, un bébé sur la poitrine, les enfants, second, troisième, quarte, à califourchon ou en amazone. Pick-up, camions plongent dans les nids de poule, éclaboussent, les becaks patinent, il faut de l’aide pour récupérer l’engin. Un coup de tonnerre, la pluie redouble. Nous débouchons. L’avenue est impraticable. Contre les bâtiments, des véhicules garés en épi. Un, deux, cent, mille. Pour les contourner, il faut se risquer sur la route. Gala désigne une grille, un cabanon, un préposé.
- Laisse-moi faire!
- Ah non, surtout pas!
Si elle demande son chemin là, devant cet immeuble de l’administration, j’en aurai pour une heure à essuyer les foudres, ruisselant, dégoûté. Bien, elle a pivoté. Direction Asatu. De retour dans la ruelle, nous marchons à tâtons. Pas d’éclairage public. En perspective, du velu, du mou, du borgne. Nous retournons dans le salon de l’hôtel. Comme d’habitude, personne. Au fond d’un cagibi, Gala dégotte un jeune. Ce n’est pas celui de tout-à-l’heure.
A preuve, il ne parle aucunement l’anglais. “Restaurant?” Le mot le fait sourire. “How can I help you?” Voilà la phrase qu’il a apprise. Gala ouvre la bouche, mâche, imite. Puis s’assied dans le canapé, passe des vitesses, tourne un volant. Le jeune cherche un parapluie, renonce, sort la tête nue. Nous le suivons. Il fait comme nous. Il part en direction de l’avenue. Ne revient pas, revient bredouille. Me voilà rassuré. Maintenant, il va dans l’autre direction. Celle des nids de poule. Du boyau noir. L’eau gicle du toit des maisons. Un becak passe. Occupé. Le cycliste pédale en culottes, en maillot. Sa culotte est translucide, son maillot une serpillère. A l’avant, sur la banquette de kapoc, deux femmes et des sacs de légumes. Et toujours les voitures qui plongent, tournent, éclaboussent. Le jeune retourne sur l’avenue. Et reparaît. Cette fois, il entre dans l’hôtel.
- Il fait le tour?
- Non, dis-je à Gala, il s’en va.
Elle ne me croit pas.
- Il est désespéré, il abandonne. Il ne sait pas comment nous le dire.
Gala guette la porte qui donne sur notre carrefour. La nuit, le tonnerre, la flotte. Puis la façade de l’hôtel s’éteint.
- Et voilà!
Surgit un becak. Gala lui barre la route. En selle, un gosse de douze ans. Gala ouvre la bouche, mastique. Notre chauffeur est pieds nus. Il saute dans une flaque, lève la capote qui protège la banquette, la rabat sur nous. Sorti de la ruelle, il entre dans le trafic, se faufile entre deux camions, un bus et vingt motos.
- Il va nous amener au MacDonald’s (car il y a un MacDonald’s).
Mais non — il nous dépose devant un hangar. Ce hangar est un restaurant. Et plutôt chic: tables de fer, paniers à épices, frigidaires à thé froid et un grill à poisson. A l’extérieur, sous la pluie, un stand à roulettes de la taille d’une cabine de téléphone: America hamburgers. Cubes de poisson blanc frits dans l’huile de palme, choux chinois chauds, riz cassé, éclats de poulet, os, piments, voilà pour la commande. Les couples — madame voilée, monsieur en training — mangent avec les mains et nous observent. Le repas fini, nous quittons le hangar pour nous réfugier, au numéro suivant, le 12. Là s’élève un édifice moderne, éclairé de l’intérieur. Sept soubrettes voilées gèrent le Bar and Art Gallery. Au menu, des juices. Pomme, ananas, papaye. Y a‑t-il des juices de carotte? Pour me faire entendre, j’imite une carotte. Prise d’un fou rire, la soubrette s’enfuit. Ses amies la récupèrent; ensemble, les filles se cachent derrière le comptoir et pouffent.
Toux
Les chauffeurs de taxi toussent et crachent. Les plus atteints, avalent des sirops et des pilules, se frappent la poitrine, maugréent. Aucun ne songe à couper l’air conditionné. Il fait trente degrés dans la ville, dix de moins dans l’habitacle. Mais Jeffrey est le plus original. Pris d’une toux violent, il jure: il ne pourra pas jouer au badminton ce soir.
Makassar
Pluies abondantes sur Makassar. La mer déborde sur les rizières, les maisons flottent, les arbres sombrent. Le trafic? Il est démentiel. Des camions titubants, des voitures ruisselantes, des essaims de motards, des tombereaux de fer, de teck, de terre. Aux carrefours, des gosses pieds nus. Sous les ponts, des militaires, des marchandes de riz, des cahutes de police, des bienheureux, des poissons. Dans cette gabegie, un haut personnage. Six voitures sombres, bloquées comme les autres, mais qui klaxonnent à tout rompre. Les gyrophares envoient des éclats bleus contre la nuit. En contrebas de la route, des motards en poncho, les jambes tendues sur le réservoir, naviguent dans des flaques de boue. Le tonnerre gronde, le chauffeur tousse. Gala enfoui la tête dans sa veste de ski, j’enfile lunettes, casquette et mentonnière. Notre chauffeur est plus volontaire que celui de Kuala Lumpur: dix degrés suffisent. Il est en t‑shirt, et malade. Il baisse la fenêtre, une rafale de vent tiède pénètre. Il crache, referme. Rouvre, crache encore. Et dit son mécontentement: “ts, ts, ts, ts!” Il n’a pas tort: un tel flot de véhicules, c’est effrayant. Soudain, un éclair. La pluie redouble. Nous passons un péage. Un autre. Au bout d’une demi-heure, je dis: “voilà le centre.” Une demi-heure plus tard: “on dirait que nous y sommes!” Et à force, j’abandonne. Seule vérité: nous n’arriverons jamais. Au fait, j’ai parlé de carrefour. Il y en a — peu. La plupart des manœuvres s’exécutent spontanément, au milieu des voitures qui roulent en sens inverse. Brusquement, cent voitures effectuent un tourné sur route. Des tas se forment sur la chaussée. Que l’eau emporte. La nuit déjà bien avancée, le chauffeur nous dépose devant une grille. Mansion Asatu. Une villa au socle carrelé. Une patinoire. Sa porte ouvre sur un hall. Celui-ci mène dans une cuisine. Nous croisons une fille. Gala lui demande une adresse de bar. Deux cuisines et un couloir plus loin, je tombe sur des ordinateurs éteints et appelle Gala. Elle ne vient pas. Je rebrousse chemin. Elle montre quelque chose dans la paume de sa main. Un billet, précieux: deux adresse de bar. Même parcours, les cuisines, le couloir: nous débouchons. Une dame nous reçoit. Généreuse, enthousiaste, patibulaire, possiblement papou. Elle nous guide à notre chambre. Nous jetons les valises sur le lit, demandons s’il y a des bars. Des bars? Que voulez-vous dire? Pour boire, dans le quartier. Il n’y en a pas. Gala produit son billet. La dame appelle son fils, le fils sort un pick-up. Nous glissons sur la pente carrelée, le fils mêle le pick-up au trafic, à la gabegie. Un quart d’heure, une demi-heure. En direction de l’aéroport. Si l’on me disait que ces gens ont le projet de nous remettre dans un avion, je ne serai pas étonné.
-Mais enfin, Gala, qui est cette fille pour te donner de pareilles adresses?
Etions-nous seulement dans l’hôtel ou s’agissait-il d’une maison voisine? Et voilà que la dame papoue parle de faire des achats.
- J’ai compris, s’écrie Gala, elle va faire des courses avant de nous déposer!
Non, pourtant, elle cherche bien notre bar, le Kampai, rue Sulawesi: nous y sommes, voilà déjà la rue. Derrière les essuie-glaces, nous déchiffrons les enseignes. J’aperçois un luminaire Guiness. C’est une épicerie. Le Kampai existe. Nous le trouvons. Dix serveurs adolescents coiffés au gel, pas un client. Des frigidaires remplis de bouteilles. La dame et son fils s’en vont. Un serveur apporte deux Bintang, les décapsule, verse, fait un pas de côté, croise les mains sur le ventre, nous regarde boire. Toutes les trois gorgées, il ressert.
- Je ne peux pas boire comme ça, fait Gala.
Elle le remercie. Il se retire.
- Tu l’as vexé.
- Penses-tu!
Lorsque nous ressortons, les adolescents ont le sourire. Le chef agite l’addition et fait au revoir. Ils se mettent à trois pour nous ouvrir la porte du taxi. La température aussitôt chute.
Petronas
A Kuala Lumpur, dans une chambre au 28ème étage. Derrière la baie vitrée, les tours Petronas. Trente-six mille tonnes d’acier. A mi-hauteur, une passerelle. Au sol, un parc de divertissement: collines artificielles, aimables forêts, bassin en forme de conque; les bambins s’ébrouent, le femmes voilées bavardent. Une voiture électrique nous amène à l’entrée des galeries marchandes. Une ribambelle de terrasses où les touristes ennuyés boivent de la pression et mangent des hamburgers. Plus loin, la mosquée, son dôme pâtissier. Ici et là, des chantiers où tournent des grues rouges. Les façades, les esplanades, les trottoirs et les routes sont en marbre. Tout chuinte et glisse. Balade dans le cerveau d’un architecte. Contre les tours jumelles, un bâtiment en forme de puits. Vers le haut, distribuées le long des galeries, les marques du monde. En bas, un sapin avec chalet, père Noël, traîneau et flocons de ouate. Les Malais font la queue, se prennent en photographie, puis défilent bras dessus-dessous, l’air extasié. La nuit tombe. Les badauds se regroupent autour du plan d’eau extérieur. Démarre une chorégraphie mécanique: les jets propulsent et tournent, les spots éclairent et colorent. Plus tard, nous sommes au Sky bar de l’hôtel Traders. Lieu huppé, vue. Les salons privatifs surplombent le vide. Le personnel contourne une piscine de deux pistes construite sous la galerie vitrée du 34ème étage. Pour rejoindre sa table, il faut cheminer sur le bord du bassin. En fin de soirée, nombreux doivent être les nageurs à faire la traversée en costard. Dans l’immédiat, toutes les tables sont réservées. Des triangles de métal gravé précisent: i am booked already. Dépités, les clients de l’hôtel longent la piscine, jettent un œil aux tours, reprennent l’ascenseur. Nous attrapons un triangle, le jetons sous la table, prenons place. Deux serveurs accourent et se mettent à notre disposition. Puis à quatre heures du matin je descends au club de sport. Dix vélos elliptiques et autant de pistes de course sont alignés contre une baie vitrée grand format: en bas, sur la place, les buissons, les toboggans et les voiturettes bâchées évoquent un village Playmobil. Un Chinois soulève de la fonte. Il est de Miri, cette ville du Sarawak frontalière du Brunei. Il y a vingt ans, je m’y suis rendu en bateau depuis Kuching. Un bateau porté par une batterie d’hélices tonitruantes. La moitié de la coque hors de l’eau, nous remontions le fleuve lorsque je demande à aller aux toilettes. Elles sont à l’extérieur, côté poupe. Je traverse la salle des machines, monte sur le pont. Au même moment, le bateau quitte le fleuve et entre en mer. Il s’écrase contre des vagues de deux mètres, bondit dans les airs. Je pars à la renverse, accroche la poignée des toilettes. Couché, les pieds par-dessus le bastingage, je hurle. Quand le bateau s’affale, je rampe jusqu’à la salle des machines. La tête dans le bol, le mécanicien mange une soupe.
Départ 2
12h42 en gare de Lausanne. Pour trouver sa place, il faut s’excuser. Pour hisser son bagage, ruser. Passe le marchand de boissons. Gala commande une bière. Je surveille l’horloge sur le quai. Deux minutes de retard. Quatre. Gala dispose les verres, les remplit. Six minutes. Annonce: “suite à une avarie technique, ce train est annulé. Nous prions les voyageurs de se rendre sur le quai 8.” Il ajoute: “sans prendre de risques” Cent personnes se précipitent. Nous sommes à l’étage: l’escalier n’est plus qu’un amoncellement de corps, la plateforme est envahie. Trop étroite pour contenir le mouvement, la porte déborde. Le visage fermé, l’air obtus, les voyageurs se déversent dans le passage souterrain, surgissent sur le quai opposé, se répartissent dans le convoi de rechange. Déjà plein, celui-ci se remplit. Nous portons les sacs, les valises, nos verres. Le contrôleur siffle. La fébrilité gagne la foule. C’est un début de panique. Parce qu’il ne se passe jamais rien, il se passe quelque chose. Gala a disparu. Je me hisse dans un wagon. Le train s’ébranle. Les places vacantes sont occupées, les passagers s’immobilisent. Survient Gala:
- Mon sac?
J’ai sa valise, mes affaires, la canette de bière. Alors le sac… Les passagers s’en mêlent. Un Monsieur affirme que, justement, le contrôleur de l’autre train courait le long du quai un sac oublié à la main. Gala se faufile dans le couloir, attrape un sac rangé en hauteur: le sien. Les autres passagers la considèrent atterrés, ils s’en veulent: que n’ont-ils compris ce que nous sommes? Des ivrognes, des drogués. Nous avalons la bière chaude et chère de la compagnie de chemins de fer. Qu’importe? Le temps presse. Je refais les calculs. L’avion pour Doha décolle à 15 heures. Or, le train s’arrête. A Morges, puis à Nyon. Et par deux fois, il prend du retard. A l’entrée de la gare de Genève, il s’arrête encore. Annonce: “notre train est arrêté.” Les voisines s’inquiètent: elles vont à l’aéroport. Je plaisante. Annonce: “nous vous tiendrons informés, pour l’instant, notre train est arrêté.” Trêve de plaisanteries. Dix minutes, quinze. Cette fois, la panique est réelle. Les gens s’inquiètent pour leur vols, leurs correspondances, leurs réservations d’hôtels. Aussitôt les portes du train ouvertes, ils sautent à terre et valises à la main courent. Or, la gare est déserte, et noirs les panneaux d’information. Dans les haut-parleurs, cette annonce: “une opération de police est en cours dans l’aéroport. Tous les train sont annulés.” Les voisines, deux adolescentes, veulent prendre le bus. Où vont-elles? A Cape Town. Quelle heure le vol? 15 heures. Un taxi, partageons un taxi! Elles désignent leur valise. Elle est énorme. Carrossée. Je la dresse, je la roule. Ce n’es pas une valise, c’est une voiture. Gala veut sortir côté lac. Je l’en dissuade: les autres voyageurs sont allés dans cette direction. Côté Montbrillant, quatre taxis sont garés à la station. Les chauffeurs, des Arabes de France, attendent. Gala fait des signes, je les hèle. Ils croisent les bras. En temps normal, ces gens méritent d’être coulés dans du béton; c’est dire en situation d’urgence. Par précaution, je recule. Les coups risqueraient de pleuvoir. Gala quémande. Ils persifflent:
- C’est la grève, Madame!
Une voiture particulière débouche des Cropettes. Gala l’arrête en milieu de chaussée. Bon enfant, le type ouvre son coffre. Les Arabes s’avancent, le menacent. Effrayé, il remonte dans son véhicule et démarre. Les adolescentes sont scandalisées. Gala tance les Arabes. Le meneur:
- Vous êtes une égoïste!
De retour à la gare, même panneaux noirs. Je fais remarquer les quais. Il sont vides. Où sont donc passés les autres voyageurs? Enfin, un train est annoncé. Nous montons. Huit minutes. Nous ne lâchons plus nos montres. A trois heures moins cinq, le convoi s’immobilise sur les quais de Genève-aéroport. Au bas de l’escalator, un attroupement. Des cordons de sécurité divisent le quais dont une moitié est fermée. Valise en main, je saute par-dessus le cordon, cours dans l’escalier, traverse les galeries marchandes. Entre une boutique de parfums et un chalet suisse en carton, un policier en tenu de déminage, ravi, plonge la tête dans une poubelle. Les deux adolescentes vont devant. Je les double, elles me rattrapent; nous arrivons ensemble devant le guichet d’enregistrement. L’hôtesse range ses stylos.
- Madame!
Elle ouvre un tiroir, y remise son tampon.
- Pour Doha?
Elle hausse les épaules.
- Nous sommes quatre, nous sommes six, tenez, et ceux-là!
Décidée à rentrer chez elle, en France, il n’y a plus la moindre étincelle dans ses yeux, et pour cause: elle a fini sa journée. Pour se débarrassez du problème, elle lâche:
- Essayez au comptoir no 6.
Où une Française pimpante portant le galurin de la Qatar airways nous explique qu’elle ne peut rien faire.
- Vous avez cinq minutes de retard. Notre prochain vol est demain, à la même heure. A condition qu’il ne soit pas complet… Et bien sûr, il faudra racheter un billet.
Les Sud-Africaines fondent en larmes et appellent leurs parents. Prenant un longueur d’avance, un couple chilien pianote sur ses téléphones. Gala obtient le numéro de la compagnie de chemins de fer. Appuyez sur deux, appuyez sur un, vous allez être mis en contact… nous nous efforçons… Lorsque j’ai un interlocuteur en ligne, il est Russe. Comment le sais-je? Il me demande mon nom, ne donne pas le sien. Et demande quel est mon problème. Et votre nom, lui dis-je. Quel rapport? Répond-il. Une machine qui vous redirige sur un homme sans nom! Russe. Où peut-il bien se trouver? Chez lui, en culottes, un paquet de chips ouvert sur la table?
- Quand vous vous rendez en voiture à l’aéroport, vous risquez aussi d’avoir du retard, me dit-il.
- Vos arguments ne m’intéressent pas! Vous travaillez pour la compagnie de chemins de fer, ne me parlez pas de voitures! Que comptez vous faire pour moi?
Un silence, puis:
- A la rigueur, je pourrais vous envoyer un bon de Fr. 10?
J’exige une copie du règlement. Épelle mes adresses mail. Lui fais savoir ce qu’il est: un con.
Après quoi nous appelons l’agence qui a vendu le vol. Un standard à Paris. Un Arabe.
“Oui… écoute Monsieur, je comprends ce que vous me dîtes, mais… oui, oui, bien sûr, mais, attends Monsieur, ce que je veux vous dire c’est que la compagnie doit… oui Monsieur, mais d’abord…“
Installés au Montreux Jazz café, nous commandons de la bière. Enfin, de la bière… Cette urine gazeuse, la Heiniken. Autour des tables de plastique, des Français encravatés qui sautillent. Des gens importants. Ils résolvent des problèmes de management, de catering, de gestioning, de walking et, le soir venu, rejoindront leur villages à mosquées, à bord de leurs Renault Clio. Heureusement il y a un réseau wi-fi gratuit. D’ailleurs il ne fonctionne pas. Pour se divertir, les 10 écrans qui retransmettent des concerts donnés au festival de Montreux. Des équipages d’Africains à trompettes qui improvisent des titres de jazz longs comme une journée sans pain. Je branche l’ordinateur sur le téléphone. Plus question d’aller à Doha. Nous irons au moins cher. Mil francs de perdus, c’est assez pour aujourd’hui. Turkish Airlines. Parfait. En décembre, Monfrère est resté bloqué douze heures à Istambul. J’achète. Le vol part le lendemain. Pendant ce temps, Gala est avec la police. Elle a oublié sa veste aux toilettes. Quand elle la retrouve, il faut réserver un hôtel. Le Nash. J’y étais au début du mois, la veille du marathon de Malaga. Navette gratuite. Dont débarquent vingt personnes. A la réception, une Française qui fonctionne aux piles alcalines. Chacun son tic. L’Arabe c’était “écoute, Monsieur”, elle c’est: “il n’y pas de soucis”. Non, en effet: elle répond aux appels, fait les sorties, les entrées, donne les heures du petit-déjeuner, imprime les cartes des chambres, virevolte, mais il n’y a pas de soucis, et s’il y en a, ils sont de notre côté.
Lorsque vient enfin notre tour, paraît un factotum mulâtre.
- Monsieur Friederich, votre carte d’identité s’il vous plaît!
Il la soupèse, le regarde; puis:
- Vous en avez une autre?
Quand nous accédons à la chambre, elle est froide. Gala appelle la réception. Un Noir des îles apporte un radiateur d’appoint. Il est hilare:
- Si vous voulez, je peux apporter un deuxième radiateur.
Avant de se coucher, nous rappelons la réception.
- Voulez-vous nous réveiller à 7h30?
- Il n’y a pas de soucis.
Juste avant huit heures, je me réveille en sursaut.
- Pas du tout, s’offusque la réceptionniste, c’est l’ordinateur qui n’a pas fonctionné.
Quelques minutes plus tard, le chauffeur africain de la navette:
- Pourtant j’étais là, à l’emplacement habituel… enfin, un peu plus loin, il y avait un taxi à ma place.
Et à Istambul, Gala perd son passeport. Plus exactement, elle l’oublie. Or, nous avons atterri dans un terminal, changé de bâtiment et rejoint un autre terminal. Elle remonte dans le temps. Passe les portiques de contrôle en sens inverse, retrouve le lieu de la fouille, désigne les bacs, les écrans, le personnel, revient avec un galonné à moustaches mais sans son passeport, pioche dans son sac à médicaments, retrouve le passeport: il n’avait jamais quitté le sac.
Départ 1
12h42 en gare de Lausanne. Effet de la gestion informatique des flux, le train est bondé. Promiscuité choquante car programmée. Elle touche l’ensemble des activités. Le quotidien n’est plus que routines; ces routines sont l’équivalent physique de séquences numérisées. Quelque part, l’argent s’accumule. Le corps se recroqueville, l’activité réflexe augmente; à terme, elle disparaîtra. Déjà la torpeur emporte les caractères faibles. Chez les autres, la frustration augmente. Avec pour corrélat cette fatalité: la violence. Me revient en mémoire cette scène de bus. Ouverture de Terre des hommes: de bon matin, Saint-Exupéry traverse la banlieue avec des fonctionnaires. Eux vont au bureau, lui est pilote à l’Aéropostale. Son regard n’est pas condescendant, mais apitoyé. L’état de déchéance de l’humanité le frappe. Que dirait-il de notre monde? A l’avenir, gardera-t-on la faculté de juger de notre état? Dans l’histoire, tout est affaire de changement de paradigme. Nous sommes à la veille d’un changement majeur. La critique exige que l’on puisse mettre en relation deux mondes. Non pas l’ancien et le nouveau, mais le monde souhaitable et le monde réel. En d’autres termes, il faut savoir attendre autre chose que ce qui a déjà eut lieu. Une capacité menacée.
Marathon
Ce matin, marathon de Malaga. Le départ est donné à 8h30 sur l’Alameda central. Avant le coup de feu, sentiment habituel: j’aurai dû mieux m’entraîner. Le parcours a changé. L’année dernière, nous parcourions les quais dans leur grande longueur. Peu de virage, beaucoup de perspective. Cette fois, à peine doublé le Guadalmedina, nous nous enfonçons dans la ville. Luv et Ma mère se tiennent là, devant une drapeau suisse. Elles agitent des panneaux commandés à l’organisateur Resiste Alexandre! et pour mon frère Resiste Fabien! Le lièvre des 4 heures est à quelques mètres. Je m’arrête pour me soulager, il disparaît. Je remonte. Au trentième kilomètre, je suis de nouveau derrière lui. C’est alors que je m’aperçois qu’il court sans régularité. Il encourage, cause, plaisante, puis consulte son chrono et selon, accélère ou ralentit. D’ailleurs, sur les 42 kilomètres, il y a quatre lièvres. Ce qui explique que l’homme du moment ait l’air aussi frais. Au trente-cinquième kilomètre, j’en prends mon parti: je me colle au lièvre et décide de ne plus le lâcher. Je cours dans ses talons. Plusieurs fois, je manque lâcher, mais lorsque nous atteignons le théâtre romain et le quartier commerçant, c’est le contraire: j’accélère et finis environ vingt mètres devant lui, juste au-dessous de la barre des 4 heures.