Jardin de pierres

Sur les hau­teurs d’An­te­quera, le cat­a­clysme d’El Tor­cal, un champ de pier­res tra­ver­sé de sen­tiers. Comme il y a eu de l’or­age, la terre a une con­sis­tance de choco­lat fon­du. Luv va devant, Gala et moi suiv­ons. Les garçons passent par les crêtes, saut­ent d’un para­pet à l’autre, s’ac­crochent aux chem­inées, glis­sent le long des parois.
- Ces deux-là sont à vous? demande un cou­ple d’Anglais.
Ils n’ont pas tort, main­tenant que je lève les yeux, Aplo et Luc me don­nent le ver­tige. Juchés sur la hau­teur, ils ne sont pas plus gros que des sauterelles. Nous pro­gres­sons à tra­vers le dédale. Dans les val­lons réson­nent toutes les langues. Vingt touristes arpen­tent le domaine. Ils se croisent, gênés. Près de l’Ob­ser­va­toire qui sert de point de départ de la balade survient une famille de Chi­nois. M’aperce­vant, elle se fige. L’en­fant fait deux pas en avant, se place devant moi et dans un espag­nol étudié, détachant chaque mot, demande où com­mencer la vis­ite. En français cela don­nerait: “Excusez-moi, mes par­ents cherchent le départ. Pou­vez-vous leur indi­quer l’en­droit où com­mence le chemin je vous prie?”

Caraïbes

A pied à tra­vers les tun­nels côtiers. Arrondis, rocailleux, creusés dans la roche marine, ils sont éclairés par des lumi­naire sus­pendus. Par­al­lèle­ment court une prom­e­nade en escaliers. Elle sur­plombe la mer. Sur la façade du pre­mier tun­nel, un trou de la taille d’un pastèque. Un plaque rap­pelle qu’il cor­re­spond à l’im­pact du boulet tiré depuis un navire fran­quiste au début de la guerre civile. Plus loin, dans un anfrac­tu­osité, une chapelle dédiée à la vierge. Trente bou­quets de fleurs fraîch­es s’é­panouis­sent à ses pieds. Un badaud à rajouté une Jésus de petite taille hors de la vit­rine. Nous emprun­tons les tun­nels. C’est lun­di, le temps est brumeux. Ces tun­nels que je tra­verse depuis six mois, je les regarde mieux depuis que Tonio m’a expliqué qu’il étaient fer­rovi­aires. En 1992, quand celui-ci venait jouer sur la plage, il venait en train. La ligne a été tracée au début du siè­cle pour achem­iner le ciment de car­rière vers les ports de Mala­ga et de Velez-Mala­ga. Au vil­lage suiv­ant, nou­velle halte devant une chapelle, celle de la vierge des Marins. Elle est pro­tégée du soleil par des toiles sou­ples accrochées à la falaise. Les vagues écla­tent dans les airs et retombent en gerbes sur le plate­forme. Aplo cambe la bar­rière. Il est au-dessus des vagues. Un vieil­lard l’ob­serve, ravi du spec­ta­cle. Luv et Luc l’en­cour­a­gent. De retour au vil­lage, nous nous instal­lons dans une gar­gote de plage. Tan­dis que je bois ma bière, les serveur pré­pare des moji­tos pour les enfants; il coupe et presse les cit­rons, mélange les alcools et le sucre, pile la glace dans un tor­chon, pique les pailles. Quand ils ont enfin les ver­res en main, je leur sug­gère de pren­dre une pho­to: en cad­rant sur le palmi­er, les per­ro­quets sauvages et le ciel désor­mais ensoleil­lé, on jur­erait une sta­tion des Caraïbes. 

Golf

La route prin­ci­pale est côtière. Les vil­lages sont liés par des quartiers nou­veaux par­fois fer­més à cette sai­son. A l’oc­ca­sion, on aperçoit la plage. Con­tre les pentes de la mon­tagne sont accrochées des vil­las, sur les som­mets se tien­nent des car­cass­es d’éd­i­fices. Com­mencés avant la crise, leur con­struc­tion est aban­don­née. Aujour­d’hui, le ciel les tra­verse. De mon toit, j’en vois un: cinq étages de dalles, les cages d’as­censeur en brique, les piliers de métal et une grue. Un agent m’as­sure que les apparte­ments seront bien­tôt mis en loca­tion. J’ob­serve. La grue est immo­bile. Un filet gris pend côté mer. Lorsque le vent souf­fle du Nord, il lève comme un jupe. Alors une tache d’om­bre se détache de l’im­meu­ble et flotte sur les pentes de la mon­tagne. Je roule la carte à la main. Je n’é­tais jamais venu dans ce quarti­er de vil­las. La voiture grimpe sur une pre­mière colline, longe un défilé, amorce une autre pente. Nous avons ren­dez-vous dans un golf. Le restau­rant du club est logé au sous-sol d’un bâti­ment à l’ar­chi­tec­ture pâtis­sière, il donne sur le green. Une trentaine d’hommes chenus boivent des brocs de bière, des golfeurs anglais. Je cherche le gars de l’aéro­port, celui qui voy­ageait dans le même avion que les enfants. Cela me revient: il m’a don­né ren­dez-vous près de la poubelle. De retour à l’é­tage, je le trou­ve en effet devant un con­teneur de verre. Jovial, il vient à notre ren­con­tre. Il tend la main à Gala. Par-dessus ses épaules, je vois l’au­toroute. Les voitures défi­lent.
- Allons à pied, c’est juste là!
Au bout du park­ing, une impasse. Sur le côté cinq vil­las. Le gars tourne la clef dans la porte d’en­trée. J’ai le souf­fle de l’au­toroute dans le dos. Nous pas­sons le vestibule, pénétrons dans un vaste salon avec chem­inée et sor­tons sur la ter­rasse. Elle donne sur le golf. Au loin, les tach­es blanch­es, ce sont les Anglais.
- Nous sommes au bas du golf?
- Oui. Il passe sous l’au­toroute.
Nous descen­dons un escalier. Le pro­prié­taire a con­stru­it un carnotzet avec bar, bouteiller, armoires encas­trées. Il les ouvre.
- Vous ne man­querez pas de place.
La vis­ite passe par la cui­sine, bien conçue, les cham­bres, la sec­onde ter­rasse, les salles de bains et le solar­i­um où je retrou­ve les golfeurs. L’ensem­ble est solide. Voilà quar­ante ans que le gars vit à Genève. Il a le sens du tra­vail bien fait. Il s’oc­cupe des routes. Il dit:
- De nuit.
Com­ment en vient-on à acheter une vil­la adossée à une autoroute? Je me pose la ques­tion.
- Dans les années 2000, c’é­tait un mini Las Vegas, ici!
Puis avec cette fran­chise de l’ou­vri­er, le gars dit son salaire. Qua­tre mille cinq cent. Il pré­cise.
- C’est pas beau­coup. J’ai acheté six cent. Depuis la crise, j’ai de la peine à en obtenir deux cent.
Tout cela avec un sourire bon enfant, l’air embêté, comme si la sit­u­a­tion lui échap­pait pro­vi­soire­ment.
  

Guide

Con­stance. Guide touris­tique à l’usage des aveu­gles, écrit l’an dernier, sous la pluie, en été, est sor­ti. Petit vol­ume bleu qui rap­pelle le Guide Lone­ly Plan­et. Les enfants m’ont apporté un exem­plaire de Suisse. Quel des­tin peut bien avoir un livre de cette sorte dans une époque comme la notre? Au XIXème, on aurait lu cela dans un parc, sur un banc, avant d’en faire le com­men­taire à ses amis sur la ter­rasse d’un café, pour en repar­ler ensuite le soir, s’il le méri­tait, en fumant des cig­a­rettes. Au XXème, on aurait lu cela en se riant, pour  prou­ver que la lit­téra­ture n’est pas sérieuse tout en croy­ant le con­traire. Mais au XXIème? Est-on encore disponible pour de telles lec­tures? Ne ren­voient-elles pas à un monde disparu?

Maison

De bon matin à l’aéro­port pour accueil­lir les enfants. Je les attends à l’ex­térieur. Ils sor­tent les pre­miers de la halle des bagages. Je fais signe. Ils ne me voient pas. Ils bifurquent devant la bou­tique  de clubs de golf. Je fais signe. Il n’y a que moi sur l’e­s­planade; ils ne me voient pas. Ils passent les portes coulis­santes. Je fais encore signe. Ils entrent dans le sas, en ressor­tent. Alors, ils se pré­cip­i­tent dans mes bras. La voiture est garée à un kilo­mètre. Un kilo­mètre mar­bré et vit­ré. Une passerelle d’un kilo­mètre. Nous quit­tons les car­refours qui mènent à Fuen­giro­la et Mala­ga, nous tra­ver­sons une zone indus­trielle, j’a­ban­donne la voiture sur le bord d’un chemin. Au café, nous  com­man­dons du café et du choco­lat chaud. Tout en prenant des nou­velles de la Suisse, j’ob­serve un homme qui me tourne le dos. Physique épais, cinquante ans. Ouvri­er, camion­neur, que sais-je? Un détail cloche: il porte des bas­kets de triathlon d’un prix élevé. Il se retourne.
- Vous arrivez de Genève?
- Non, j’habite ici.
- Moi aus­si.
Il me dit où il habite. Je m’é­tonne. Un vil­lage voisin du mien. Alors il déclare qu’il arrive de Suisse. Et qu’il louerait bien sa mai­son. Quand il quitte le café, quelque min­utes plus tard, nous sommes con­venus de faire une vis­ite de la mai­son après qu’il l’au­ra vidée de ses meubles.
- Tu le con­nais? demande Luv.
- Non.
- Étrange.
- Oui. Surtout ses baskets. 

Maffia

- A vingt et une heure, ordon­nait le maffieux, comme con­venu! Si la trans­ac­tion se passe bien, tu n’auras pas à inter­venir.
De plus, la sœur du crim­inel me sur­veil­lait. Que cet homme me don­nât des ordres me sidérait, mais je n’avais aucun moyen de les con­tester. J’é­tais à sa mer­ci et cepen­dant, je ne le con­nais­sais pas. Tout en admet­tant que la ques­tion était incon­grue, je demandais:
- Quel est votre nom?
Il haus­sait les épaules. Aus­sitôt, je m’ex­cu­sais de me mon­tr­er aus­si stu­pide.
- Mais enfin, on se con­naît depuis quand?
Posant la main sur mon épaule, l’air pater­nal­iste:
- Ne fais pas l’id­iot et tiens-toi prêt!
Je bat­tais en retraite. Mon­tre en main, la sœur mar­chait der­rière moi, veil­lant à ce que je sois opéra­tionnel pour vingt et une heures. 

Gira

De cette ville n’é­taient plus vis­i­bles que les mag­a­sins qui reti­en­nent mon atten­tion, mag­a­sins de cuir, de pis­to­lets, de couteaux et pour­tant, dans une rue pleine de méth­ode et morne et grise, en cave, je décou­vrais un mag­a­sin de dis­ques. Me venait la réflex­ion habituelle: à quoi bon acheter des dis­ques? A quoi bon tous ces CD’s? Que con­ti­en­nent-ils de plus que ce qu’il con­ti­en­nent? Et qui si vite s’épuise… A la rigueur des vinyles? Surtout pour le dis­quaire. Afin de le soutenir avant dis­pari­tion. J’aperce­vais alors sur un présen­toir le nou­v­el album des Swans. Une pochette couleur sable. Et aus­sitôt réson­nait dans les hauts-par­leurs la voix de Michael Gira. L’Améri­cain chan­tait: “this heart belongs to me!” Me remé­morant les paroles des années 1980, quand Gira hurlait “this thing is mine! it belongs to me!”, je songeais: “pau­vre Michael, il n’a pas changé!”

Repsol

Encore six cent kilo­mètres de route. Plutôt que de réserv­er une hôtel à l’é­tape, nous roulons devant nous. Mal nous en prend. Le long de cette N‑635 que j’ai descen­du trois fois à vélo d’Oviedo à Mala­ga, il n’y que de rares vil­lages et les hôtels sont com­plets. Du moins à ce que pré­ten­dent les garçons qui ser­vent aux bars, car avec un peu de recul, il est facile de s’apercevoir que tous les stores des fenêtres en façade sont bais­sés. A la tombée de la nuit, nous nous instal­lons dans une cham­bre au pre­mier étage d’un restau­rant d’au­toroute. Du bal­con, j’as­siste à l’ar­rivée des bus. Ils déchar­gent les voyageurs pour des paus­es de dix min­utes. Alors, le bas de l’im­meu­ble bour­donne comme une ruche. Puis le calme revient. Le lumi­naire de dix mètres qui sur­plombe le toit s’é­claire. Il annonce la sta­tion ser­vice Rep­sol aux auto­mo­bilistes per­dus dans le noir. Plus tard, une famille doit aban­don­ner sa voiture. Le père, un mètre cinquante, vêtu de rose, ouvre les portes latérales, débar­que une pous­sette, deux enfants, sa femme, la mère. Tous mon­tent dans un taxi. Il dit au revoir. Le dépan­neur arrime la voiture et la hisse sur le pont. L’homme en rose monte en cab­ine. Ils ‘en vont. Main­tenant, Gala est douchée. Nous descen­dons. Au-dessus des toi­lettes, il est écrit en qua­tre langues, “les toi­lettes sont impéra­tive­ment réservées aux clients qui con­som­ment”. A l’in­térieur, au-dessus du lavabo: “il est inter­dit de se laver les pieds”. Une Arabe voilée entre, va aux toi­lettes, ressort. Une famille espag­nole prend place sur la véran­da, à notre côté, au plus près de nos assi­ettes de porc et d’œuf, nour­rit un bébé, puis le change sur la table. Le vin est mau­vais. Gala le trou­ve déli­cieux. De retour dans la cham­bre, nous tirons le store. Peu après minu­it, le bar ferme. Je vais m’en­dormir quand un camion­neur prend pos­ses­sion de la cham­bre voi­sine et déplace des meubles. 

Rêve

A l’assem­blée, j’ex­plique que le cap­i­tal­isme est la qua­trième des reli­gions monothéistes, mais qu’elle sera la dernière car elle a réal­isé une syn­thèse des précédentes. 

Côte de boeuf

Au Café Réal, sur la plus belle place majeure d’Es­pagne, nous atten­dons Enabel et Nabu­chodonosor. Mille per­son­nes sont là, debout, assis­es, buvant, chan­tant, qui avec des enfants, qui avec des vieil­lards, en bande, en cou­ple ou entre amis. La place majeure est le lieu unique des ren­dez-vous de Sala­manque. Le café Réal est presque inac­ces­si­ble. Au comp­toir, le clients qui se pressent font  couch­es. Même les plus aguer­ris des Castil­lans renon­cent . Ils jet­tent une œil et se retirent. Gala a attrapé une table ronde sur pied, elle ne la lâche plus. Les amis appel­lent, ils sont en retard. Nous essayons de nous sou­venir de son nom à lui. Quelque chose comme Nabu­chodonosor, ce qui laisse bien des pos­si­bil­ités. Nous avons con­nu le cou­ple il y a deux ans, la nuit de la Saint-Sylvestre, comme dis­ent les Espag­nols, pen­dant le “cotil­lion” et son rite des douze grains de raisin. Les voilà. Bras dessus-dessous, deux fois nous faisons le tour de la place. Gala regrette que les boucheries andalous­es ne pro­posent pas de bœuf. C’est ce qu’elle voudrait, une côte de bœuf. Manger une côte de bœuf. Nous tournons une nou­velle fois autour de la place majeure, dis­cu­tant les mérites du veau et du bœuf, selon la façon dont il est coupé, “chuletón”, “solomil­lo” ou “entrecót”. Nico­dar (tel est son nom) nous mène d’un restau­rant à l’autre. Ensem­ble, nous par­courons les menus de viande et com­men­tons les prix des pièces. Il est près de vingt-trois heures, lorsque nous faisons notre choix. Le maître d’hô­tel nous installe dans une mag­nifique salle au décor rus­tique. Les pla­fonds de pierre sont voûtés, les bouteilles de rouge alignées dans les alcôves. Je porte mon choix sur une côte de bœuf gros sel de 950 grammes d’une épais­seur con­sid­érable.  Gala com­mande des cœurs d’artichauts.