A Santa Valentina alla Muta, dans un décor de carte postale, au milieu des bleus et des verts, arrive au camping un couple à bord d’un mobilhome long comme un building et blanc comme le nacre. Le monsieur saute de la cabine, aide la dame a descendre. Il ouvre la soute, déplie deux chaises, tend un magazine à sa femme; celle-ci s’assied et se met à lire. Lui fixe une échelle sur la cabine. A l’aide d’un chiffon et d’un spray, il nettoie un à un les moustiques écrasés sur le pare-brise. Quand madame a fini sa lecture, elle se place à distance et lui indique les points à améliorer. Le soir nous retrouvons ce couple et d’autres amis consciencieux du voyage à l’auberge où un vieux garçon nous sert le risotto.
En route pour Nauders
Nous passons la frontière à Martina. Ici, pas de restaurant. Je vérifie. Le bâtiment qui flanque la douane autrichienne porte l’inscription : PIZZERIA. L’ouvrier qui sort du kiosque des souvenirs me précède, mais il marche lentement. Je le double sur le chemin de la pizzeria. Arrivé devant la porte, j’hésite. Aimablement, il me laisse passer. J’en déduis qu’il va au restaurant, que nous allons déjeuner avant de passer le col: je me trompe, à peine a‑t-il entrouvert la porte qu’une bouffé de plâtre me saute au visage, c’est son chantier. Au kiosque nous achetons des gâteaux au noix et miel. Qu’il soit dit que c’est le meilleur gâteau aux noix et miel que j’ai mangé de ma vie. Une semaine après l’événement, je finis de digérer.
Troupeau
Un troupeau de génisses que les paysans guident à travers le village. Les bêtes doivent franchir le pont de bois qui enjambe la rivière. Elles ont peur. La dame, corps souple et robuste, cheveux de jais, chasse du bâton; son homme courate, l’ancien ouvre la voie. Nous roulons au pas, derrière les culs. Quelques habitants viennent aux fenêtres. La rue monte, les génisses baissent la tête et cherchent l’issue. L’une d’elles se précipite. Un galop et la voici à la verticale, les pieds dans un jardin potager. Le paysan fulmine. Son démarrage d’athlète n’y fait rien: la génisse file. Il la ramène. Et ainsi de suite. Où l’on voit ce qu’est un labeur. Lorsque le troupeau enfin est enclos, nous remontons sur les pédales et filons à travers les prés pour trouver après une bonne heure d’ascension devant une route fermée par des travaux. Nous poussons notre avantage et faisons bien: les ouvriers saluent et laissent passer. D’ailleurs, il y a là, assis sur un parapet, un père et son fils qui se divertissent à regarder le jeu des pioches et des pelles. Au village, nous dînons à l’auberge. Chaque fois que je remarque à propos d’un serveur ou d’une serveuse, “en voilà un qui a bien le physique des gens des Grisons”, on me répond: “pas du tout, c’est un Autrichien, un Allemand, un Serbe…”. Le soleil est revenu.
Sur En
Ce matin, au réveil, une pluie grise et un ciel glacé. Le pire quand on va à vélo. Bientôt les mollets sont bleus, les bagages détrempés, l’envie en berne. Par un chemin en cravate, nous quittons la rue principale de Zernez et ses 627 auberges grisonnes pour touristes. Lorsque la pente s’adoucit, nous sommes en forêt, entre des arbres noirs. Un intellectuel a créé un promenade des sculptures. On y trouve des têtes, des corps, des cubes, des poteaux, des totems, la plupart taillé à la tronçonneuse. Puis un village exceptionnel, qu’il faut mériter (la route grimpe contre le ciel), Guarda. Une enfilade de maisons moyenâgeuses aux façades décorées, de splendides fontaines en planches, des statues polychromes de soldats, des vierges, des christs paysans, à tous les étages des rösti et même un syrien catapulté par la mondialisation. Le soir, bivouac dans un camping. Quelques caravanes et au restaurant cette scène extraordinaire: une famille composée de monsieur et madame, cinquante ans et monsieur père et madame mère, septante ans, boivent avec délectation, en accompagnement de leur rösti, une bouteille de jus de raison à vingt-neuf francs.
Zernez
Zernez ce soir, dans les Grisons. “Tiens, cela existe”, telle est ma première réflexion. Puis viennent des repères: des villages de la vallée du Rhône à l’époque des manœuvres militaires, des bourgs déshérites des Franches-Montagnes lorsque nous empruntions les routes secondaires trois jours d’affilée pour coller les affiches des concerts de l’Arena de Genève. Nous plantons la tente entre deux arbres. Derrière un talus coule l’Inn. L’air est frais, la nuit profonde. Il y a une scierie et des billots de bois sur un terre-plein. Dans ces endroits, il y a toujours des scieries. L’idée même de scierie est associée dans mon imagination aux fonds de vallée. Lorsque je pense scierie, je ne pense jamais forêt. Nous déroulons nos sacs, gonflons les oreillers. Un train passe. Je m’étonne qu’il passe. J’aurais juré qu’il s’arrêterait, stationnerait puis repartirait dans la même direction. Même maintenant qu’il est passé, je me dis: comme a‑t-il fait pour quitter la vallée? A moins qu’il n’y ait un tunnel. Une chose est sûre, nous sommes où nous voulions être, au pied du parc national suisse. Et demain, nous roulerons en direction de l’Autriche.
easyJet
Enregistrement à la radio suisse romande, un direct d’une demi-heure dans l’émission Tribu. easyJet, encore. Au demeurant, un animateur bien sympathique. Ces gens-là ont le chic de vous faire croire qu’il s’intéressent à vous. Après des années, je m’y laisse encore prendre. Et pour les réponses, elles sont à la mesure des questions: bien rodées. C’est l’inconvénient de la répétition des courtes séquences d’interviews sur un même sujet, on sait d’emblée ce qu’on va dire. Imagine-t-on le métier du politicien? Cette logique de moulin à parole. Et pourtant, aux aussi on le talent de vous faire croire qu’ils s’intéressent à vous… Bref, je parle de mon livre. Non, en fait, je ne parle pas de mon livre. J’énonce quelques phrases qui pourraient donner envie aux auditeurs de lire le livre. D’ailleurs ce que je préfère, c’est le ton de rupture. Georges Haldas écoutant par exemple une longue question du journaliste de France-Culture pour répondre après avoir ménagé un silence: “je ne sais pas”. Mais il est vrai que cela peut tourner à la pose.
KM
Dimanche, sept heures le matin. J’ai chargé la voiture la veille. Des cadres d’affichage, mes affaire de Krav-Maga, le vélo, ma valise d’Espagne, une palette de bière, des livres. Je tourne la clef de contact, la BMW s’allume comme un sapin de Noël et s’éteint. Mamère se réveille. Elle a la gentillesse de me prêter sa veille Toyota. Ainsi, une voiture qui n’a jamais un raté, une voiture allemande de 1700 kilos qui me va comme un gant lâche parce qu’une équipe de professionnels de l’Etat y fourre les pattes! C’est dire mon énervement. J’en étranglerais un sur la capot avec femme, enfants, chiens et chats. Et bien entendu, dans cet état, je manque ma sortie d’autoroute. Où je m’attendais à lire Clarens, je ne lis que Montreux (sans comprendre que Montreux c’est aussi Clarens) et je file en direction du Valais. Demi-tour à Villeneuve. Il ne fait pas bon changer sans cesse de scène: tout cela va trop vite, je suis encore sur mon toit, en Andalousie, dans mon essai, au soleil, sur les quais… cinq minutes avant le début du stage, il me faut passer les grandes chaussettes, la coquille, les genouillères, lacer les chaussures de boxe, remplir le bidon. Mon carnet de membre? Oublié en Espagne. les gants de boxe? J’ai pas. Lorsque je fais irruption dans la salle, les combats commencent. Mon partenaire a un physique de mastodonte. “Doucement”, lui dis-je. Il m’envoie un pied à la figure. L’instructeur de police qui organise le stage passe à ma hauteur:
- Oh, la, la, il est crispé lui!
Etat suisse 2
Nous louons à la Ville de Lausanne des vitrines d’exposition situées dans les passages souterrains. Celles de la Place Chauderon se trouvent à quelques mètres des bureaux qu’occupent les fonctionnaires du Service de l’assainissement (en langage vernaculaire, nettoyage). Entre nos vitrines garnies d’affiches et les bureaux des fonctionnaires, des brochettes d’Africains traînent le pieds, jurent, crient, crachent et vendent de la drogue. A l’occasion, ils balancent un coup de pied dans l’une de nos vitrines et la brisent. Coût la première fois, deux mille francs. soit sept cent francs de retenue sur mon salaire. Et la seconde. Cette semaine, l’un de ces énergumènes d’importation remet ça. Que disent les fonctionnaires? Il disent. “nous n’y pouvons rien!” Et serviables suggèrent: “vous pouvez toujours porter plainte.” Notre gérant porte plainte. Que dit la police? Elle dit: “que voulez-vous que nous fassions?” Et quand, fort à propos, le gérant conseille de consulter les bandes des caméras vidéos qui filment les vendeurs de drogue:
- Nous n’avons pas le droit.
Etat suisse 3
L’Etat de Fribourg m’envoie une facture intitulée “non-pompier”. Je me renseigne. “Vous contribuez, m’apprend-t-on, au soutien du service des pompiers puisque vous n’y participez pas.” Je fais valoir que nul ne m’a proposé d’y participer, mais que j’y participerai volontiers. “Ce n’est pas à vous de décider si vous y participez, m’apprend-t-on, c’est pourquoi vous êtes non-pompier.”
Etat suisse 1
Avant d’atterrir en Suisse, j’appelle le garagiste. Depuis l’été et Munich, je n’ai pas repris la BMW.
- Impeccable, me dit-il.
Cependant, il conseille de changer les plaquettes avant de passer la visite. J’accepte le coût à condition qu’il trouve la solution pour éteindre le témoin lumineux de la taille d’une pièce de vingt centimes qui s’éclaire au démarrage. Celui-ci indique que les freins doivent être révisés. Il y a deux ans, ils l’avaient été et, à cause de ce témoin, les fonctionnaires de Fribourg avaient refusé l’examen. Me voici donc en train, puis à pied: je rejoins le garage d’Oron. La voiture est là, prête à démarrer. Je mets le contact, le témoin s’éclaire. Le garagiste écoute mes doléances. Il minimise. Sur mon insistance, il rédige une lettre. Je prends la route. J’aboutis à Genève, au Bout-du-Monde. A l’heure du repas, les bureaux sont fermés. Un guichetier me renvoie au personnel de la halle technique. Là, on me signale que je me trompe d’heure. Il est midi, le rendez-vous est pour quatorze heures. La cafétéria est en sous-sol. Je m’installe avec un plateau de couscous: le cuisinier est français comme sont français le personnel, les fonctionnaires et Genève. A la table voisine, une homme sans épaules sous sa tunique bleue de mécanicien de l’Etat. Mine courte, visage délavé, une sorte d’homosexuel sans partenaire. De retour en surface, je consulte ma montre: une heure à tuer. Je fais quelques pas sur les berges de l’Arve, cet endroit que j’ai connu à différentes époques: la semaine de mon arrivée à Genève, en 1986, lorsque l’écrivain O. T. m’a invité à un pique-nique organisé par sa classe des Beaux-Arts, en 1991 lorsque je venais courir à Vessy, en 1998 lorsque je faisais partie de l’équipe de Triathlon de Carouge. Aujourd’hui, un vaste chantier occupe le parc, les foreuses achèvent le percement du tunnel du futur métro qui reliera cette affreuse banlieue d’Anemasse (où je vivais en 1987) aux Eaux-Vives. Je lis sur un banc. Je lis Mounier, avec peine. Devant moi, 12 containers superposés. Blancs et munis d’échelles, on y loge semble-t-il des ouvriers portugais importés pour les travaux. Le soleil brille. Dans mon dos, de l’autre côté de l’Arve, ce sentier où nous allions promener avec Gala quand les enfants étaient petits; ce même sentier où a été tué B.N, le professeur d’ethnologie à barbichette et monocle. Puis je regagne la halle technique et j’avance la BMW. Un fonctionnaire me prend la clef des mains; l’homosexuel délavé de la cantine. Il s’assied dans la voiture, disparaît en elle. Mais non, la voici qui démarre. Il la propulse sur la rampe. N’importe quel propriétaire tournerait de l’œil devant un tel massacre. Hélas, légal. On m’ordonne d’aller attendre dans la salle d’attente. Il ne faut pas gêner les opérations. Là, une population représentative de Genève, peu de blancs; si, un couple de vieillards et un autre vieillard. A en juger par la gouaille, ce dernier est célibataire. Il raconte au couple comment l’Etat français lui a volé sa maison de Douvaine à coups d’impôts et jure qu’en Suisse l’affaire est mal engagée. Mon fonctionnaire sans épaules revient:
- Ce témoin qui s’allume?
Avec un sourire volontaire, je lui tends la lettre du garagiste.
- Oui, mais je ne peux pas laisser passer.
- Vous avez vu les freins?
- Ils sont parfaits, mais le témoin dit le contraire.
Ventre devant, il rentre dans la halle, parlemente avec un chef. Puis transmets le verdict.
- Il faudra repasser la visite.