Les grands déchaînements de violence sont dû au refus d’affronter la réalité ou, ce qui revient au même, à l’acceptation de principes contre-nature. L’accumulation de frustration qui découle de ces attitudes déclenche puis alimente les violences. Leur direction politique ou sociale est secondaire, elle n’est que rationalisation a posteriori.
Parage
Ce débat lancinant, au repas, à l’apéritif, le soir, au petit-déjeuner: où allons-nous vivre? Gala proteste qu’elle n’aime pas entendre l’espagnol, que les gens d’Espagne sont dépourvus de curiosité, qu’il n’y a rien à faire… Mais quand je demande où elle veut aller, elle se tait. Elle évoque la Suisse, je refuse. La France? Qu’on ne me parle pas de cette société en processus de liquidation! Alors l’Allemagne? Pour Gala veut dire Munich. Parce qu’on peut y faire du vélo à plat et que les bavarois sont cordiaux. Une fois de plus, me voici donc devant l’ordinateur, triant des offres d’appartements. Obergiesing, Berg Am Laim, West-Schwabing. Surface de l’appartement? 60, 70, 80 m². Trop petit. Quand c’est assez grand, trop cher. Quand c’est à la bonne taille, au juste prix, la location est de six mois minimum. Nous cherchons alors dans les montagnes. En Haute-Savoie. Et qu’y voit-t-on? Des villageois qui ont investi à la va-vite dans des architectures médiocres pour toucher une rente à bon compte. Ou alors de bon gros chalets de madriers dans leur jus — à prix d’or. La vérité est que je ne veux aller nulle part. Qu’on me donne un endroit avec du bon air, des arbres, une vue, du soleil, peu d’hommes et aucune société.
Noria 3
Aux enfants j’ai remis le questionnaire que j’avais préparé l’an dernier pour de jeunes amis de Fribourg. Une demande de commentaires portant sur la perception de l’environnement. “A quelles choses t’intéresses-tu quand tu marches?” “Est-ce que tu entends les sons de la ville?” “La ville est-elle quelque chose de vivant (qui change, des immeubles apparaissent, disparaissent…)?” Des réponses amusantes. “Comment te représentes-tu l’espace autour de toi?” Luc répond: des murs. “Au-delà de la ville où tu habites, te représentes-tu le pays, le continent, la planète?” Aplo: Non, absolument pas. Ou encore: “Quelle appréhension (approche, sentiment…) as-tu des personnes avec qui tu partages cet espace (les autres piétons)?” Aplo toujours: Rien, je ne les connais pas, ils ne me connaissent pas.
Noria 2
Les dialogues et les situations viennent spontanément, pas les personnages. Je peine à commencer par les personnages. Ils ne m’intéressent que pris au piège des situations ou forcés au dialogue. Comme je descendais à la plage pour y faire une promenade utile (Gala m’ayant reproché de sortir seul, j’ai expliqué qu’il s’agissait de résoudre une question de travail), c’est-à-dire obtenir une ébauche des faits à raconter, il m’a donc fallut trancher: allais-je écrire, ainsi que je le fais toujours (ce qui marche plus ou moins bien), à la première personne ou, ainsi que je le fais parfois (ce qui marche plutôt mal que bien), à la troisième personne? Mais je retombais sans cesse sur ce sentiment lié à ma faible capacité de projection: comment parler avec conviction de choses vécues à la troisième personne? Et puis toute la vision paranoïaque du personnage (qui dans les deux cas sera mon alter ego) se développe à partir de son observation à la jumelle, de l’intérieur de son appartement, de l’hôtel particulier bâti de l’autre côté de la rue. En même temps, je voyais bien les contraintes qu’exercerait sur le cours des événements le récit à la première personne. Le risque du solipsisme. Après avoir marché une demi-heure dans le sable, il a fallut s’asseoir. Ces questions doivent être tranchées dans la position assise. Ce qui a emporté la décision est la crainte de me retrouver, comme cela s’est produit en d’autres occasions, face à des personnages qui ne m’intéressent plus. Obligé dès lors à poursuivre mécaniquement ou renoncer à achever le récit. Et donc va pour le récit à la première personne!
Noria
J’ai réuni les carnets de notes et recopié les passages concernant Noria. L’idée de ce récit est déjà ancienne ce dont témoigne le peu de liens entre les notes. Chacune donne une piste, mais ces pistes suggèrent des directions contradictoires. Il y a d’abord la maladie de la désorientation, le Gormiti. Les jeunes en sont affectés, puis toute la population. Il y a ensuite le motif principal, la Noria. Il tient à une visite faite il y a vingt ans de la ville de syrienne de Hama où dans un canal tourne un système de roues à godets. Ces norias — de bois, noires, ruisselantes, infiniment mobiles, un pure image — rencontrent la théorie de l’éternel retour de Nietzsche. Ensemble, elles renvoient à à la logique de répétition, à la fausse différence, à l’illusion . Ce qui ne fait pas un récit. A quoi s’ajoute la notion de “roue qui tourne”, au sens où l’on constaterai devant des changements irrémédiables:
- Oui, la roue tourne!
Enfin, j’ai ces deux cent photographies de l’hôtel particulier que j’apercevais de la fenêtre de mon appartement du Guintzet, à Fribourg. Clichés pris à toute heure, en toute saison, de jour comme de nuit.
Monotonie
Jours monotones entre deux saisons. C’est le régime le plus favorable à la pensée. Encore faut-il que cette monotonie ait quelque chose de mécanique; alors l’esprit libéré du corps ne rencontre plus d’obstacles devant ses pratiques. Il emploie le temps disponible à étendre son domaine. Portée à son comble, la monotonie dissout les repères pesants du quotidien. Que les moines pris dans les turbulences de la guerre que se livrent les hommes aient continué de prier lorsque les glaives s’abattaient ne surprend pas. Ces batailles temporelles venaient d’un autre monde. Cependant, la plupart des hommes ont de la monotonie une pratique triste qui s’appelle la routine. Répétition de séquences dont la régularité effraie et l’irrégularité fatigue; sans cesse il faut être en éveil devant des événements qui offrent peu de récompense.
Un monde normal
L’Espagnol est normal. Il aime ce qu’il comprend. Il comprend ce qui est proche de lui, ce qui se répète, ce que comprennent ses parents, ce qu’ils aiment. Il n’est pas curieux. Il ne s’intéresse aux autres que pour autant que les autres confirme ce qu’il est. Ce qui est autre, ce qui est étranger existe mais sur un autre plan. Ce plan est sans rapport avec le monde normal dans lequel vit l’Espagnol. Par opposition, l’Europe a de grands anormaux: les Hollandais, les Suédois, les Danois.
Coiffeur
Notre coiffeur a un système de réservation original. Il est possible de téléphoner, mais il ne fixe de rendez-vous que pour la matinée en cours, ou après dix-sept heures l’après-midi en cours. Le mieux est de passer. Il travaille dans un local de petite taille qui donne sur la rue. Chaque fois qu’il aperçoit passant, il immobilise son ciseau. S’il ne le connaît pas, il reprend le travail, sinon, il salue. Et si c’est un client qui vient réserver, il lui dit:
- Dans vingt minutes?
Or, ces vingt minutes ne veulent rien dire. C’est le temps moyen d’un coupe, mais le temps moyen d’un coupe est impossible à déterminer. Après trois jours de vaines tentatives, Aplo et moi obtenons un rendez-vous par téléphone. Nous sautons sur les vélos, roulons à travers les tunnels, descendons de selle devant le salon. Le coiffeur est en train de balayer les cheveux du dernier client. Aplo passe en premier. Dans le fond du local, un téléviseur montre une émission de télé-réalité. Entre deux coups de ciseaux, le coiffeur change de chaîne. Un passant ouvre la porte.
- Tu as de la place?
Le coiffeur me désigne:
- Après ce Monsieur?
Le nouveau client s’installe sur la banquette. Il en vient un autre. A l’écran, le commentaire d’un procès politique. Des animateurs, l’un de gauche, l’autre de droite, jugent et défendent des hommes politiques corrompus tantôt de gauche, tantôt de droite. Soudain, l’un des animateurs évoque une ville: “A Gimena, province de Jaen”. Alors sur la banquette:
- Gimena, province de Séville!
¨Le coiffeur s’en mêle. Celui qui a corrigé l’animateur sort son téléphone, vérifie et admet: il y a Gimena et Jimena. Le client et le coiffeur répètent ensemble pour être bien sûr d’avoir compris: Gimena n’est pas Jimena. Puis ils enchaînent sur la personnalité de l’animateur.
- Ce type critique le capitalisme et il s’en met plein les poches!
- Exactement.
- Il critique le capitalisme et il rachète aux banques les logements des expulsés pour les revendre!
- Exactement.
- Parce que si on critique le capitalisme, au moins…
Puis, une fois qu’il est établi que cet animateur est peu recommandable et qu’il ne faut plus regarder son émission, chacun s’emploie à définir ce qu’il est. Pour ce faire, le coiffeur comme le client cherchent leurs mots…
- Quand on critique le capitalisme, qu’on joue le défenseur des pauvres et que dans le même temps.… on appelle ça…
L’autre, tout a fait d’accord, cherche aussi le mot qui permettra de désigner quel homme est l’animateur. L’autre client, celui qui n’a pas encore parlé, s’en mêle. Chaque fois que les premiers peinent à mettre un mot sur leur pensée et trébuchent, il leur souffle le mot qui convient.
- Cynique.
Et les autres:
- Exactement!
- Honteux.
Et les autres.
- Exactement.
Pus le coiffeur me prend à parti:
- Tu sais Alexandre, cette télévision, ça ne vaut rien, moi je mets ça uniquement pour les clients.