Déchaînements

Les grands déchaîne­ments de vio­lence sont dû au refus d’af­fron­ter la réal­ité ou, ce qui revient au même, à l’ac­cep­ta­tion de principes con­tre-nature. L’ac­cu­mu­la­tion de frus­tra­tion qui découle de ces atti­tudes déclenche puis ali­mente les vio­lences. Leur direc­tion poli­tique ou sociale est sec­ondaire, elle n’est que ratio­nal­i­sa­tion a posteriori.

Algérien

Mon col­lègue algérien me dit: “chez nous, quand un étranger vio­le, on le ren­voie chez lui… dans un cer­cueil”. Nous faisons autrement en Europe: nous impor­tons des étrangers et nous les met­tons en con­di­tion de vio­l­er. Une poli­tique nataliste.

Parage

Ce débat lanci­nant, au repas, à l’apéri­tif, le soir, au petit-déje­uner: où allons-nous vivre? Gala proteste qu’elle n’aime pas enten­dre l’es­pag­nol, que les gens d’Es­pagne sont dépourvus de curiosité, qu’il n’y a rien à faire… Mais quand je demande où elle veut aller, elle se tait. Elle évoque la Suisse, je refuse. La France? Qu’on ne me par­le pas de cette société en proces­sus de liq­ui­da­tion! Alors l’Alle­magne? Pour Gala veut dire Munich. Parce qu’on peut y faire du vélo à plat et que les bavarois sont cor­diaux. Une fois de plus, me voici donc devant l’or­di­na­teur, tri­ant des offres d’ap­parte­ments. Obergiesing, Berg Am Laim, West-Schwabing. Sur­face de l’ap­parte­ment? 60, 70, 80 m². Trop petit. Quand c’est assez grand, trop cher. Quand c’est à la bonne taille, au juste prix, la loca­tion est de six mois min­i­mum. Nous cher­chons alors dans les mon­tagnes. En Haute-Savoie. Et qu’y voit-t-on? Des vil­la­geois qui ont investi à la va-vite dans des archi­tec­tures médiocres pour touch­er une rente à bon compte. Ou alors de bon gros chalets de madri­ers dans leur jus — à prix d’or. La vérité est que je ne veux aller nulle part. Qu’on me donne un endroit avec du bon air, des arbres, une vue, du soleil, peu d’hommes et aucune société.

Noria 3

Aux enfants j’ai remis le ques­tion­naire que j’avais pré­paré l’an dernier pour de jeunes amis de Fri­bourg. Une demande de com­men­taires por­tant sur la per­cep­tion de l’en­vi­ron­nement. “A quelles choses t’in­téress­es-tu quand tu march­es?” “Est-ce que tu entends les sons de la ville?” “La ville est-elle quelque chose de vivant (qui change, des immeubles appa­rais­sent, dis­parais­sent…)?” Des répons­es amu­santes. “Com­ment te représentes-tu l’e­space autour de toi?” Luc répond: des murs. “Au-delà de la ville où tu habites, te représentes-tu le pays, le con­ti­nent, la planète?” Aplo: Non, absol­u­ment pas. Ou encore: “Quelle appréhen­sion (approche, sen­ti­ment…) as-tu des per­son­nes avec qui tu partages cet espace (les autres pié­tons)?” Aplo tou­jours: Rien, je ne les con­nais pas, ils ne me con­nais­sent pas.

Noria 2

Les dia­logues et les sit­u­a­tions vien­nent spon­tané­ment, pas les per­son­nages. Je peine à com­mencer par les per­son­nages. Ils ne m’in­téressent que pris au piège des sit­u­a­tions ou for­cés au dia­logue. Comme je descendais à la plage pour y faire une prom­e­nade utile (Gala m’ayant reproché de sor­tir seul, j’ai expliqué qu’il s’agis­sait de résoudre une ques­tion de tra­vail), c’est-à-dire obtenir une ébauche des faits à racon­ter, il m’a donc fal­lut tranch­er: allais-je écrire, ain­si que je le fais tou­jours (ce qui marche plus ou moins bien), à la pre­mière per­son­ne ou, ain­si que je le fais par­fois (ce qui marche plutôt mal que bien), à la troisième per­son­ne? Mais je retombais sans cesse sur ce sen­ti­ment lié à ma faible capac­ité de pro­jec­tion: com­ment par­ler avec con­vic­tion de choses vécues à la troisième per­son­ne? Et puis toute la vision para­noïaque du per­son­nage (qui dans les deux cas sera mon alter ego) se développe à par­tir de son obser­va­tion à la jumelle, de l’in­térieur de son apparte­ment, de l’hô­tel par­ti­c­uli­er bâti de l’autre côté de la rue. En même temps, je voy­ais bien les con­traintes qu’ex­ercerait sur le cours des événe­ments le réc­it à la pre­mière per­son­ne. Le risque du solip­sisme. Après avoir marché une demi-heure dans le sable, il a fal­lut s’asseoir. Ces ques­tions doivent être tranchées dans la posi­tion assise. Ce qui a emporté la déci­sion est la crainte de me retrou­ver, comme cela s’est pro­duit en d’autres occa­sions, face à des per­son­nages qui ne m’in­téressent plus. Obligé dès lors à pour­suiv­re mécanique­ment ou renon­cer à achev­er le réc­it. Et donc va pour le réc­it à la pre­mière personne! 

Noria

J’ai réu­ni les car­nets de notes et recopié les pas­sages con­cer­nant Noria. L’idée de ce réc­it est déjà anci­enne ce dont témoigne le peu de liens entre les notes. Cha­cune donne une piste, mais ces pistes sug­gèrent des direc­tions con­tra­dic­toires. Il y a d’abord la mal­adie de la désori­en­ta­tion, le Gor­mi­ti. Les jeunes en sont affec­tés, puis toute la pop­u­la­tion. Il y a ensuite le motif prin­ci­pal, la Noria. Il tient à une vis­ite faite il y a vingt ans de la ville de syri­enne de Hama où dans un canal tourne un sys­tème de roues à godets. Ces norias — de bois, noires, ruis­se­lantes, infin­i­ment mobiles, un pure image —  ren­con­trent la théorie de l’éter­nel retour de Niet­zsche. Ensem­ble, elles ren­voient à à la logique de répéti­tion, à la fausse dif­férence, à l’il­lu­sion . Ce qui ne fait pas un réc­it. A quoi s’a­joute la notion de “roue qui tourne”, au sens où l’on con­stat­erai devant des change­ments irrémé­di­a­bles:
- Oui, la roue tourne!
Enfin, j’ai ces deux cent pho­togra­phies de l’hô­tel par­ti­c­uli­er que j’aperce­vais de la fenêtre de mon apparte­ment du Guintzet, à Fri­bourg. Clichés pris à toute heure, en toute sai­son, de jour comme de nuit.

Monotonie

Jours monot­o­nes entre deux saisons. C’est le régime le plus favor­able à la pen­sée. Encore faut-il que cette monot­o­nie ait quelque chose de mécanique; alors l’e­sprit libéré du corps ne ren­con­tre plus d’ob­sta­cles devant ses pra­tiques. Il emploie le temps disponible à éten­dre son domaine. Portée à son comble, la monot­o­nie dis­sout les repères pesants du quo­ti­di­en. Que les moines pris dans les tur­bu­lences de la guerre que se livrent les hommes aient con­tin­ué de prier lorsque les glaives s’a­bat­taient ne sur­prend pas. Ces batailles tem­porelles venaient d’un autre monde. Cepen­dant, la plu­part des hommes ont de la monot­o­nie une pra­tique triste qui s’ap­pelle la rou­tine. Répéti­tion de séquences dont la régu­lar­ité effraie et l’ir­régu­lar­ité fatigue; sans cesse il faut être en éveil devant des événe­ments qui offrent peu de récompense.

Un monde normal

L’Es­pag­nol est nor­mal. Il aime ce qu’il com­prend. Il com­prend ce qui est proche de lui, ce qui se répète, ce que com­pren­nent ses par­ents, ce qu’ils aiment. Il n’est pas curieux. Il ne s’in­téresse aux autres que pour autant que les autres con­firme ce qu’il est. Ce qui est autre, ce qui est étranger existe mais sur un autre plan. Ce plan est sans rap­port avec le monde nor­mal dans lequel vit l’Es­pag­nol. Par oppo­si­tion, l’Eu­rope a de grands anor­maux: les Hol­landais, les Sué­dois, les Danois.

Antiracisme

“Mais à l’époque grand-père, pourquoi n’avez vous rien fait con­tre les antiracistes? Pourquoi avez-vous per­mis qu’il instal­lent tous ces gens chez nous? Vous avez été lâch­es et main­tenant c’est nous qui allons devoir nous défendre.”

Coiffeur

Notre coif­feur a un sys­tème de réser­va­tion orig­i­nal. Il est pos­si­ble de télé­phon­er, mais il ne fixe de ren­dez-vous que pour la mat­inée en cours, ou après dix-sept heures l’après-midi en cours. Le mieux est de pass­er. Il tra­vaille dans un local de petite taille qui donne sur la rue. Chaque fois qu’il aperçoit pas­sant, il immo­bilise son ciseau. S’il ne le con­naît pas, il reprend le tra­vail, sinon, il salue. Et si c’est un client qui vient réserv­er, il lui dit:
- Dans vingt min­utes?
Or, ces vingt min­utes ne veu­lent rien dire. C’est le temps moyen d’un coupe, mais le temps moyen d’un coupe est impos­si­ble à déter­min­er. Après trois jours de vaines ten­ta­tives, Aplo et moi obtenons un ren­dez-vous par télé­phone. Nous sau­tons sur les vélos, roulons à tra­vers les tun­nels, descen­dons de selle devant le salon. Le coif­feur est en train de bal­ay­er les cheveux du dernier client. Aplo passe en pre­mier. Dans le fond du local, un téléviseur mon­tre une émis­sion de télé-réal­ité. Entre deux coups de ciseaux, le coif­feur change de chaîne. Un pas­sant ouvre la porte.
- Tu as de la place?
Le coif­feur me désigne:
- Après ce Mon­sieur?
Le nou­veau client s’in­stalle sur la ban­quette. Il en vient un autre. A l’écran, le com­men­taire d’un procès poli­tique. Des ani­ma­teurs, l’un de gauche, l’autre de droite, jugent et défend­ent des hommes poli­tiques cor­rom­pus tan­tôt de gauche, tan­tôt de droite. Soudain, l’un des ani­ma­teurs évoque une ville: “A Gime­na, province de Jaen”. Alors sur la ban­quette:
- Gime­na, province de Séville!
¨Le coif­feur s’en mêle. Celui qui a cor­rigé l’an­i­ma­teur sort son télé­phone, véri­fie et admet: il y a Gime­na et Jime­na. Le client et le coif­feur répè­tent ensem­ble pour être bien sûr d’avoir com­pris: Gime­na n’est pas Jime­na. Puis ils enchaî­nent sur la per­son­nal­ité de l’an­i­ma­teur.
- Ce type cri­tique le cap­i­tal­isme et il s’en met plein les poches!
- Exacte­ment.
- Il cri­tique le cap­i­tal­isme et il rachète aux ban­ques les loge­ments des expul­sés pour les reven­dre!
- Exacte­ment.
- Parce que si on cri­tique le cap­i­tal­isme, au moins…
Puis, une fois qu’il est établi que cet ani­ma­teur est peu recom­mand­able et qu’il ne faut plus regarder son émis­sion, cha­cun s’emploie à définir ce qu’il est. Pour ce faire, le coif­feur comme le client cherchent leurs mots…
- Quand on cri­tique le cap­i­tal­isme, qu’on joue le défenseur des pau­vres et que dans le même temps.… on appelle ça…
L’autre, tout a fait d’ac­cord, cherche aus­si le mot qui per­me­t­tra de désign­er quel homme est l’an­i­ma­teur. L’autre client, celui qui n’a pas encore par­lé, s’en mêle. Chaque fois que les pre­miers peinent à met­tre un mot sur leur pen­sée et trébuchent, il leur souf­fle le mot qui con­vient.
- Cynique.
Et les autres:
- Exacte­ment!
- Hon­teux.
Et les autres.
- Exacte­ment.
Pus le coif­feur me prend à par­ti:
- Tu sais Alexan­dre, cette télévi­sion, ça ne vaut rien, moi je mets ça unique­ment pour les clients.