Saint

Chez Mon­père que je n’ai pas vu depuis que j’ai aidé les Hon­grois qui débras­saient fin sep­tem­bre son bunker de Ter­ritet. Il me demande une sec­onde avant de me par­ler, sa femme tient une tablette, com­mente un graphique bour­si­er. Sur le point de m’asseoir dans le canapé, je me retiens: la place est occupée par une demi-corps, sorte de tronc d’homme vêtu d’une veste de cos­tume, la tête envelop­pée d’un tor­chon.
-Ah, oui, il y a ça! Excuse-moi!
-Tu peins sur mod­èle?
-Quoi? Oui, oui… Non pas du tout.
Il déballe.
-Là, c’est une des vestes de cos­tume que me donne J., tu sais, l’ex-pris­on­nier, mon ami mil­liar­daire. Ce type com­mande chaque semaine de superbes cos­tumes, mais ne les porte jamais, alors je les apporte en Hon­grie et les donne aux pau­vres.
-Oui, mais il y a quoi là dessous?
Mon­père dresse la stat­ue de bois poly­chrome d’un Saint. Il la serre dans ses bras et la place en hau­teur sur une baf­fle JVC.
-Tu dirais que c’est quoi? Un Cis­ter­cien? Tu as vu la ton­sure? Moi, je n’y con­nais rien. Jolie stat­ue, non? Renais­sance. Volée dans un monastère mex­i­cain.
-Plutôt un moine fran­cis­cain.…
Plus tard, alors que nous par­lons des Juifs d’Alle­magne au moment de l’as­cen­sion de la NSDAP, Mon­père :
-Ce moine a été sauvé de l’héritage de Stauf­fer, le grand chanteur suisse de Saint-Mor­tiz qui avait émi­gré à Aca­pul­co dans les années 1950. A la veille de sa mort, dans une splen­dide vil­la sur les falais­es, assiégé comme il était pas 20 femmes qui flairaient la bonne affaire, il a fait don des ses col­lec­tions à l’E­tat suisse et bien sûr, comme celui-ci s’en fout, on a pu, nous les diplo­mates, racheter ce qui nous con­ve­nait, des frigidaires, une lim­ou­sine ou ce Saint.
Plus tard encore Mon­père, inter­rompant la con­ver­sa­tion (qui porte désor­mais sur la dis­pari­tion de l’homme blanc au cours des trente prochaines années):
-Alexan­dre, tu peux redress­er la main du Saint? Mer­ci. Là… c’est mieux. Un peu plus haut?
-Si je force , elle va tomber.
Et pour indi­quer la posi­tion d’o­rig­ine de la main, je me place devant le Saint, et j’imite ce que crois être la volon­té du stat­u­aire.
-Exact! C’est ça. Il mendie. C’est un moine men­di­ant. A moins qu’il ne cherche son Dieu. Bref, il demande du fric.

Escalators

Ou escaliers roulants, comme dis­ait ma grand-mère. Les Bir­mans peinent à pren­dre pied sur les march­es. Ils visent, hési­tent, visent encore. Il s’y met­tent à deux ou trois, en se ten­ant par le bras. A l’aéro­port de Ran­goun, j’ai vu une mère et sa fille renon­cer. Cepen­dant, les avions par­taient du pre­mier étage. Le nez levé, elles fix­aient dépitées la porte d’embarquement, et l’obstacle.

H+

Sort aujour­d’hui en librairie l’es­sai sur le posthu­man­isme, “H+ — Vers une civil­i­sa­tion 0.0”.

Myanmar 16

La douane mar­itime est instal­lée sur un ilôt de la baie de Kawthaung. Le “long-tail boat” s’im­mo­bilise le long d’une jetée de bois. Munis de jumelles, les mil­i­taires thaïs inspectent marchan­dis­es et pas­sagers. Aux deux bir­manes avec qui nous parta­geons le pas­sage, je demande com­bi­en de temps elles peu­vent rester hors du pays. “Oui. Non. Oui-oui. Com­ment?” Et des rires. Puis l’on repart en direc­tion de Ranong. Je recon­nais le débar­cadère lépreux où je suis resté blo­qué il y a huit ans avec Gala, la fron­tière ter­restre étant alors inter­dite. Mais peut-être était-ce il y a dix ans, après la tem­pête Nar­guis (deux cent mille morts), époque à laque­lle la junte, red­outant que l’en­ne­mi étranger ne se serve du pré­texte de l’aide human­i­taire pour envahir le pays, redou­blait de vig­i­lance surt les postes avancés. Ce matin, le polici­er qui signe nos visas d’en­trée en Thaï­lande ne s’in­téresse qu’à ma tablette Kin­dle: où peut-il l’a­cheter? fonc­tionne-t-elle avec la wi-fi? à quel prix? Le soir, nous atteignons l’île de Chang. Occi­den­taux tatoués, ama­teurs de hamacs et de salades de fruits, la plu­part allemands. 

Myanmar 15

Qua­tre cent kilo­mètres à tra­vers une jun­gle entre­coupée de champs de palmes à huile. Pas de ville, pas même de vil­lages ; rien que des hameaux de quelques masures. Les plus cori­aces sont dotées d’un mur latéral en briques, les autres ont leurs parois en osier, leur toit en feuil­lage tressé. La plu­part sont mon­tées sur pilo­tis, tant pour les bêtes j’imagine que pour faire face aux pluies de mous­son. Seules autres con­struc­tions, le tem­ple, l’école, et ça et là une caserne borgne. Le voy­age est inter­minable. Lev­és à huit heures, nous roulons tou­jours au cré­pus­cule. Le chauf­feur mar­que une halte, c’est l’heure de manger : nous sommes à mi-dis­tance. Bien que je n’aie rien avalé depuis la veille, je renonce. Tout est mau­vais, jusqu’au riz à la vapeur. Une bouil­lie de grain cassé. Nous faisons notre entrée dans Kawthaung, à l’extrême sud de la Bir­manie, à vingt-trois heures. La grande roue mul­ti­col­ore d’un luna­park nomade tourne dans la nuit. Les lumières de la fêtes estom­pées, c’est à nou­veau la nuit. Je réveille Aplo. Une moto nous prend en charge, nous con­duit au Pen­guin hotel (con­seil du taxi). Le lende­main matin, il faut vider tous les sacs : une colonie de four­mis naines s’est instal­lée par­mi nos affaires.

Myanmar 14

Une his­toire bir­mane, de Georges Orwell. L’auteur maîtri­sait l’art de la descrip­tion. Je lis peu de romans con­tem­po­rains, mais il me sem­ble que cet art, peut-être en rai­son du déficit de vocab­u­laire (prég­nance de l’image sur notre monde) est en par­tie per­du. Sa con­nais­sance des arbres et des plantes a de quoi ren­dre jaloux. Jamais je n’ai su désign­er un arbre sinon par le nom générique – sans par­ler de la flore…

Myanmar 13

Dans l’archipel des Mer­gui avec seize Chi­nois, mem­bres de la même famille. L’aînée va sur les qua­tre-vingts ans, le puîné tient à peine debout. Entre les deux, surtout des jeunes filles nubiles. Tous les quarts d’heure elles se changent. Dès qu’il a quit­té la forêt de man­groves à laque­lle est adossé un Boud­dha (« C’est une fille, me répète Aplo ») couché de 250 mètres, le hors-bord vole plus qu’il ne nav­igue. Quand il ralen­tit, les Chi­nois­es se pren­nent en pho­togra­phie. Les pos­es rap­pel­lent les cat­a­logues de coif­fure et la télévi­sion. Elles sont char­mantes et fines. D’une extrême gen­til­lesse. L’incommunication est totale. Je les prends en pho­to. Elles nous invi­tent au milieu du groupe, jouis­sant déjà de l’impression qu’elles fer­ont auprès de leurs copines de Taipeh (je le sais par la déc­la­ra­tion de police, qui exige la prove­nance des vis­i­teurs) quand elles mon­treront les « touristes blancs ». Le bateau zigzague entre des forêts ron­des émergées de l’eau. Dans l’après-midi, nous atteignons une île en forme de dragée. Une côte est cou­verte de galets. Les formes sont éton­nantes de rigueur géométrique. En les faisant sauter dans la paume de la main, on imag­ine le tra­vail des siè­cles. Je ramasse des pièces ovales et ron­des. Galets gris, noirs, par­fois d’un roux translu­cide. Un sen­tier con­duit à l’autre ver­sant de l’île. Sable étince­lant, eau trans­par­ente. Beau­coup mieux que les cartes postales trafiquées par les marchands de bon­heur. Et plan­té comme une épine dor­sale tombée du ciel, au milieu de la plage, une rocher noir troué à sa base. On passe par-dessous, à tra­vers une porte naturelle, pur gag­n­er uen sec­onde éten­due de sable, tout aus­si lumineuse.

Myanmar 11

Déam­bu­la­tion sur des avenues pleines de pous­sière, le long des vieilles pro­priétés d’Empire, sous des palmiers gris, jusqu’à la pagode majeure dont nous avons vis­ité en soli­taire la réplique à Naypyi­daw. Puis dans le parc munic­i­pal, par­mi des cen­taines de cou­ples qui se pho­togra­phient sous des ombrelles. Sur les aires de pique-nique, les Indi­ens d’un côté, les Bamars de l’autre, et partout, quand il y a groupe, les femmes séparées des hommes. Sourires, rires, humeur enjouée. Au cen­tre, un dynamisme que je n’ai u nulle part ailleurs dans le pays : les pre­miers indices de la fébril­ité com­mer­ciale pro­pre au nou­veau cap­i­tal­isme asi­a­tique, avec, bien sûr, dans les arrière-cours, les ruelles, les impass­es, une vie grouil­lante et ralen­tie, à demi-nue, un moyen-âge.

Myanmar 12

Atter­ri à huit heures à Myeik, sur la mer d’Andaman. De l’aéroport, nous tra­ver­sons la ville à pied. C’est l’heure de la ren­tée des class­es. Aux abor­ds des écoles — bâti­ments ouverts avec ses class­es en galerie — mille potach­es en uni­formes peignés à l’eau. Un vendeur de crêpes attire tous les regards. Silen­cieux, les enfants atten­dent leur tour. Ce sont les seuls à ne pas se laiss­er dis­traire. Les autres nous fix­ent, à la fois effrayés et curieux. Lorsque nous apercevons un ate­lier mécanique ou une sta­tion d’essence (quelques bouteilles de 2 temps posées sur un car­ton), nous deman­dons à louer une moto, mais ici, on ne par­le pas l’anglais. « Hel­lo » est le seul mot con­nu. J’essaie de traduire sur mon télé­phone. Le résul­tat n’est pas meilleur. Nous atteignons le port. Envasé, jonché d’ordures, puant, il est digne de l’Inde pro­fonde. En retrait, un joli marché cou­vert aux stands de vieux teck. Dans les bou­tiques, assis­es au milieu des casseroles, longyi, man­darines, marteaux et sacs de toile, les vendeuses, en tailleur, impas­si­bles. J’achète un sac de billes pour deux francs. Ce que je vais en faire ? Jouer au pot, dis-je à Aplo (De fait, j’ai joué aux « cani­cas », mot espag­nol pour « billes », presque chaque jour, qua­tre ans d’affilée, à Madrid, autour de 1977).

Myanmar 10

Sen­ti­ment de pénétr­er la cap­i­tale (enfin, celle d’avant 2005) par les bas-fond. Il est passé minu­it. L’air épais et noir freine les mou­ve­ments. Aplo sug­gère de quit­ter la gare de Ran­goun à pied. Les chauf­feurs de taxi guet­tent les derniers clients de ce dimanche. Je fais signe, négo­cie. Instal­lés sur la ban­quette d’un véhicule qui a per­du ses sus­pen­sions, nous cir­cu­lons au-dessous de la ligne des immeubles. Eclairage pau­vre, motos garées, gar­gotes. Arrivés au Sun­shine hol­i­days – un bloc lugubre au per­son­nel endor­mi — nous deman­dons la direc­tion du bar. Sur une ter­rasse cou­verte, une paire de jeunes Améri­caines, fardées et sonores, pre­mières touristes de la semaine.