Myanmar 9

En fin de compte, nous aurons roulé quelque treize heures dans ces wag­ons des années 1930 tirés par une loco­mo­tive qui tangue. Fenêtres et portes ouvertes, dans des fau­teuils mas­sifs mal arrimés au planch­er (upper class), nous sau­tons comme des poupées sur ressort. Roues, moteur, sif­fle­ments et rythme des tra­vers­es, le vacarme est assour­dis­sant. Sur le côté des voies, des maisons famil­iales où jouent des enfants, leur par­ents occupés à séch­er leur récolte, dans la cour­sive des dizaines de paysannes et d’ado­les­cents mon­tés en s’ac­crochant au con­voi: ils vendent à la criée des nouilles au gin­gem­bre, du pain de crevette et des noix, de la mangue verte, des œufs de per­dreau, du cur­ry… l’énuméra­tion serait longue. Dans l’après-midi, Aplo achète deux riz et des épis de maïs. Tan­dis que nous man­geons, une bande de souris net­toie les déchets sous nos pieds. Par­ti de Naypyi­daw comme nous, un moine rieur. Après qua­tre cent kilo­mètres, au soleil décli­nant, il achète deux douzaines de pois­sons secs. A une heure du matin, au milieu des feux de poubelle que des vagabonds allu­ment pour se réchauf­fer, nous entrons dans Rangoun.

Myanmar 8

Tou­jours à moto, sans repères (peu de pan­neaux, moins d’une cinquan­taine pour la cap­i­tale) dès lors que les routes et avenues sont conçues sur un mod­èle unique et qu’il n’y a presque aucun immeu­ble sur les côtés, nous roulons trente kilo­mètres pour attein­dre la gare cen­trale, édi­fice couleur alu­mini­um dont le hall est muni d’un lus­tre géant. Un indi­vidu dort con­tre un pili­er, une femme de ménage pousse une ser­pil­lère sur deux cents mètres. Au guichet, l’employé nous dit de venir same­di matin, une heure avant le départ du train pour Ran­goun. Temps de voy­age prévu, 12 heures.

Myanmar 7

A un chauf­feur-livreur qui se tenait au car­refour de l’avenue Thin­ga­ha, nous avons loué sa moto chi­noise : à l’avant, qua­tre vitesses pro­gres­sives, à l’arrière qua­tre vitesses dégres­sives. Les casques en plas­tique sont munis de pare-brise dans le style agents du feu. Avec cet équipage, nous roulons en direc­tion des fontaines géantes aux tulipes de plâtre qui décorent les croise­ments du cen­tre de Naypyi­daw, puis instal­lons la caméra au scotch sur l’avant du caré­nage de la moto avant d’entrer dans la zone mil­i­taire, autour du par­lement. Bien­tôt seuls, ou à peu-près (une voiture à l’horizon, un pié­ton sous les palmiers cubains), je con­duis au milieu des vingt pistes sur plusieurs kilo­mètres. Sur le côté, porte mon­u­men­tale, gradins de parade, postes de guet. Puis l’enceinte noir et or du par­lement, clos de l’extérieur, plus vaste que Lau­sanne, et désert. Nous ressor­tons par l’autre bout. Le mil­i­taire de fac­tion s’incline. Nous con­tournons deux stades. Les por­tails sont fer­més par de gros cade­nas. Der­rière une colline en pente douce, une « zone » d’habitation pop­u­laire : cinquante locat­ifs à l’identique.

Myanmar 6

Mon­tés dans un camion de prox­im­ité à qua­tre heures, puis de la gare routière, dans un bus blanc. Dès que le moteur est démar­ré, l’assistant du chauf­feur prend place sur le marchep­ied. Penché sur la route, il crie : « Naypi­do, Naypi­do, Naypi­dooo ! ». Lorsque qu’un poids-lourd arrive en sens con­traire, il indique l’écart néces­saire à son chauf­feur en mon­trant un doigt pour chaque dizaine de cen­timètres. Lorsqu’un pié­ton cam­pé sur le bord de la route hèle notre bus, il le sig­nale au chauf­feur qui plante sur les freins. Le client monte. S’il est chargé, l’assistant porte et range. Le bus fait aus­si poste. Des paysans appor­tent des sacs de graine, des bidons d’huile, des caiss­es. L’assistant met où il peut, on repart. A huit heures, à la hau­teur d’un hameau, tous les sièges sont occupés, le couloir se rem­plit : ce sont écol­iers, carta­bles au dos, qui vont à l’école. Ils descen­dent deux kilo­mètres plus loin. Et l’assistant, caché der­rière la porte à van­tail dont il se sert comme d’un boucli­er fixe la route et soudain se penche, le bras ten­du, un doigt indi­quant la direction :

-Naypi­dooo ! Naypi­do, Naypido, !

Myanmar 5

Deux livres que l’on trou­ve en Bir­manie, des goss­es les vendent sur les quais de l’Irrawadi et devant les tem­ples: La forêt de rubis de Kessel et Une his­toire bir­mane de Georges Orwell, copies pirates des orig­in­aux. Pour ce dernier, la cou­ver­ture jaune est frap­pée du signe des édi­tions Ivrea. Directeur d’édition : Gérard Lebovici.

Myanmar 4

Sur­gi des champs, alors que j’en­tre dans un tem­ple au boud­dha assis, un jeune touriste à barbe et mon­o­cle désigne la porte que je viens de franchir, “la porte du bien, il faut d’a­vancer et reculer… deux fois”, puis comme j’assène un coup sur la cloche des prières, “main­tenant, tu t’age­nouilles, tu dis ta prière, tu te relèves et tu recom­mences… trois fois”. Je le regarde incré­d­ule. Et pour­su­is en direc­tion de la niche.
-Le boud­dha assis. En verre et en or. Bonne journée!
Il recule, dis­paraît. Une moto démarre der­rière le bananier.

Myanmar 3

Retour en camion­nette à Man­dalay. Routes à piste unique par dessus les collines pour quit­ter Katha et rejoin­dre la plaine. Ensuite, défilé de vil­lages paysans, de tem­ples boud­dhiques et de postes de police. Après huit heures de route, le chauf­feur nous dépose au Tiger One où j’emprunte l’ar­gent du récep­tion­niste pour pay­er le pas­sage. Nous sor­tons boire entre la 77ème et la 31ème quand un incendie se déclare dans le cen­tre com­mer­cial. Mille badauds ques­tion­nent les pom­piers mon­tés sur dix camions. A deux heures du matin, le sin­istre est sous con­trôle, la police boucle le secteur. Au réveil — douze heures d’un som­meil coma­teux — nous faisons la lessive dans la baig­noire de l’hô­tel. J’at­tends main­tenant un guide du gou­verne­ment que j’ai loué pour une heure de con­ver­sa­tion: il a reçu tan­tôt mes ques­tions sur Naypyi­daw, la cap­i­tale militaire.

Myanmar 2

Levé à qua­tre heures pour se ren­dre sur les berges de l’Ir­rawady. Rues noires, chiens errants, cuisinières endormies dans des chais­es longues, des chauf­feurs, un porc. Les moines men­di­ants ne sont pas encore sor­ti pour la quête quo­ti­di­enne. Nous roulons à tra­vers un ter­rain de foot, puis un tem­ple, débou­chons devant une case­mate. Le toit est en feuilles de bananier, il n’y a ni porte ni fenêtres. Une vache à bosse s’en­fuit. Autour d’un feu, deux ado­les­cents en longyi. Shwe empoigne nos bagages (il est le seul con­duc­teur de tuk-tuk à avoir accep­té de faire cette course au milieu de la nuit), emprunte un sen­tier. Le limon glisse sous nos pieds. Amar­ré dans l’eau tran­quille un gros bateau. Je fais remar­quer à Aplo que nous serons moins à l’étroit que la veille. Il me dit que je con­fonds, il s’ag­it de l’embarcadère. Mai alors où est notre bateau? Shwe récupère une planche et abor­de l’embarcation d’un pêchcur. Il appelle. A l’é­tage, un homme se réveille. Les Bir­mans parlent.Shwe fait des gestes. “Oui”, “non”, “pas”. Retour à l’hô­tel Katha. Le veilleur de nuit, un gosse, appelle la cap­i­tainer­ie à Man­dalay.
-Aujour­d’hui, le bateau est annulé. Demain aus­si. Peut-être mer­cre­di.
Il rou­vre la cham­bre, nous nous met­tons au lit.

Myanmar

A Bamaw, dans le nord-est de la Bir­manie, en direc­tion de la Chine. La tour de con­trôle de l’aéroport est en bois. Aus­sitôt posé l’avion à hélices, les pas­sagers (des Kachins qui ren­trent chez eux) saut­ent sur le tar­mac et se dis­persent dans la forêt. Le mil­i­taire qui s’occupe du tapis roulant nous emmène dans sa voiture. Le Grand hôtel est der­rière le marché. Un bâti­ment couleur vieux sucre. Il est dix  heures du matin, nous tirons les rideaux de la cham­bre et dor­mons : la veille, nous avons fêter à Man­dalay. Au réveil, nous voyons que les lits sont par­cou­rus de four­mis. Une par­tie de la ville est encore de style tra­di­tion­nel. Maisons sans fenêtres ouvertes sur le fleuve Irrawady. Au rez, la voiture, le frig­ori­fique, le téléviseur et la grand-mère ; au pre­mier, des mate­las au sol. Les bou­tiques vendent l’utilitaire : casseroles, rotin, vais­selle de plas­tique, robes et sébiles de moines. Aplo s’intéresse aux mon­tres, moi aux machettes. Tout à l’heure, nous irons acheter des cou­ver­tures et des bon­nets. Le pro­prié­taire de l’hôtel nous dit qu’il fait froid la nuit sur le bateau. Nous avons – selon le niveau des eaux – deux ou trois jours de nav­i­ga­tion en aval. Suiv­ant l’idée du vendeur de tick­ets, nous avons renon­cé à pren­dre la classe VIP (qui donne droit à se couch­er sur le pont ) : dans une chaise on peut dormir, alors que se tenir assis sur le  sol est plus dif­fi­cile… », nous a‑t-il dit. 

Charle-Albert 3

Cin­gria, tou­jours dans la promis­cuité, note en 1933 à pro­pos de l’am­biance à la NRF: “Gide a énor­mé­ment d’ar­gent. Je les vexe par mon anticommunisme.”