Lorsque l’on regarde avec force et lucidité par-dessus les obstacles c’est soi-même que l’on aperçoit; alors les obstacles apparaissent pour ce qu’ils sont, des obstacles, et la vie reprend.
Occupation
Ne rien faire. Demeurer assis. Remplir son verre. Se rasseoir. Fixer l’écran, écouter de la musique répétitive, fixer le mur de pierre, s’étendre et se rasseoir. Se représenter cet avantage : le téléphone est coupé, personne n’envoie de mail, personne ne frappe à la porte. Se représenter un calendrier vierge. Il flotte devant les yeux. Je repère des cases, des dates, des semaines, des mois, je coche ici, je souligne là. Apparaissent les projets d’écriture, un essai, un autre essai, une fiction (toute réelle), travaux à commencer dès la fin de l’été, à poursuivre pendant l’automne, jusqu’à l’hiver, et déjà je me vois de retour où je suis en cet instant, assis devant l’écran, assis face au mur, loin de toute personne, loin de tout, content.
L’Amour
Evola apporte les premiers numéros de la revue dirigée par Frédéric Pajak, L’Amour. Fasciné par les illustrations et peintures (toiles magnifiques de Sylvie Fajfrowska, de Chantal Petit), les textes — longs de trois cent pages — mettent mal à l’aise. Réfléchis, volontaires, travaillés, ils sont ennuyés et ennuyeux. Parce que j’imagine que pareillement, lorsque j’écris, j’ennuie. “Inutile”, devrais-je ajouter. Qui peut être ou n’être pas sans que cela n’y change rien. Est-ce l’effet d’une revue qui n’a pas de programme révolutionnaire ni de projet esthétique? D’une revue qui juxtapose des textes dont les intentions et les styles diffèrent? Le numéro 2 de la revue affiche un thème: “Contre l’actualité”. Cela ne change rien. Même juxtaposition. Et un effet pervers: les auteurs se mettent à parler d’actualité. Or, sidérés comme que nous le sommes tous, cessant d’être auteurs, ils racontent alors des petits vies qui ressemblent aux petites vies de tous les hommes et femmes que broie notre société. La question est donc: que faudrait-il écrire? D’abord, il ne faut pas. Ensuite, toute personne qui écrit avec sérieux sait que cette question n’a pas de sens. Ce qu’on peut, voilà ce qu’on écrit. Prioritairement ce qui nous intéresse. De fait, l’écrivain ne peut écrire avec énergie et profit (en vue d’obtenir quelques lecteurs) que sur les sujets qui s’imposent, les sujets qui le démangent, les sujets qui lui permettront de se connaître. Fin de la question — l’écrivain n’a pas le choix. Ainsi l’on pourrait dire: la revue invite à un exercice antinaturel. L’écrivain se demande ce qu’il pourrait faire. Las de se le demander, il trouve une parade. La parade étant une parade, l’ennuyé produit de l’ennui. Tout de même, je suis mal à l’aise. La question demeure: peut-on donner quelque chose de soi, quelque chose d’honnête, à une revue ?
Quebrantahuesos
La nouvelle vient de tomber, la plus importante compétition cyclotouriste d’Espagne, la QR vient d’être annulée pour causes de températures excessives. Comme les amis, deux jours que je mangeais pâtes et légumes pour me préparer à ces 200 km et 3500 de dénivelé. J’annule, je passe à la bière. Je prends place dans le canapé, j’attrape au vol les messages de colère qui crépitent sur les téléphones, dans la presse, dans la rue. La tension monte d’un cran en soirée quand l’organisateur révèle que l’interdiction de concourir vient de France. Le préfet des Pyrénées atlantiques redoutait des coups de chaleur, des accidents, des morts. Accompagné de cet aveu : depuis la fausse crise du virus, il manque des ambulances, des lits, des soignants, liquidés en vue de la privatisation à l’américaine du système de santé. Mon ami le maire sort de ses gonds. Il envoie soixante-sept messages, parle enfin de prendre le fusil, de distribuer des balles. Il est vrai qu’il fait chaud. Très chaud. Mardi, je faisais mon dernier entraînement du côté de la Navarre. Après quatre heures de route à quelques 35 km/h de moyenne, je me sens faiblir. Je cherche la cause. La vicinale est blanche de lumière, le roc brûlant, le ciel raide. La consultation de mon compteur me rassure, il fait trente-huit degrés, je suis déshydraté. Le vélo jeté dans le coffre de la Dodge, je rejoins la station-service de Puente où j’achète une bouteille d’eau d’un litre et demi. Je la bois en entier. Retour à Agrabuey ce soir. Les messages n’en finissent plus de tomber. Désormais ils sont chiffrés. Les voisins racontent les pertes des nuitées d’hôtel et les pertes en cuisine (stocks des restaurants). Moi, je pense aux compétiteurs venus du Portugal, d’Angleterre, de Suisse. Précisons, il s’agit d’une des courses les plus cotées d’Europe, il y a douze mille participants. Un mot d’ordre est alors donné par Pérez: “les cyclistes ne craignent pas la canicule, avec ou sans organisation, nous allons courir”. Le matin, je suis sur la place du village et c’est le coup de massue: les Français ont installé des ribambelles de gendarmes sur la frontière pour interdire le passage des vélos.
Agrabuey
Au village recommence le processus de séparation. Entreprise facile quand on vit dans un trou. Seules émergent au-dessus des pinèdes quelques vaches et encore il faut se tenir dans l’angle du jardin et tordre le cou entre les toits et les cheminées. Le reste du temps je suis seul, j’écoute bourdonner mon oreille gauche qui a définitivement lâché à la suite de l’écoute survoltée de Wiegendood. Parviennent jusqu’ici, relayés par les administrations d’une société qui se prend pour le monde, des messages de police, d’avocats et d’autres mafieux entés sur le corps de l’Etat. Je réponds ou ne réponds pas. Souvent j’insulte, parfois je raille. Si ça ne passe pas, que les courriers, les demandes, les injonctions reviennent, j’essaie une autre stratégie: la procrastination. Dire “oui, mais…”. Faire travailler les administrateurs. Donner du papier à noircir, agacer. L’essentiel est de récupérer des moyens d’existence. De les compter. De les affecter pour n’avoir plus affaire à la mécanique collective, pour n’avoir plus à pactiser. Je m’approche du but. D’ailleurs cette folie que l’on nomme société ne peut tenir. Elle craque. Lorsque les yeux clos j’ordonne ma pensée et la contemple du fond de mon trou, cela semble évident.
Train fantôme
Accélération de l’état de catastrophe dans lequel a plongé notre entreprise des suites de la fausse crise sanitaire. Des mois à se battre contre la malveillance, la mesquinerie, le vol, l’esprit de lucre ; j’entrevois enfin une issue au conflit. Impossible d’en parler dans le détail, toute information pouvant réarmer les adversaires. J’attendrai. Si j’en parle un jour, j’aurai recours à la fiction, la traduction directe m’étant interdite par contrainte notariale. Conclusion provisoire: la société est folle, les individus sont fous. Ils le sont parce que le choc de deux années de destruction programmée des corps et des esprits a fait basculer la population occidentale dans la déraison. Ce n’est qu’un début. Les conséquences vont se dérouler, inexorablement. Dans l’immédiat, si ce conflit professionnel où je jouais l’ensemble de mes recours d’existence s’achève comme il semble par un rachat de mes actions, je vais pouvoir m’extraire une fois pour toutes de ce zoo qu’est devenu “notr pays” et me tenir loin de la société-machine.
Vers l’Espagne 6
Ascension du Portalet. Je ne me souvenais pas. J’ai gravi ce col sous la neige lorsque j’habitais le Gers, je l’ai emprunté ces dernières années, aujourd’hui il m’a semblé interminable. Il l’est, il y a 27 kilomètres de montée. Ce sont d’abord des villages dressés sur la pente, puis des forêts de pins et de fougères, ce matin humides, encaissées, pleines de voitures et de motards, de bruit et enfin, cela se dégage vers Artouste, la haute montagne commence, avec elle la respiration devient meilleure, la vue est dégagée, il y a des vaches sous les nuages et beaucoup de ciel. Sur la fin — les derniers 5 kilomètres — je manque d’entrain, je joue à gagner contre un cycliste filiforme que je vois dans mon rétroviseur, il s’est juré de dépasser le vieux aux sacoches. Arrivé le premier, je bute sur un Hollandais qui crache ses poumons. Je le plaisante, ce qui ne le fait pas rire. Il monte un vélo à piles et demande “de l’autre côté, c’est comment?”. Il veut dire “vers la France”. Plus dur. Or, sur son vélo électrique, il arrive de Salent de Gallego qui est situé à quatre kilomètres. Côté Aragón, la chaleur augmente. Je retire un habit, puis un autre. Quand il ne reste plus rien j’arrête, mais on pourrait circuler nu tant la chaleur est grosse. Sur le tronçon Sabiñanigo-Jaca, je compte 38 degrés. A l’heure du repas, je suis dans Agrabuey. Le paysan m’accueille. J’ai roulé 1050 kilomètres pour 11’000 mètres de montée en six jours et demi.
Vers l’Espagne 5
A Adé comme à Teruel, des Boeing posés au milieu des champs, mais c’est un restaurant que je cherche car à force de pédaler à travers les reliefs on oublie les situations et les hommes et faute d’attention je n’ai pas su que nous étions jour de l’ascension, jour férié. Je trouve des Macaronis quelque part sur une terrasse le long de la route et j’ai chaud et j’ai froid car le soleil ce jeudi est inconstant. Le café bu, je remonte à vélo. Déjà je sens la fin du voyage ou plutôt le début des Pyrénées et j’accélère. En milieu d’après-midi, je suis à Lourdes. De là, je remonte la vallée de l’Ouzoum, petite rivière encaissée, pontons de pierre, pacages, écrins de verdure, maisons au pied des pans de montagne; j’oubliais que la source est nécessairement en hauteur et qu’ici la hauteur se nomme le col de Soulor. Quand je commence l’ascension des 11 kilomètres, un cycliste hésite. Je lui montre mes sacoches, mon poids, la distance parcourue depuis le matin, je lui dis: “nous allons monter ensemble, je roule lentement”. Le premier panneau indique: 9% sur trois kilomètres”. Il renonce. Il n’a pas tort. C’est long, c’est dur. Au col, je vois que je n’en ai pas fini. Ma route passe par l’Aubisque. Or, la liaison par la montagne est fermée. La patronne du refuge dit : “vous pouvez y aller mais ne tombez pas, personne ne viendra vous chercher”. C’est ainsi que j’arrive de nuit et dans le brouillard à Laruns, en terre connue, prêt à affronter le lendemain la dernière droite vers l’Espagne.
Vers l’Espagne 4
Embrassades et photographie en famille — celle de mes hôtes — sous la verrière de la Biblioteca à l’heure où affluent les premiers clients. De Saint-Pierre-de-Trivisy, quelques pentes encore après quoi je n’ai plus qu’à me laisser couler jusqu’à la plaine (façon de parler et de faire littérature car en fin de compte, à vélo, on pédale, on n’arrête pas de pédaler à fortiori lorsqu’on est comme moi, par nature, pressé). Seulement voilà, j’entend un bruit. Aussitôt je sais: un rayon a lâché. Je me pousse dans le talus. C’est la roue arrière. J’attrape le rayon libre et le ficelle autour d’un rayon fixe. Puis je me donne deux heures avant de rappeler le numéro inconnu qui s’affiche sur mon téléphone. Quatre tentatives hier. Chaque jour plus compliquée cette relation au téléphone. Qu’une envie, jeter l’outil dans la forêt. De plus, “inconnu”, cela m’agace. Surtout quand il s’agit d’un numéro suisse. Ce qui vient de Suisse m’agace. D’ailleurs il ne peut venir de Suisse que des ennuis puisque je n’y suis pas et n’y connais presque plus personne. A la fin je rappelle: au bout du fil, la maman vaudoise de l’ahuri de trente ans qui a bloqué ma sortie de parking avec sa Panda, n’a pas répondu à mes coups de klaxon, n’a pas dégagé la voie, Panda que j’ai attaquée à coups de pied avant que d’être maîtrisé par trois policiers. “Oui, oui… dis-je à l’interlocutrice, mais qui êtes-vous?”. Réponse incompréhensible. Alors je dis: “oui, je vais payer et je raccroche”. Car je n’ai qu’un problème: ce rayon. Restent 180 kilomètres, je viens de prendre la route. Et ça s’aggrave. Je le vois en lorgnant sous la selle: la roue est voilée. Dix fois, je regarde. Elle est voilée, elle se voile. “Le voyage s’arrête là”, me dis-je. Sur l’écran GPS, je cherche ma position. Comme il se doit, aucun village en vue, alors une ville, et donc un atelier de cycles… Premier giratoire, je dévie de la route, je roule en direction de ce qui semble gros, vivant, commerçant. En l’occurrence Bessières. Passé le pont sur le Tarn, je suis sur la place ancienne devant un café PMU, une pharmacie, un boucher. Un panneau indique Stade. Je prends à gauche, et voilà, fin de Bessières, retour dans la campagne. Un menuisier dresse une porte devant une façade. Je veux le rejoindre. Il pose sa porte, fait la circulation, me guide jusqu’à son trottoir. J’essaie de me calmer, de sourire. “Y a‑t-il une ville où je pourrais trouver un marchand de vélos?”. “Mais pas du tout, il y en a un ici!”. Et d’expliquer le chemin à suivre. Que je suis. J’imagine une boutique avec un ouvrier en bleu muni d’un tournevis et d’un marteau, j’arrive devant un splendide magasin rempli de cadres de luxe, de pneus de luxe, de jantes de luxe. A peine ai-je franchi le seuil que le patron fait: “Frank m’a appelé! C’est vous?”. Autre miracle, le magasin distribue la marque Felt, la marque de mon vélo! “Seulement, précise le patron, cela va prendre du temps, parce que j’ai toutes sortes d’urgences, aujourd’hui tout le monde casse!”. Je m’assombris. Il dit: “… une heure, ça ira?”. Je suis ravi. Le soir, j’atteins Montech près de Montauban qui dispose d’une merveilleux camping municipal (gratuit s’il l’on arrive tard et que l’on repart tôt) et un affreux bar à Arabes alcooliques où buvant ma bière je dois subir un énergumène arabe et alcoolique qui chante à la gloire du tueur islamique Merah.