Y a‑t-il, dans les ensembles animaux organisés — les ruches, les termitières, les hardes — des individus qui dérogent sans que cette dérogation soit imputable à la folie? Dans quel cas cela impliquerait pour le groupe, du moins en théorie, la possibilité de se concevoir en tant que groupe et donc d’envisager une sortie du règne animal.
Meubles
En soirée, un appel des livreurs qui s’excusent dans un français difficile. Les meubles devaient être déchargés le lendemain, mais ils sont à Fribourg… si je voulais bien… J’accepte. A peine ai-je poser le téléphone, une camionnette se met en mouvement dans la rue. Deux gars en sortent. Mocassins, pulls et pantalons, yougoslaves. L’un salue, l’autre ouvre les portes arrières du véhicule, attend les ordres. Seize cartons contenant les étagères et montants des bibliothèques. Chacun pèse quelque vingt kilos. Ni sangles ni diable. Or il faut passer par le parking, emprunter un premier escalier, traverser le jardin, déposer au premier étage, ce que j’ai fait jeudi et vendredi, tout le jour, mais pas avec de tels poids. L’homme a tout juste émit un soupir en voyant que la maison est distante, mais lui aurais-je montré une distance deux fois plus grande qu’il aurait émit le même soupir résigné. Sans un mot, il place un carton sur son épaule, puis se ravise, en place un deuxième. Il se tourne, hésite, fait alors signe à son collègue d’en placer un dernier. Soixante kilos. L’homme ne doit guère peser plus lourd. Le bras rabattu sur les cartons, il se met en marche. Il a les lèvres closes, les yeux fixes. Et ainsi, une partie des soixante kilos sur le biceps, quatre fois de suite. Il est neuf heures passées, quand ils me quittent, montrent la pluie, font signe qu’il doivent rentrer. Le marchand de meubles est situé près de Thoune; les livreurs habitent Lausanne. Avant de démarrer, celui qui parle, tire une feuille de sa poche: le bulletin de livraison.
- La date de demain s’il te plaît Monsieur.
Cheveux
Lorsque Gala se lave les cheveux, l’affaire dure deux jours. Elle annonce qu’elle doit les laver. Le lendemain, elle me les montre: tu vois, c’est de l’huile, je n’en peux plus! Le soir, elle renonce à sortir: elle a ses cheveux à laver. Le surlendemain, au petit-déjeuner, elle dit: ne compte pas sur moi pour le repas, oh non, j’ai mes cheveux! L’après-midi, elle ne quitte pas l’appartement, je me demande ce qu’elle y fait. Soudain, et pour deux bonnes heures, elle reste enfermée dans la salle de bains: ce sont les cheveux qu’on lave.
Manger
Manger au cinéma. Comment peut-on imaginer manger au cinéma? En 1984, mes parents nous ont emmené voir, mon frère et moi, dans le quartier de Polanco, à Mexico, le film de John Huston, Sous le volcan. Le noir se fait, le générique défile, le film commence. Un bruit retient alors mon attention. Je cherche. Ce sont des mâchoires. Les spectateurs mâchouillent des tacos, avalent des jus, les plus jeunes engouffrent des pop-corn à pleines mains. Puis, dès les premières scènes, des conversations s’élèvent dans les rangées. Les couples commentent les scènes à haute-voix, s’assurent d’avoir bien compris. Dans ces conditions, pas de fiction: assis dans une salle, nous sommes plongés dans le noir avec des gens qui mangent et parlent. Désormais, rattrapés par le temps et la bêtise, nous sommes en Suisse, logés à même enseigne.
Rideau
Le matin, lorsque je me redresse dans le lit, j’aperçois au sud la ligne des Alpes, vers l’est, la colline du Schönberg et de l’autre côté de la rue, trois maisons de maître aux architectures gothiques, jugend stil et caserne-école, mais surtout, je ne vois plus le trafic incessant des piétons braillards qui, avinés ou seulement vaniteux, en chemin pour le centre théâtral de la ville, répétaient leur rôle dans la rue commerçante du Criblet. Si je choisissais la mauvaise fois, c’est sans peine que je pourrais me figurer que ces gens sans langage ni habits ni direction (le gormiti), n’existent pas; c’est dire si la technique d’isolement social à l’américaine que pratiquent au long de l’année les technocrates de notre démocratie supra-parlementaire qui siègent à Bruxelles voue d’emblée à l’échec toute leur politique — ce dont, en thuriféraires de la mauvaise foi, ils n’ont cure.
Initiative
Rue de Romont où j’attends Gala et les enfants, deux militants distribuent aux passants des papillons pour les engager à voter contre l’initiative socialiste de plafonnement des salaires dans un rapport un-douze ce qui, hors charabia, singifie que le salarié le mieux payé du pays ne pourra, si la loi était adoptée, gagner plus de douze fois le salaire minimum.
Paraît D., écrivain et animateur radio. Il est accompagné d’un poète qui m’a déjà été présenté deux fois, avec qui j’ai collaboré à l’écriture d’un ouvrage collectif, qui m’ignore ou veut m’ignorer. Un homme profond, à n’en pas douter; il ne parle pas, salue à peine.
Me voici donc à palabrer avec D, pour qui j’ai de l’estime et de l’amitié, garçon volubile et amateur de bons mots qui, avisant le stand par-dessus mon épaule, me félicite sur le mode ironique de travailler avec la droite contre cette initiative de va-nu-pieds. Je renchéris et comble de chance, atterrit à mes pieds un papillon qui semble avoir glissé de ma poche — il s’est envolé de la pile posée du la table des militants — ce qui donne tout loisir à D. de relancer ses accusations, lesquelles, jouent sur la prétendue connaissance qu’il a — drôle d’attitude — de la nature de mes convictions. Je cesse alors de jouer.
- 50’000 francs deviendrait le plus haut salaire de Suisse, lui dis-je, c’est ridicule? As-tu déjà pensé au travail qu’exige la direction d’une grande banque ou d’une entreprise de plusieurs milliers d’employés? Ces patrons-là s’énervent, se déplacent sans cesse, dorment à peine !
Le poète, qui est au-dessus de ces bavardages, ou chez les Muses, fait:
- Hum, hum!
Plus combattif, D, se récrie:
- C’est les ouvriers qu’il faut augmenter!
Ce que j’admets, sans voir en quoi la revendication disqualifie mon propos.
D. propose de se battre. Je suggère de se brouiller, puis, si nécessaire, d’en venir aux mains. Le rire l’emporte. D. fait alors état de ses prochains voyages subventionnés: Le Transsibérien, le Cambodge…
- Et rendez-vous compte, nous dit-il, j’ai obtenu de l’argent pour me rendre à Canton, mais l’Etat n’a pas voulu payer mon billet d’avion. Le service m’a informé qu’il n’y avait pas de base légale.
- Hum, hum, fait le poète.
- Pas de base légale!, insiste D.
Le poète réfléchit.
- C’est scandaleux, juge-t-il, et il touche sa barbe.
Dimensions
Le cinéma en 3D réintroduit, du moins pour le regard habitué au déchiffrement traditionnel de l’image, cette perspective sémantique à laquelle obéissait la peinture médiévale: personnages et objets qui doivent attirer notre attention sont grossis et placés au premier plans, objets et personnages secondaires sont fluidifiés à l’arrière-plan. Exemple typique qui deviendra j’imagine moins notoire à mesure que la technique s’affinera, les larmes qui se détachent du visage de l’héroïne pour envahir notre œil. Nous pensons alors “pleurs” plutôt que “elle pleure”.
Zone commerciale
A Sion, où j’ai un rendez-vous lié au marché de l’affichage. Gala attend dans la zone commerciale de Villeneuve depuis 11 heures. Il est 14h30. J’ai déjeuné avec la représentant des éditions Zoé et la libraire de La Liseuse. Une lecture d’easyJet est prévue. Le scepticisme est général: il n’y aura personne. Cela donne envie de rire. Ou de pleurer. Mieux vaut se retrancher derrière sa conviction d’écrivain: seul importe l’écriture.
- Vous savez, me dit la libraire, Arditi est venu…
Je ne suis pas sûr de savoir de qui elle parle — Metin Arditi ?- mais à en juger par la suite de l’anecdote, l’écrivain est connu ou devrait l’être.
- Eh bien j’ai acheté de la publicité, fais des envois, invité des amis, et le soir venu, rien, presque personne.
Je me garde de lui dire combien elle a raison. Je devrais. D’ailleurs, on la sent un peu lasse. Trente ans de librairie. Le paysage, à n’en pas douter, n’est plus le même; et la nuit est devant nous.
Par inertie peut-être, c’est le but de ce repas, nous tombons d’accord sur un projet de présentation du texte à paraître chez Allia, mais suggère la libraire, il vaut mieux faire venir deux ou trois sauteurs à la fois, cela permet d’élargir le public. Formidable règne de la quantité.
Sur ces entrefaites, je me précipite et rejoins le bureau où a lieu mon rendez-vous lié à l’affichage. D’emblée, je commets l’erreur de m’intéresser aux activités de mon interlocuteur ce qui, entre explications et annonces de projets, nous retient pendant trois quart d’heure. Lorsque je me libère enfin, il est trois heures et j’ai trois francs en poche.
- Peut-on payer le parking avec une carte de crédit?
Mon hôte ne sait pas, Il appelle l’Office du Tourisme. C’est impossible. Je cours à la gare, trouve la Poste, pianote sur le distributeur de billets, choisis l’option “coupures mélangées”, reçois une billet de Fr. 100.- Nouvelle opération de retrait. Cette fois l’option “coupures mélangées” n’apparaît plus. Je tape Fr. 300.- et reçois trois billets de Fr. 100.- J’entre dans un kiosque, achète un chocolat, ouvre mon portefeuille, y trouve une enveloppe remplie de Livres Sterling, des Euros et des billets de Fr. 100.- au nombre de sept. Le portefeuille contenait donc déjà des francs suisses. Je paie le chocolat, cours au parking: la machine me demande trois francs, ceux ‑là même que j’avais en poche avant de me rendre à la gare. Pour ne plus perdre de temps, je renonce à prendre de l’essence. Lorsque j’atteins la zone commerciale de Villeneuve, le réservoir indique une autonomie de 1 kilomètre. Gala dort sur un banc au milieu du centre commercial. Les boutiques affichent des Prix fabuleux. Au-dessus et sur le côté des cartons fluorescents annoncent: Prochaine fermeture.
- J’ai essayer de manger un pizza, à l’étage, mais c’est trop affreux.
En effet, il n’y a personne. Je passe la tête à l’intérieur d’une bijouterie. Aucune vendeuse. Il suffirait de se servir. Les municipalités qui ont autorisé la construction de ces hangars devraient être tenues, après faillite, de restituer les surface aux vaches et aux promeneurs. Nous visitons un magasin de meuble. Pas un seul que l’on souhaiterait mettre chez soi. Je propose d’en visiter un second. Il est à dix mètres. Gala est trop fatiguée. Je demande s’il est plus intéressant que le premier.
- Je n’en sais rien, il est trop loin, je n’y suis pas allée.
Poussière
Installation des bibliothèques dans le bureau de la rue Jean-Gambach. Il y a urgence à faire disparaître derrière des livres les montants de ces meubles en panneaux de particules, seulement les livres qui ont quitté Gimbrède il y a quatre ans sont toujours dans leurs cartons, à Lhôpital. Je me contente donc d’occulter au mieux mes meubles de poussière en distribuant les volumes acquis depuis mon arrivée à Fribourg, ce qui m’oblige à conserver des textes qui, après lecture, mériteraient de finir au dévaloir; je les regarde, les pose, épuise le stock majeur, reprend en main les recalés, me décide à les placer derrière les rangées exposées, puis, mal à l’aise, me surprend à penser qu’ils vont contaminer les autres, à la traître, par derrière. Alors je les jette.