Canard

A Majorque, ce cou­ple ent­hou­si­asme qui pho­togra­phie à l’aide de son télé­phone portable un canard qui rumine entre deux fau­teuils fab­riqués en Chine.

Marché

Au marché, où Gala m’en­voie chercher de la salade, j’ai le mal­heur de tomber sur Tarbe. Mai­gre, quelque peu aérien, mais on pour­rait aus­si dire, un manche à bal­ai dans le cul, il avance à la même hau­teur que sa femme, en silence, tan­dis que de part et d’autre, ses deux enfants jouent. Et je ne peux m’empêcher de songer à la frus­tra­tion ren­trée qui lui tient lieu de per­son­nal­ité et qui n’est que la rançon d’une con­fu­sion, faite dès l’ado­les­cence, entre l’am­bi­tion et la pré­ten­tion. Sans doute croyons-nous tous, à cet âge naïf, être por­teur d’une énergie sans pareil, ce qui nous fait annon­cer dans l’en­tourage, avec out­re­cuid­ance, des réal­i­sa­tions prochaines et entre toutes estimables. Et puis le temps amende les espoirs, cor­rige la donne, situe les capac­ités. Sauf à être dans l’échec patent — et ce n’est aucune­ment le cas de Tarbe — il me sem­ble alors médiocre et même réd­hibitoire de cacher ces échecs, somme toute naturels, der­rière des idéolo­gies, ici le com­mu­nisme (je m’en voudrais de me dis­tinguer du com­mun), qui per­me­t­tent en toute mau­vaise foi, de les présen­ter comme des choix étudiés.

Moyens

Inqui­et à l’idée de repren­dre l’écri­t­ure d’Aca­blar. Sen­ti­ment de creuser à la cuil­lère un tun­nel à tra­vers les Alpes. Je tente d’ex­pli­quer à Etan mes com­pli­ca­tions. Pour y par­venir, il faudrait lui faire voir la mul­ti­plic­ité des pistes qui se pro­posent à chaque détour de phrase. Ne serait-ce que les avoir en tête dans le cours du tra­vail est déjà une gageure. Etan sug­gère alors une forme à plusieurs dimen­sions, où des mots passerelles, sur le principe de l’hy­per­texte, baladeraient le lecteur selon des chem­ine­ments aléa­toires. Inutile de dire que tout l’in­térêt de l’en­tre­prise réside dans le recours aux moyens lim­ités de l’écri­t­ure de fic­tion et cela, sans com­pro­mis aucun. C’est, trans­posé, le prob­lème du Grand verre de Duchamp, et de toute la pein­ture occi­den­tale: la représen­ta­tion des trois dimen­sions sur un plan à deux dimensions.

Pornographie

Imi­ta­tion du désir, de l’acte, de la jouis­sance exigés de l’ac­teur porno. Pas si dif­férente des règles aux­quelles se plie aujour­d’hui le consommateur.

Krav Maga II

Je ne sais plus l’heure. D’ailleurs je ne trou­ve pas mes mon­tres. Toutes se ressem­blent. Ce sont des Casio. Elles sont noires. Il fait nuit. Je cherche l’in­ter­rup­teur. Pas d’élec­tric­ité. J’ou­bli­ais, c’est le nou­v­el apparte­ment. Je vais man­quer le cours de Krav Maga. Enfin je me réveille. Je suis assis sur une cou­ver­ture, la tête lourde, le corps entouré de nour­ri­t­ure: tranch­es de jam­bon, fro­mages, pains, carottes. Surtout des fro­mages. Des écol­iers, suisse-alle­mands et désar­gen­tés, attendaient mon sig­nal pour se pré­cip­iter sur le pique-nique. Ils man­gent, puis se reposent. Ensem­ble nous  regar­dons une vidéo. Elle porte le sceau de l’E­tat. Celui-ci met en garde les jeunes: ne com­mu­niquez jamais les codes d’ac­cès de vos cartes de crédit à un incon­nu, don­nez-les à l’E­tat, il vous pro­tégera. Ce qu’ils font aus­sitôt. Leur naïveté me laisse per­plexe. Ain­si vont les choses: les imbé­ciles obtem­pèrent aux ordres les plus absur­des. J’a­joute à part moi: c’est fou ce que peut une mod­este séquence de dessin ani­mé! Quand bien même on par­lerait à ces jeunes de mécanique des flu­ides ou de sta­tis­tiques, ils regarderaient sans per­dre une miette du dis­cours tant les fascine le dessin ani­mé! Un peu dégoûté, je les aban­donne et me rend dans une librairie d’an­cien. J’en­tre. Un homme est assis dans la bou­tique. Je me penche sur un ray­on­nage à mi-hau­teur, lis la tranche des livres. Ker­ouac. Bien. Ker­ouac. Encore? Et ceci? Manuel…  Je me penche. Mais une petite lampe s’al­lume, m’éblouit, m’empêche de lire. Je pro­tège mes yeux. Manuel d’éro­tisme ésotérique. Ah! Je m’empare du livre cou­vert de pous­sière, mais ne peut l’amen­er jusqu’à moi: la toile d’araignée qui l’enserre le retient. Je tire, la toile remue et me le reprend des mains. Et le Manuel retrou­ve sa place, sur le rayonnage.

Krav Maga I

Il y a quinze jours, je fais mon sac et me rend au cours de Krav Maga. L’adresse qui m’a été indiquée cor­re­spond au bord du plateau de l’Alt. Une dizaine de bâti­ments sco­laires sont regroupés là. C’est le soir, les couloirs et salles de classe sont éclairés de l’in­térieur. Je pousse la pre­mière porte que je ren­con­tre, ne doutant pas de trou­ver la salle d’en­traîne­ment. Elle est en face de la salle de lec­ture de l’U­ni­ver­sité, m’a dit la veille un habitué du club. Je croise des gamines, des gamins, j’ac­tionne des poignées, déchiffre des numéros, descends un étage, un sec­ond étage, remonte et me retrou­ve à l’air libre. Je me tourne vers la bib­lio­thèque: pour­tant je suis bien en face de la salle de lec­ture.
Une deux­ième ten­ta­tive m’amène à par­courir l’un après l’autre tous les couloirs du bâti­ment. En vain. Me voici au point de départ, sur le plateau de l’Alt. Je pénètre dans le bâti­ment voisin, hèle une enseignante qui file un classeur sous le bras. Elle me fait répéter; Krav, com­ment ?
- Vous dîtes, une sorte de sport? Avec bal­lon? Oh, du com­bat! Comme le judo? Cela ne me dit rien, mais venez seule­ment!
Elle passe devant moi. Je la suis, nous mar­chons, nous emprun­tons un escalier, elle ouvre une porte, allume une salle, frappe con­tre une loge, s’ex­cuse: elle espérait trou­ver là un concierge, mais, n’est-ce pas, il a dû ren­tr­er chez lui?
L’heure tourne. J’ai pris une demi-heure d’a­vance. Celle-ci sera bien­tôt épuisée. La dame est pleine de bonne volon­té.
- Vous pou­vez me répéter ce que vous cherchez…?
Elle me dirige alors sur les gym­nas­es. Il s’ag­it de con­tourn­er les bâti­ments que nous avons vis­ités et de dévaler la rue de Morat pour remon­ter à flanc de colline. Je file, trop heureux de me débar­rass­er d’elle. Au bout de quelques min­utes, je fais irrup­tion sur un ter­rain de bas­ket. L’ar­bi­tre fait preuve de sol­lic­i­tude. Lui aus­si essaie de com­pren­dre ce que je cherche. Je ressors. J’aperçois un noir enca­pu­chon­né, le hèle. Il ne par­le pas français. Qua­tre à qua­tre, je monte les march­es de l’escalier qui mène aux rem­parts, dans le quarti­er de l’Alt, et me voici devant la porte d’où je suis par­ti vingt min­utes plus tôt. La bib­lio­thèque est tou­jours là, avec sa salle de lec­ture éclairée qui donne sur la rue Joseph-Piller, et en face, le bâti­ment sco­laire est celui que j’ai exploré avec con­vic­tion au début de ma recherche. Mon jeans est moite, mon T‑shirt mouil­lé, le cours vient de com­mencer. Je souf­fle sur un banc. Soudain la dame sort à recu­lons du bâti­ment, tourne la clef dans la ser­rure.
- Alors, vous avez trou­vé votre leçon de judo?
- Oui, mer­ci.
- Tant mieux, tant mieux… Bonne soirée!

Sir Paul

Dans New, son album paru ces jours, McCart­ney chante: “On my way to work, I road a big green bus…” Lui qui ne se rend pas et jamais ne s’est ren­du à son tra­vail à l’heure de pointe, lui l’homme le plus riche d’An­gleterre, désor­mais sep­tu­agé­naire, parce qu’il joue de la pop, demeure cap­tif de son pub­lic et faute de s’i­den­ti­fi­er à celui-ci, ne saurait l’enchanter.

Gravity

Le mod­èle améri­cain, fondé sur une sol­i­dar­ité économique qui tran­scende les valeurs per­son­nelles et com­mu­nau­taires, s’est servi de la machine hol­ly­woo­d­i­enne comme d’un vecteur de réus­site, en pro­duisant à l’usage de la col­lec­tiv­ité des images qui ori­en­taient son ambi­tion. Aujour­d’hui, dans une société en décom­po­si­tion, ces images ont changé de fonc­tion. Elles par­ticipent à l’au­to-intox­i­ca­tion: elles flat­tent sur le mode fan­tas­ma­tique l’orgueil d’un peu­ple dont le mod­èle est en péril. L’his­toire tech­nique et morale de l’Amérique se pro­longe sur le mode de la fiction.

Intérêt

L’in­térêt de l’écri­t­ure, c’est l’écri­t­ure; le décen­trement du monde. Toute per­son­ne qui escompte des résul­tats autres sera malheureuse.

Friederich

Pre­mière nuit rue Jean-Gam­bach 13. Mus­cles bandés, dos raide, mau­vaise fatigue. D’ailleurs je ne dors pas. A trois heures, je suis assis dans le lit, je me promène dans les pièces. A la médiathèque, j’ai emprun­té deux DVDs. Un doc­u­men­taire sur les vach­es et un film de Peter Liechti sur les per­for­mances de Roman Sign­er.
Le cou­ple de locataire qui vivait dans l’ap­parte­ment est par­ti en mat­inée. Son nom, les Burns. Je me ren­dors, me réveille. Marche un peu, me recouche.
La salle de lec­tures du monastère est vaste, silen­cieuse, mal éclairée. Nos pupitres sont ordon­nés devant des stalles. Les accoudoirs sont pom­melés, le bois sculp­té de motifs.
Arrive le frère. Mains croisées sur la poitrine, capu­chon bas, vis­age clair, il s’a­vance à pas mesurés dans les couloirs, jette un œil aux travaux des étu­di­ants. J’éprou­ve à l’idée de le saluer une grande sat­is­fac­tion, mais au moment où il se campe devant mon pupitre ne sais plus si je dois lui don­ner du “père” ou du “frère”. Assuré que per­son­ne ne l’en­tend, il se penche vers moi et chu­chote:
- Vous ne pou­vez pas porter un tel habit en ce lieu.
Je m’aperçois en effet que je porte le T‑shirt noir bar­ré du nom Friederich en car­ac­tères goth­iques avec sa tête de bouc et son cru­ci­fix ren­ver­sé. A l’o­rig­ine de cet impair, mes insom­nies: comme je me lève et me couche à tout heure, je me trompe sur le choix de habits et nég­lige les règles de la bien­séance. Sous les yeux du frère, je retire le T‑shirt et con­sid­ère mon nom en blanc sur fond noir: pour la pre­mière fois, je remar­que que les trois extrémités du cru­ci­fix inver­sé évo­quent un sexe et deux couilles. Ce sont des Burnes.
Hon­teux, je quitte la salle de lec­ture. Une fois tra­ver­sé le cloître, j’at­teins la salle de ciné­ma. A l’écran, le générique de fin. L’é­clairage revient. Le frère pro­jec­tion­niste me félicite.
- Le scé­nario est excel­lent.
- Je vais vous dire, je n’ai jamais écrit ce film.
Le frère est per­plexe. Il rem­bobine le film. Je ne peux que con­stater: mon nom fig­ure en toutes let­tres dans le générique de début. Friederich, en let­tres blanch­es sur fond noir.
- Oui, mais c’est un erreur, Je vous assure que ce n’est pas mon texte.
- D’après vous, aui aurait pu met­tre votre nom au générique?
-… Liechti et Sign­er? Pour me piéger?