Une des difficultés de la raison c’est qu’elle sépare intelligence et instinct. Mes instincts les plus primitifs, de survie, sont intacts, mais les instincts naturels, qui composent un éventail utile de recours et permettent toutes sortes d’actes, à commencer par ceux qui sont commandés, me font gravement défaut. Au fond, je n’ai aucune facilité et regarde avec surprise et quelque vexation l’habileté que développent la plupart des personnes dans mon entourage lorsqu’il s’agit de réaliser une série d’actes simples, qu’ils soient spontanés ou ordonnés. Pour comprendre ce que je me veux, ou ce qui est exigé, je recours à la raison, puis cherche les moyens à organiser, les rassemble, les organise; alors seulement, je passe à l’acte. C’est dire le retard que je prends. Les autres ont depuis longtemps fait et bien fait.
Incidents
Au centre de Bristol, dans le quartier commerçant, en quelques minutes, scènes de rues qui soulignent l’équilibre précaire du monde: une dame chute de tout son long. Elle se relève hébétée, elle est à genoux, les piétons s’approchent. Mais il y a un problème. Aucun n’a assisté à la chute et donc nul ne sait s’il s’agit de cela. Du coup les piétons hésitent. Preuve s’il en faut que les gens se méfient: est-ce une clocharde, s’agit-il d’un canular? Est-il normal que la dame se relève si lentement? Et sans rien dire?
Plus loin, comme j’attends devant un supermarché “Alla for One Pound”, un goéland se pose sur le toit d’une voiture rouge. Une bête blanche, énorme, pourvue d’un bec aigu. Sur le toit du véhicule, elle se balade la tête haute, l’ œil rond et attentif. Jamais je n’ai vu pareil volatil si proche. Mais ce qui me gêne, c’est que personne ne semble remarquer le goéland. Tout à leurs achats de Noël, les piétons défilent, font les vitrines, entrent et sortent des magasins. Or voilà que la jeune fille assise au volant de la voiture baisse sa vitre pour m’interpeller.
- Is there a bird on my car?
- A huge one, you should come out and take a look, it’s interesting!
Puis je m’aperçois de mon ridicule: il doit s’agir à Bristol, ville portuaire, d’un incident courant, tout au plus ennuyeux, et je l’engage à s’y intéresser.
Lorsque la jeune femme sort, il est trop tard, le Goéland s’est envolé pour aller se jucher sur un réverbère. Alors plusieurs piétons le signalent, comme si auparavant, trop proche, il était improbable qu’il fut réel.
Au même moment, une place de stationnement se libère derrière le véhicule de la jeune fille et une voiture de sport conduite par des Turques en bonnet se positionne pour la prendre. Or une femme âgée passe, à quelques centimètres du pare-choc. Le Turc donne un coup de volant, oriente sa voiture. La femme esquive. Il braque, la femme fait un entrechat. Il enfonce la marche-arrière et roule. La femme, fuit. Il accélère, la femme accélère, le pare-chocs la menace, elle trotte dans le pare-chocs, en rythme, à la façon d’un péon de corrida et saute sur le trottoir, essoufflée, abasourdie. Le Turc, qui n’a rien vu, renonce à la place et s’en va en trombe.
Consciences
Comment savoir ce que représente pour une personne à la conscience peu éclairée le monde dans lequel elle se meut. Mais aussi, comment poser en principe qu’une telle question est fondée, dans la mesure où elle implique que celui qui la pose se range parmi les consciences éclairées? Du moins faut-il avouer, sans fausse modestie, qu’il existe, dans l’entourage de chacun, des personnes dont le commerce avec le réel, se réduit à des actes de commande, composant une existence qui s’exprime tout entière sur un plan extérieur. A n’en pas douter, de tels individus, au sens de parties du tout, sont idéalement visés par les politiques totalitaires dont toute l’œuvre consiste à détruire la vie.
The Cockney Rejects
The Cockney Rejects, groupe oï! dont j’écoutais les albums l’année de mes dix-sept ans est en concert à The Fleece, une salle de pub dans une ruelle de l’ancien quartier des docks. Curieux de savoir ce qu’a pu devenir, trente ans après la parution de ses premiers titres, la fin du punk et l’occultation des skinheads, l’immigration massive et le consumérisme maladif, des musiciens réunis par la seule foi dans une solidarité ouvrière érigée en valeur de combat.
La salle est pleine, le public celui des années quatre-vingt, vieilli dans ses habits: doc’s, crâne tatoués, jeans blanchis, blousons militaires. Plus calme, moins agressif, tout aussi corpulent, patibulaire, convaincu, intègre. Certains sont accompagnés de leur femme. Aucune nostalgie. Lorsque Jeff Turner chante The Greatest Cockney Rip-Off, le public reprend : oï! oï! oï! Le message est inchangé, les coups de poing que le leader du groupe décochent dans le vide résument le credo: bats-toi! De fait, le sort réservés aux ouvriers sous le gouvernement Tatcher n’a pas connu d’amélioration notable au cours des trente dernières années. Un quotidien terne et cerclé : travail, football, bière. Quant au jeune arabe que Jeff Turner appelle sur scène, le présentant comme un collègue de travail, difficile de dire s’il s’agit d’une manœuvre visant à désamorcer toute tentative d’identification avec la droite nationaliste ou un effet indirect, mal digéré de la mondialisation. Quoiqu’il en soit, au pub, le concert fini, nous buvons au milieu de skinheads dont les vestes blasonnées affichent assez les idées. Quant à savoir si ces idées leur sont profitables ou s’il en font quelque chose, il suffit de se promener dans les rues de Bristol le jour pour vérifier une fois une fois de plus, que n’ayant accès ni à la culture ni à l’argent, ils sont les éternels perdants la société britannique.
Homme de rencontre
Dans ce magasin de sport du mall, un homme grand, le crâne dégarni, salue avec empressement l’un des vendeurs, le taquine, le questionne; l’autre, sans lever les yeux, répond du bout des lèvres, puis, tout à sa tache, l’ignore. Cependant, le premier reste là, devant la caisse, à chercher des phrases.
A l’étage, alors que je remplis de pantalons, bandages de boxe, baskets, bidons, chaussettes le cabas souple dont tout client est muni, je tombe à nouveau sur l’homme. Il vient de croiser dans l’escalier un père et sa fille.
- Oh, mais c’est toi! C’est bien toi.
Le père hésite.
- Mais oui… On était pas ensemble…? Attend que je me souvienne…
- …au foot?
- C’est ça, parfaitement! Au foot…
- Oh, excuse-moi! Oui, peut-être…
- Moi c’est John Williamson!, fait l’homme
- … Marc Betham.
- Betham! Je me disais bien!
Plus la conversation va, plus il semble évident que les interlocuteurs ne se connaissent pas. L’homme dégarni a obtenu de l’autre toutes les informations dont il avait besoin, et les lui a retournés. Pris au dépourvu, supputant une mémoire défaillante, le père, un peu honteux mais incère, joue le jeu.
- Je me disais bien! On oublie pas si vite, poursuit l’aigrefin, il faut dire que ça fait un bail! Combien d’années, exactement?
Le lendemain, je complète mes achats dans le même magasin. L’énergumène est là. Il circule entre les rayons, file un client, un autre, cherche l’occasion. Quand il cille des yeux, se démanche, s’arrête, on sent qu’il est sur le point d’entreprendre un chaland. Puis un détail l’en dissuade et il retourne à sa circulation. Soudain, j’ai un doute: et s’il s’agissait d’un employé en civil? Un surveillant? La preuve du contraire m’est aussitôt donnée: comme un vendeur en blouse passe à sa portée, l’homme dégarni le salue avec un enthousiasme insensé. Le vendeur l’ignore. Plus tard, j’ai tout loisir de l’observer. Seuls nous séparent les panneaux détecteurs qui canalisent les clients à l’entreé du magasin; je me tiens dans la rue, il est de l’autre côté, sous les néons, entre des cartons des boîtes de gants en solde. Il pivote, danse sur un pied, sur l’autre, se hisse, sourit, fixe chaque client, feint de s’intéresser aux articles, reprend position. Certainement fait-il cela tous les jours de la semaine.
Bristol
Bristol avec Aplo, mon frère, son fils. Au moment où le bus de l’aéroport passe devant l’hôtel, nous avons la tête tournée vers l’église St-Marie. Rendus à la gare routière, nous roulons nos valises d’un bout à l’autre de la ville, traversant les docks, les squares et les canaux à grand bruit. En soirée, ma mère arrive de Madrid. Séance d’entraînement en salle, brouillard frais, bières australiennes, hollandaises, espagnoles, de même que les réceptionnistes, les garçons d’étage, les portiers. A l’aspirateur et aux corvées, des Africaines; dans la rue, flottant tel des méduses, des Somaliennes, plus loin, vers Park street, des étudiants boursiers. Nourriture pour tous, le hamburger, les frites surgelées, le toast, les salades au chlore. Sur les échafaudages, de solides anglais aux chaussures coquées. La ville est agréable, du moins au centre. Les hangars à bateau désaffectés abritent des bars, les magasins à blé, des appartements de standing, sur les voies d’eau, des équipes d’aviron. Peu d’agents, beaucoup de caméras. Une grisaille qu’illuminent aux devantures des kiosques les tabloïds.
Incubateur
Pendant un an et demi, domicilié au Criblet, face à l’Hôtel Elite, établissement du centre ville qui offre des chambres modestes à proximité de la gare, j’ai entendu jour et nuit les roulettes des valises de voyageurs gratter le bitume. Cela me permettait de savoir ce que devenait la personne. Soit elle entrait dans le bâtiment, se dirigeait vers la réception et le bruit s’interrompait, soit le bruit reprenait, signe probable que le prix affiché était trop élevé et que la personne tentait sa chance à l’auberge de jeunesse située à quelques pas, dans l’ancien hôpital des Bourgeois. Mais une autre question est de savoir ce que devenaient ces personnes après qu’elles aient trouvée place à l’hôtel ou à l’auberge, car force était d’admettre qu’il y avait plus de valises qui finissaient de rouler qu’il n’y avait de valises qui commençaient de rouler. Peut-être avait-on affaire à un centre de recrutement de travailleurs? Ceux-ci, arrivés par leurs propre moyens, repartaient à bord de la voiture de quelque placeur? Dans ce cas, la valise, à la sortie, n’était plus roulée, mais transportée de la porte de l’établissement au coffre de la voiture garée à bonne hauteur, sur une place réservée. Ou alors, les personnes disparaissaient. C’était ma théorie favorite. Ces faux touristes sont des immigrés. Le bâtiment est une plateforme: les personnes entrent avec pour tout vêtement ceux qu’elles portent et pour tout bien ce que contient la valise. A l’intérieur des chambres, elles sont transformées et renvoyées vers leur destination finale, en Suisse et au-delà, en Europe. Gala, soucieuse de défaire mon raisonnement, jurait que hormis quelques touristes, l’hôtel Elite n’hébergeait que des professeurs d’Université. Elle se rendit à la réception. L’homme installé derrière le bureau ne parlait pas français (à sa place j’aurais cherché sa valise). Elle vit le patron, un homme chenu qui s’épuisait à fumer trois paquets de cigarettes par jour. Il confirma. Des professeurs. Pendant une période, ayant une chance sur deux de me trouver devant la fenêtre au moment où une valise à roulettes finissait sa course rue du Criblet (la pièce de l’appartement ayant une largeur hors tout de trois mètres), je l’appelais pour lui désigner les professeurs arrivants: celui-là avec une veste de bûcheron, cet autre en pantalon de jogging et pantoufles, ce troisième, indien du sous-continent, une marmite sous le bras. Non, il y avait autre chose. Quelque part dans ce bâtiment fonctionnait un incubateur de talents. De fait, une preuve de ce que j’avançais me fut bientôt fournie: le soir, en façade, les chambres demeuraient éteintes.
- Il y en a de l’autre côté.
- Ah non ! Derrière, c’est des bureaux.
Mais Gala, comme à son habitude, se montra la plus forte.
- Ils n’allument pas, c’est tout. Il n’y a que toi qui a besoin de tant de lumière!
Bière
Vernissage des nouvelles parutions Art&Fiction. Habitué à trouver du vin sur le buffet, j’apporte dans un cabas cinq litres de bière que le gérant du bureau de Lausanne à refroidi sur ma demande. La salle est comble, je bois debout, dans le couloir, parlant peu ou à voix basse, dressant l’oreille pour entendre les échanges qui ont lieu sur les tréteaux. Une ambiance pour gens de quarante ans, me dit Awar. Je lui demande son âge, que je connais comme celui-de mon frère: quarante-cinq ans. Interdit, il s’en va. Un groupe prend le relais, joue sur scène. Musique emportée et dansante. Gala danse. Je finis le contenu du cabas, m’accoude au bar. Je cherche avec qui je pourrais parler. Je trouve, et parle. Les interlocuteurs s’en vont, d’autres les remplacent. D’ailleurs, parler est impossible: la soirée est à la danse, à la musique. J’abandonne. Je cherche ce que je peux faire. Boire. Ce que je fais. Et soudain, je constate que si j’entends ce qu’on me dit (à moins que je voie), je ne peux plus répondre. Mon interlocutrice, la linguiste qui a corrigé le Triptyque, comme je m’excuse, me dit, “mais non, je te comprends très bien”. Qu’elle soit sincère ou seulement aimable, une chose est sûre: moi, je ne m’entends plus. Aussi je retourne dans la salle, en fais le tour, m’assure que Gala n’a pas disparu (elle danse) et rejoins le bar. Il doit être vingt-deux heures. Puis jusqu’à deux heures du matin je dis n’importe quoi, sans rien y entendre, ce qui, noyé dans la musique, semble beaucoup plus convenable.
La Chine de Miller
A l’occasion du déménagement, je déplace des sacs de manuscrits, en tire des notes, les parcours et les trie, pense les avoir identifiées, me trompe, renonce à les trier et range le sac (à quoi ces milliers de pages, le plus souvent des versions alternatives de textes ou des brouillons pourraient-il servir?), puis ouvre un carton, saisis un mélange de coupures de journaux et de cahiers, et tombe avec surprise sur un extrait de Marcuse recopié il y a vingt-cinq ans qui résume en quelques lignes la nature (ou du moins ce que je crois telle) de mon projet d’essai sur l’Imaginaire social. J’aimerais le citer ici, mais il est à nouveau en vrac dans un carton ou un sac. Quoiqu’il en soit, le philosophe allemand établit qu’une société ne peut penser son présent et se projeter dans l’avenir si elle n’a pas accès à une ou plusieurs représentations imaginaires de son destin. Or, c’est bien sur la base de cette remarque qui a dû, à l’époque où je l’ai lue, m’impressionner fortement, que j’ai commencé de prendre des notes et continue de le faire en vue d’un livre dont j’annonce régulièrement, depuis dix ans, la mise en chantier. Incident — la relecture de cette note de Marcuse — qui m’a aussitôt fait penser à la Chine d’Henry Miller. L’auteur américain dit parfois Chine, parfois Tibet, si j’ai bon souvenir, et jure que sa vie ne sera complète que s’il visite ces pays. Plus avant, la fantaisie se transforme: il fait de ce pays, la Chine-Tibet, un lieu idéal où s’accomplirait son destin et, dans sa vieillesse, après l’époque de Big Sur, lorsqu’il vit à Los Angeles, prétend même que la visite de la Chine ne serait qu’un retour aux sources et en vient à s’inventer des ancêtres orientaux. Il y aurait ainsi chez chaque écrivain une sorte d’horizon qui complète idéalement son existence. Selon le caractère il s’agira d’une aventure en attente, d’un livre fantasmé ou d’un lieu utopique, sorte de Mont Analogue qui servirait tacitement de pôle magnétique.