Départ du vol pour l’Espagne à six heures. Brume et pluie sur Alicante. A peine six degrés. Nous tournons sur les giratoires à bord d’une Hyundai de location, prenons un café dans la banlieue, puis roulons en direction d’Albacete. En milieu de matinée, arrêt dans une station service flanquée d’un restaurant. Celui-ci est logé dans une masure qui transpire l’humidité. Autour, des terrains vagues et des usines désaffectées. Une gitane au service. Pas de bière pression. Frère revient des toilettes.
- Il n’y a pas d’eau.
Après avoir pris la commande, la gitane disparait dans une arrière-boutique qui a des airs de grotte. Je me penche: un âtre de mauvaise briques, des balais usés. Le plafond: il est en pente. La machine à cigarettes: éventrée. Et ainsi de suite: les tables ont des pieds rafistolés au ruban adhésif, les enseignes publicitaires ont perdu leur lettres. La gitane pose deux sandwich à l’omelette sur le comptoir et décapsule des bouteilles de Coca tirées d’un seau. Un client entre.
- Un café!
La gitane s’excuse et désigne un machine à café crasseuse branchée sur une rallonge électrique. Le client commande un jus d’orange. Surgit la patron. Il a les cheveux si gras qu’on les croirait enduits de beurre. Il apporte des oranges découpées sur un plateau, branche un presse-agrumes, recueille le jus dans un pot. La gitane, les bras croisées sur la poitrine (il fait froid), nous observe avec un mélange d’envie et d’inquiétude. Elle encaisse un prix trop élevé. Lorsque nous regagnons le parking sous la pluie, il nous vient à l’idée que le bâtiment était abandonnée et que le couple a récupéré dans les poubelles de quoi créer ce bar.
Bar gitan
Club
Dans le local en cave du club gallicien de Genève. Les coupes, les médailles, les maillots et les écrans de téléviseurs devant lesquels fument les supporters sont toujours là, mais le personnel est devenu mercenaire: des Sud-américains, un Philippin. Ici comme ailleurs l’argent vient de l’emporter. La famille de galliciens, après des années de travail, a fait son calcul et sous-traite.
San Manuel
San Manuel Bueno Martir, roman espagnol des années 1930 et son personnage de curé qui perd la foi. Devant de modestes paysans qui enterrent l’un des leurs, il déclare: “le corps reste ici et l’âme de même”. Je me souvenais de cette scène hier et une fois de plus son auteur, Miguel de Unamuno, m’apparaissait comme un fabricateur. La perte de la foi qu’il prête à son personnage, expérience dramatique, ne suscite pas l’émotion voulue car lui-même, homme d’académie et philosophe n’a jamais eu la foi. En se représentant ce que signifie l’incapacité à créer pour un artiste, il aurait pu approcher ce drame, mais je le soupçonne d’avoir pratiqué la littérature en idéologue, l’art n’étant à ses yeux qu’un moyen de défendre une thèse. Quelques années plus tard, avec un succès dû à son génie dialectique, Sartre suivra le même chemin.
Dictionnaire de la Mort
Sortis des cartons, les livres ont pris place sur les étagères neuves de Fribourg. Certains attendaient depuis la vente de la maison de Gimbrède en 2010, d’autres sont encore à Lhôpital, de l’autre côté de la frontière. Puis il y a le Dictionnaire de la Mort, gonflé, tordu, moisi, que Gala a déclaré dangereux. Avec des gants de vaisselle elle l’a porté sur le balcon. Couvert de neige ou brûlé de soleil, il est là, sous nos yeux, derrière la porte-fenêtre. J’ai promis de le jeter, mais j’attends d’avoir retrouvé une citation sur la mort de Louis XIV. Or, cette nuit mon rêve m’amenait à parcourir les volumes de la bibliothèque où je découvrais un second exemplaire du Dictionnaire de la Mort, ravi de pouvoir donner satisfaction à Gala en la “débarrassant des miasmes” sans hypothéquer ma future recherche.
Lit et robinets.
Jeudi Frère appelle pour une livraison urgente. Je me rends à la ferme familiale de Chapelle en voiture, trouve la clef, compose son numéro. De Rome, il me guide à travers le stock de robinetterie entreposé dans le garage.
- A droite, le carton blanc, tu prends deux siduos, au-dessus une douchette, à gauche un mitigeur…
Ainsi de suite.
- Nous ne gagnons presque rien, mais il faut soigner les clients…
J’emballe, porte au feutre l’adresse du dépanneur en sanitaire, descends à la poste de village, lave la voiture, reprend l’autoroute à Vaulruz, sors à Marly, m’arrête chez Ligne Roset et me balade parmi les canapés, les lits, les chaises. Un lit double me plaît, je fais ouvrir le nuancier. Le directeur accourt, prend l’affaire des mains de la vendeuse, me considère: pantalons de chantier, bottes, anorak, outils. — Le lit m’intéresse, je vais rappeler.
Vendredi, samedi, lundi. Je ne rappelle pas. Quelque part il m’a semblé voir un matelas de 160 cm. Dans l’un de nos bureaux ou à la cave, ou encore en France, chez moi. Or, il a disparu. Frère confirme: il l’a emporté dans son chalet.
Mercredi le directeur des meubles me relance. Je dis que je ne retrouve pas mon matelas, mais que je vais acheter ce lit.
- Lequel?
- Le plus cher.
Le directeur est satisfait. Moi aussi. Acquérir ainsi, sur un coup de tête, du matériel cher, m’a toujours satisfait. A l’inverse, vendre cher ce que je possède, m’a toujours déplu.
Kaboul
Chez P., rencontre avec une femme élancée, au visage fin, à l’anglais irréprochable. Nous parlons de ceci et de cela, nous parlons de sport. Elle me détaille un accident du genou. Je finis par me croire médecin. Suis-je célibataire. Je contourne. Elle commence alors plusieurs phrases par “Avec mon mari…”. De côté, quelqu’un me fait voir qu’elle me drague. J’y retourne. Elle part pour Kaboul, explique qu’elle sera reçue par le premier ministre, qu’elle visitera la zone protégée, que sa mission dure une semaine, que c’est une chance.
- Je me réjouis.
D’où il est facile de déduire qu’elle travaille pour une organisation internationale. Un moment je doute si elle parle de vacances ou de mission tant elle semble amusée à l’idée de se rendre dans ce pays en guerre. Je demande ce qu’elle y fera.
- Oh, juste voir!
Ombres
Pour la première fois au Guintzet, je n’ai plus accès lorsque je fixe de nuit le plafond de ma chambre, au langage volubile et changeant des lumières et des ombres que projettent sur leur passage les phares allumés des voitures, l’immeuble étant construit en retrait de la rue. Au squat de Roches, j’ai souvent fait le projet de capturer ces formes glissantes en les détourant au crayon. A six ans, dans ce gros HLM blanc des bords de la route du Lac à Préverenges, je me souviens que déjà je repoussais le sommeil afin de suivre leurs mouvements.
Crise
Deux boulangeries proches de l’immeuble de la rue Jean-Gambach. L’une rue du Jura. Clochette qui tinte, dame attentive, quelques mots échangés avec la commande du pain, et l’au revoir. L’autre place de la Gare. Alignement de jeunes filles pinces à la main désignant à n’en plus finir des clients enfilés et anxieux. Caisse enregistreuse qui crépite et faute de temps, de part et d’autre, formules convenues. Le XXème et le XXIème.