Intéressant cette expérience du centième singe pour illustrer par une métaphore le basculement d’un paradigme civilisationnel dans un autre. En 1948 les Américains conduisent une recherche sur le nucléaire. Décision est prise d’atomiser un atoll dans le Pacifique. Un avion largue la bombe. Les biologistes étudient alors le retour à la vie des espèces animales insulaires. Les singes ne semblent pas affectés, mais les noix de cocos dont ils se nourrissent sont irradiées. Les scientifiques capturent 12 singes et leurs montrent comment laver les noix de cocos dans la rivière. Ils les réintroduisent dans l’île. La population totale est de 1000 singes. Au fil des semaines, ce sont vint singes, puis quarante, puis quarante-cinq qui apprennent à laver les noix de cocos. Mais lorsque le centième singe a appris, les neuf cent autres lavent aussitôt leurs noix de cocos.
Boxe
Entraînement de boxe à l’extérieur, sur la colline du Guintzet. Alors que les installations du stade sont disponibles, Mochi nous dispose derrière les cibles de tir à l’arc. Un des archers interrompt nos combats: qu’il rate la cible et il y aura mort d’homme fait-il valoir. Nous voici sur le talus. Dix fois de suite nous l’escaladons, tapons dans les gants de l’adversaire, redescendons. Puis sur le terrain de football où l’entraîneur a repéré une barrière de cinquante mètres. Dans une direction nous sautons de gauche de droite, sur le retour nous marchons à quatre pattes entre les poteaux, exercice harassant qui pousse la moitié de la troupe à l’abandon. Essoufflé, se tenant les côtes, Simon qui a dix-sept ans me regarde poursuivre jusqu’au bout:
- Grand-père!
Pilates
Un peuple sans complexes, les Espagnols. Il est vrai qu’ils ont des coutumes, une langue, un vaste pays et qu’ils ne vivent pas comme les nouveaux Suisses dans l’arrière-cour d’officines internationales transformées en zoo. Et puis, ils n’ont jamais brillé par l’imagination. Mais tout de même, quelle agréable familiarité, quelle gentillesse et cet aplomb! Tout à l’heure je fais des exercices Pilates. Les postures sont parfois gênantes, je me mets donc à l’écart, vers le terrain de football, loin des regards des gens qui prennent le soleil au bord des bassins de piscine. Deux grands-mères passent. Elles s’arrêtent, demandent ce que je fais.
- Vous êtes professeur de gymnastique?
- Aucunement.
Nous parlons un peu, elles repartent bras dessus-dessous marcher autour de la piscine, reviennent. S’arrêtent encore. A ce moment-là, je suis sur le coude, les jambes superposées et tendues et je lève vingt fois pour durcir les cuisses. Les voici qui se mettent au sol, dans leur maillot de bain, avec leur quatre-vingt ans et tentent l’exercice.
Anniversaire
Anniversaire d’Aplo. Quinze ans. Le matin nous voulons visiter des grottes, mais nous les trouvons fermées. Sur une terrasse Aplo boit un chupito de hierbas. Les serveurs les plus consciencieux refusent. Trop jeune. Les autres apportent le verre, certains la bouteille. Avec Luv nous commandons à la pâtissière de Villafranca un mille feuilles sur lequel elle écrira l’âge et le nom d’Aplo, puis nous allumons un feu sur les berges de l’Ebre et grillons des entrecôtes dans la nuit.
Desierto de Bardenas
Course dans le désert des Bardenas. Nous prenons le départ à portée du Polygono, nom que porte la base militaire installée au milieu du désert. Deux heures trente, vingt-cinq kilomètres, trente-quatre degrés. La fin est pénible: je n’ai emporté qu’un demi-litre d’eau. Comme une averse est tombée en début de semaine, une flaque d’eau s’est formée sur la terre craquelée. Une grenouille se baigne là.
Arguedas
Encierro d’Arguedas. A dix-huit heures, nous sommes assis sur une des barrières qui ferme la rue. L’arène où aboutit la course est en vue. Dix minutes déjà que le coup de pétard qui annonce le début du lâcher a retenti dans la campagne. La plupart des villageois se tiennent sur la petite colline qui surplombe le centre du village. De ce promontoire, on voit les enclos à la périphérie, la rue principale et l’arène. Le pied de la colline fait rempart naturel. Les bêtes donnent quelques coups de cornes dans la terre puis descendent la rue pavée en direction de l’arène. Or, un jeune taureau fonce et parvient à grimper sur la colline. Le public crie, tombe, s’enfuit. Une femme jette son bébé par dessus la bête, le mari le rattrape et le met à l’abri. Aucun blessé. Le calme revenu, aux comptoirs des bars, sur les terrasses, dans la rue, tout le monde y va de son commentaire.
Bruxelles
Villafranca — Piscine municipale grande et belle, mais chère, du moins pour les visiteurs, les villageois ont droit eux à un abonnement. Afin de se renseigner sur les possibilités d’alternative, sachant que nous aurions à payer chaque jour vingt Euros pour nous cinq, nous allons à la mairie. Hôtel de ville somptueusement rénové. A l’étage, quatre dames assises devant des écrans. Nous sommes là, devant le comptoir, elles n’ont pas encore lavé la tête. Celle qui téléphonait, raccroche. Au lieu de venir à nous, elle compile un classeur. Arrivent des femmes Arabes. Laides, grosses, emmitouflées. Elles viennent chercher les subventions, les tickets repas, les fournitures scolaires. Image parfaite du tandem que l’Europe technocratique a mis en place: justifier un fonctionnariat improductif et coûteux en ramenant des miséreux sur le continent. Ce que me confirmera quelques jours plus tard le barman de la piscine avec qui je sympathise: ces secrétaires sont les personnes les mieux payées du village, elles gagnent trois fois plus que la moyenne salariale. Il me faut ajouter qu’après ce moment de flottement, elles se sont montrées tout-à-fait sympathiques. En revanche, non, pas de solution, nous aurons bien à payer vingt euros par jour pendant dix-sept jours pour accéder à cette piscine construite avec l’argent de Bruxelles.
Tudela
A Tudela pour les fêtes. Le dernier encierro a eut lieu en matinée. Un desfile de gigantes entraîne derrière lui les enfants de la ville, puis c’est l’apéritif sur le plaza Fueros. Les hommes portent le béret, le foulard rouge est noué en triangle sur la nuque. Pantalon et jupes, mais aussi chemise et blouses, sont blancs. Sauf pour le béret, nous avons respecté le code: les enfants portent tous trois le foulard. Longues heures à boire en terrasse après un repas dans un ancien entrepôt de vin et contre le soir spectacle de corredores (toreros qui jouent avec la bête) dans l’arène. Il est six heures et la piste est nettement divisée entre soleil et ombre lorsque le premier animal parâit. Aplo est enthousiaste, Luv à la fois effrayée et passionnée. Content que cela leur plaise. Excellente tradition. Quand on pense à la tristesse de notre football commercial. Sur les gradins, beaucoup de jeunes venus en couple ou en famille. Ce public connaît son art et participe. Des serveurs cheminent entre les rangs un plateau à la main. Nous prenons des glaces et de la bière.
Villafranca
Nous quittons l’autoroute à Tudela. Le paysage est aride, la terre jaune. Mais ce n’est pas la Castille. Plusieurs fleuves alimentent la région dont l’Ebre et les champs cultivés sont partout: tomates, blé, orge, maïs. Au travail derrière des tracteurs dont les roues lèvent la poussière, des Marocains. Peu après nous trouvons le village où nous allons passer les vacances: Villafranca de Navarra. Monfrère engage la voiture dans une ruelle . Bientôt il faut s’arrêter. Des buveurs ont assemblés leur chaises sur le passage. L’un d’entre eux nous indique la calle Paja. (Le lendemain,et tous les jours quand je passerai mon pain sous le bras ou de retour de la piscine, l’homme est là, assis au milieu de la route, dans l’ombre de cette rue étroite, devant le bar, son verre à la main.) Nous poursuivons, mais il faut demander une deuxième fois. Un groupe de personnes en habits devant une vitrine opaque. Il est dix-sept heures. Il faut une bonne raison pour mettre le nez dehors à ce moment de l’après-midi. Un homme se détache du groupe et nous indique le chemin. Lorsque nous démarrons, je comprends: il se tiennent devant le tanatorio. Nous atteignons la rue Paja. Elle est longue de quarante mètres, commence devant le porche de l’église pour s’achever devant un sole planté au centre d’une petite place. Un couple assis sur les marche de l’église vient à notre rencontre. Ce sont les personnes avec qui j’ai correspondu, Inès et Antonio. Ils ouvrent la porte de leur maison, nous remettent les clefs, Inès me tend les foulards rouges dont nous auront besoin pour aller aux fêtes taurines de Tudels. Le couple nous accompagne pour la visite, montre la vaisselle, les produits de nettoyage, les linges, l’huile et l’ail, puis s’en va. La semaine prochaine la famille part pour Fribourg où elle séjournera dans mon appartement.