Climat de compétition, mêlée, chacun pousse sa proposition. Lorsqu’une voix domine, les autres laissent dire. Si la proposition ne fait pas accord, la mêlée reprend. Dans les premières minutes personne ne l’emporte, puis un homme lâche:
- Un voyage en avion en Amérique.
Consternation: les autres trouvent cela d’uen banalité.
- Nu.
Et il les coiffe au poteau:
- Embarquement immédiat!
Rêve
Las Medulas
Las Medulas, dans la région de Ponferrada, une des plus importantes mines d’or à l’époque de Pline l’ancien. Nous dormons à l’abri d’une forêt de châtaigniers, dans une auberge construite en bois, en pierre et en ardoises. Avant que la nuit ne tombe, nous courons avec les enfants sur le sentier qui mènes aux grands effondrements, nommés cuevas, puis commandons de la bière en terrasse. Six motards hirsutes commentent la route de la journée, les kilomètre, les boucles et les cols tandis que le propriétaire grille les châtaignes dans un cylindre qu’il tourne à la manivelle au-dessus d’un feu. Dans une série de jardinets jonchés de pierre sèche, des oies, des palombes, des chiens, des dindons. Plus loin, dans le creux du talus, une cave naturelle où le paysan fait son vin, un liquide noir, passé, dans lequel maman trempe les lèvres. Béret sur le tête, flanqué de leur femme qui porte la jupe, des paysans passent sur des tracteurs miniatures. Ils montent dans les collines avec des seaux et récolent les châtaignes. Entre deux services de bière, la maîtresse de maison lave les vitres de la véranda. Puis elle propose de faire notre linge, grille de la viande, apporte des lamelles de jambon, une soupe à l’ail, siffle les chiens, les nourris, renseigne les motards et met la table pour les douze hôtes du soir. Face au téléviseur, dans l’entrée du bar, la grand-mère de 86 ans. Rencognée, une bouteille de vin rouge et un bol de pain sur la table, elle regarde des dessins animés. Sentiment d’avoir atteint un lieu vierge. Le comportement est changé. Plus de paroles oiseuses, plus de pose. Des silences, et l’aboiement des chiens, le bruits des animaux, les craquements du feu, les chutes de marrons. Comme la veille à la churasqueria, la patronne apporte alors un plateau de viande qui nourrirait une armée. Et le lendemain, au petit-déjeuner, même profusion. Le ventre plein, nous partons pour la marche. Une petite heure pour atteindre le mirador de Orellan qui offre une vue complète de la vallée et ses pics de terre rouge émergés des bois. L’entrée des mines en revanche est fermée. Les enfants regrettent. Nous rebroussons chemin et pénétrons au pied de la cordillère dans les effondrements: la voûte des cuevas est à 30 mètres, la terre éclairée par le soleil de midi flamboie, l’air embaume. J’essaie de me représenter la ville, la vie, l’extérieur. Impossible. Il semble qu’il n’y ait rien d’autre que ce lieu, Las Médulas, coupé du temps.
Machines
Et si le projet machiavélique consistait à multiplier les entraves à l’expression de l’énergie vitale afin de mettre à terme l’individu en situation de communiquer avec les machines? Si on prouvait les théories par les exceptions, on établirait facilement que l’individu nommé “terroriste” ou “tueur”, peut importe ici le lexique, est d’abord utile au système. Sa violence est captée par la propagande et sert le discours et l’imagerie de la répression. Sa violence, c’est-à-dire un phénomène d’expression unique porté à l’extrême du fait même de sa frustration continue, est immédiatement profitable si elle est mise au service de cette didactique de la contrainte qu’exerce le groupe social sur lui-même. Mais abattage de celui qui s’exprime dans un passage à l’acte ou sevrage méthodique de l’individu de modèle moyen, l’effet recherché, de théorique devient réel: la force qui dans l’individue individualise et produit de l’existence est niée puis réinscrite dans un projet où celui-ci s’entend exclusivement comme partie d’un tout; ce tout qui a pour vocation d’être géré par une rationalité aboutie, schéma que seules peuvent orchestrer sans erreur des machines.
Mygale
Monfrère me raconte qu’au début de sa relation avec Anaelle Jarbo emmenait toujours ses mygales. Il les emportait dans une caisse pour aller au restaurant, puis quand ils prenaient un hôtel pour la nuit il les plaçait sur son épaule. Au moment de dormir, il les laissait se promener dans la chambre. Jusqu’au jour où l’une d’entre elles a disparu. Un spécimen velu de dix centimètres.
Cours de nuit
Cours de Bernard Stiegler. La feuille devant moi, sur laquelle je prends mes notes, lui sert également d’aide-mémoire. Il parle, je note. Il tire, je tire. Je note. Et voici ce qu’il professe: je vais vous expliquer le principe d’inversion. Et Stiegler de dessiner à sa manière malhabile de philosophe pour qui les choses sont une facteur de handicap un sablier. Bien entendu, dit-il, seuls valent les concepts, mais afin de vous faciliter la tâche, je recours à l’illustration.
- Donc, un sablier. Ici en haut, la nuit; en bas, en miroir, le jour. Vous remarquerez que la nuit et le jour, nuit-jour, donnent le minou. Et de la même façon que la France, l’hexagone, légèrement esthétisé, évoque le flambeau de l’Action française, si vous placez notre pays face à un miroir (comme on dit que le point consiste sur le plan), vous aurez la France pleine ici, dans la réalité et la France vide en face, dans le miroir, la France riche ici, dans la réalité, qui est une illusion, et la France pauvre en face, dans le miroir, et ainsi de suite. Ce qu’il conviendrait de nommer, sans jeu de mots, un camp de contestation.
Ainsi entendais-je Bernard Stiegler discourir en rêve cette nuit et marchant vers les toilettes, je pensais: idées géniales d’un alcoolique de la lignée des Deleuze.
Monforte 2
Château médiéval de Monforte. La route d’accès s’enroule sur le mont, la forteresse est protégée par une tour de plan carré de quelque trente mètre. Ce soir, je partage la chambre avec Luv. Au crépuscule nous fixons la cordillère qui ferme l’horizon en direction de Saint-Jacques. La ville glisse dans le noir, les derniers papillons d’automne se brûlent sous les réverbères, un brouillard monte. Dans les souterrains, face à la salle du chapitre — le bâtiment faisait aussi monastère — coule une fontaine au bec de cuivre. En face, la direction du Parador a creusé les blocs de pierre hiératique pour inscrire dans la masse un jacuzzi de la taille d’un baignoire que les enfants font déborder pendant des heures. Monfrère et mois sommes à l’étage: seuls, nous tenons le bar. Dans le déambulatoire, parmi les gravures, celle qui montre en partie inférieure trois médaillons allégoriques. L’un d’entre eux est le Silence. Il est inscrit entre l’ Economie et la Divinité. Il montre: un poisson échoué sur un banc de sable portant dans la bouche un bague. Le poisson porte un cœur dans lequel une clef d’armoire ferme des lèvres.
Monforte
Marché aux puces de Monforte. Vient y vendre qui veut, et gratuitement. Ainsi, à côté des gitans et des marchands de bibelots, des paysans vendent la production de leurs jardins: ails, carottes, choux, patates. Et pas n’importe lesquels: des légumes authentiques! Les carottes sont difformes, elles ressemblent à des coloquintes; les patates sont difformes, elles cloquent et pèlent, elles sont raides de boue; les salades pleurent, les choux bourgeonnent. Ah, qu’a-t-on fait à nos légumes? Pourquoi tout se tient-il si droit, tout brille-il tant? Pourquoi tout est-il insipide et mauvais? Je voudrais tout acheter de la production de ces paysans de Monforte: mais comment faire rentrer ces merveilles dans les valises et les valises en cabine?
Via Argentum
En route pour Silleda. Pourquoi Silleda? Parce qu’il y a un hôtel. Quoi d’autre? A première vue, des monts, une industrie agonisante, des villages tassés. Nous avons procédé ainsi: la camionnette doit être rendue à Madrid dans huit jours et il s’agit de rouler moins de deux heures par jour. Pourquoi Silleda plutôt qu’une autre bourg? Parce que renseignements pris, ce bourg offre un cinq étoiles. Pour l’instant, il est quinze heures et nous avons faim. Les enfants jouent à l’arrière, maman est assise seule sur la seconde banquette, Monfrère conduit, je guette les restaurants. En voilà un. Sur le bord de la route, flanqué d’une trentaine de voitures. En terrasse, sept gamins chinois et un blanc. La déduction est évidente: c’est un mariage. D’autant plus que nous sommes samedi. J’entre, je demande une table pour six. Erreur, c’est un restaurant, nous sommes samedi, les Galiciens déjeunent. Nous voici dans une vaste salle à manger. Plat unique, de la viande. Mouton, porc, boeuf, chorizo cuits au feu. La parrillada. Plus d’un kilo de viande par personne. Et nous avons les trois enfants. Le serveur apporte des frites et des plateaux de salade verte. Aux tables les gens parlent, s’embrassent, rient et mangent. Ils mangent avec un plaisir contagieux. Et ne cessent de commander. De nouveaux plats de viandes paraissent. Levez le petit doigt, le serveur rapporte aussitôt de la viande, des frites ou de la salade. Je m’approche des cuisines. Une toque sur la tête, un pic à la main, le maître des viandes grille ses morceaux sur une plaque de deux mètres tandis que son collègue jette du bois dans les flammes. Puis nous repartons en campagne et nous nous perdons. La route devient chemin, le chemin s’efface. Nous jurerions pourtant avoir vu un panneau indiquant notre hôtel. Le constat s’impose:
- Un cinq étoiles dans un endroit pareil, c’est impensable!
Soudain la route s’interrompt. Je saute à terre. Devant moi, un portique de pierre surmonté d’une croix, dans la cour, un coffre de pierre sur jambages qui ressemble à un tombeau romain: peut-être une ancienne remise à grains. Nous sommes en Espagne, nous sommes au bout du monde. Un chien aboie. Une seconde plus tard, il est sur mes talons. Monfrère donne le tour, nous regagnons la route nationale par les forêts. Une heure plus tard nous découvrons l’hôtel: le Via Argentum. Juché sur une colline, c’est un bâtiment neuf en marbre. Alentour, le village est encore traversé par les ânes et les coqs; dans les étages de l’établissement, tout n’est que design, matériaux et cuir noble. Après un entraînement de Krav Maga, nous laissons les enfants à la piscine et partons courir. Nous voyons ce que c’est: à quelques mètres, derrière des monticules de terre formés à l”occasion du chantier (un vieillard solitaire muni d’un fouet promène son chien), voici les pavillons de la Foire internationale de Galice. Un kilomètre de long, cinq cent de larges. Clôtures, toits, halles, coursives, guichets, escaliers mussoliniens donnant sur des esplanades et des rues. Le tout, abandonné.
Tout le monde
Bureau de Fribourg. Distraitement, je fixe le jardin. Image habituelle. L’étrange villa au toit pointu de l’autre côté de la rue avec au premier étage son chandelier de verre éclairé à toute heure, l’aplat de gazon au-dessus du parking souterrain, l’abri à vélo où je range mes sacs d’affiches, la colline du Schönberg au loin. Soudain j’aperçois un homme près de l’abri. Il tient dans les mains deux objets jaunes. Je cherche ce que ça peut être. D’un pas pressé, il dévale l’escalier, rejoint la rue. J’oublie. Le lendemain, comme je rentre par le jardin, je le croise. Je salue, Gêné, il s’efface. Il ramassait les coings tombés sous l’arbre selon la règle qui veut qu’un fruit tombé appartient à tout le monde.