Le principe de “logique inhérente” chez Marx, inspiré de la philosophie de l’histoire de Hegel, postule que les rapports entre les forces productives sont l’unique moteur des changements sociaux. En ce sens, et en toute ironie, l’Union soviétique n’a jamais été aussi marxienne qu’en 1991 (et bien plus qu’en octobre 1917, à l’occasion d’une révolution imposée aux masses) au moment de l’effondrement de l’empire survenu, pour partie au moins, en raison de l’incapacité du gouvernement russe à opérer sur le marché financier international.
Anniversaire
A Saint-Jacques avec Monfrère et les trois petits-enfants pour l’anniversaire des 70 ans de maman. Nous avons loué une camionnette neuf places et tournons sur le périphérique. Une averse tombe, les passants s’abritent. En 1991, lorsque nous arrivions dans la ville après avoir parcouru le chemin à vélo depuis Bayonne, il faisait le même temps. Nous étions sales, fatigués et contents. A la cathédrale le bedeau a inscrit nos noms dans le registre des arrivants, puis le curé nous a emmené dans la sacristie pour apposer dans notre livret du pèlerin le dernier tampon d’étape. Un couple de Français venait lui aussi d’atteindre Saint-Jacques. La femme ne cessait de répéter “que c’était dur, si dur, qu’elle avait failli abandonner”. Le curé se désintéressait. Nous ne disions rien, ne pensions rien. Nous n’avions qu’une hâte, entrer dans un bar et rire. Nous avons traversé par la cathédrale pour gagner les quartiers bas. L’officiant annonçait devant les fidèles notre arrivée: Fabien Friederich, de Suiza; Alexandre Friederich, tambien de Suiza. Ce jour-là, cinq autres pèlerins étaient arrivés. Aujourd’hui nous sortons d’un hôtel de luxe et la ville me paraît plus agréable que dans mon souvenir. D’ailleurs la pluie a cessé. Les enfants vont devant: ils jouent, n’ont pas conscience d’être en Galice, en Espagne, ailleurs. Nous leurs désignons les façades, les chapelles, les colombages, les fontaines. J’explique la barque échouée de l’apôtre et le sens du pèlerinage. Il y a deux ans Monfrère l’a entrepris dans l’autre sens, à pied, sur sa partie centrale: il en est revenu dégoûté. Un chemin pris d’assaut, une hostellerie comble, une compétition entre marcheurs pour obtenir les meilleures tables dans les restaurants d’étape. En 1991, nous dormions seuls dans les auberges et une fois au moins, faute de ravitaillement, une voisine nous a fait asseoir chez elle avant de confectionner une omelette.
Après l’installation à l’hôtel, nous allons à la cathédrale. Elle est pleine. Des échafaudages cachent une partie du transept. Assis sur les bancs, les marcheurs remuent les pieds. Ils tiennent leur cannes, gardent sur les épaules leurs gabardines de pasteur. Devant le cloître d’un chœur illuminé, un Asiatique chante et prie. A l’intérieur, une femme de ménage dépoussière l’hôtel, indifférente. Un son aigu retentit dans l’église que j’attribue à un haut-parleur défaillant. Ce sont des notes d’orgue. Les fidèles attendent la messe. Elle ne vient pas. Nous restons dix minutes, descendons dans la crypte, circulons dans la foule. Plus tard, habillés pour cette soirée d’anniversaire, nous sautons dans un taxi afin de rejoindre le no 16 de la rúa de San Pedro. Je donne l’adresse au chauffeur et lui indique le nom du restaurant: O dezaseis.
- Vous connaissez?
- Oui, c’est au numéro 16. O Dezaseis veut dire: “au numéro seize”.
Avion
Fortes turbulences sur Saint-Jacques de Compostelle. L’avion secoue et tangue. Les passagers s’exclament. Ils rient. Cela n’a rien d’amusant. Mais la notion de réalité a perdu son sens. Notre époque est au jeu. Mêmes accidents, même morts, mais auparavant, la vie est un jeu. Les mains crispées sur les accoudoirs, Monfrère demande si on voit le sol. Je me penche. Les lumières de la ville viennent d’apparaître.
- L’avion descend.
Le capitaine a donné la température. Douze degrés. Bien que nous soyons sortis des nuages les trous d’air se multiplient. Des nuées filent contre le hublot bientôt remplacées par de la pluie. Nous continuons de descendre; l’appareil est toujours aussi instable. Lorsque le capitaine coupe les réacteurs pour poser l’avion, celui-ci est de travers. Chacun le sent. Les passagers qui riaient se taisent. J’ai en mémoire cette image d’un film amateur mis en ligne l’an dernier: un gros porteur va toucher le sol quand il est balayé par un rafale de vent. Le pneu droite touche, lâche une fumée, l’aile bascule, le capitaine relance les moteurs, évite de justesse l’écrasement. C’est donc notre tour. A quelques mètres du tarmac notre appareil continue de tirer à hue et à dia. Il se pose, semble battre des ailes, freine brusquement. Silence, puis la voix du garçon de cabine, posée et rassurante. Impossible de dire s’il a eu peur. On connaît les consignes: tricher, sourire jusqu’à la mort.
Jaune
Passage de la ceinture jaune de Krav Maga. Dans la salle, les habitués, des membres d’autres clubs et quelques curieux. Je me demande ce que je fais là. Echauffement intense, puis appel des prétendants. Accoudé sur un arçon, le juré fait disposer des tatamis au sol. Un premier candidat s’élance pour un roulade. N’ayant pas pris garde, je suis second dans la file. Trente personnes regardent. Les roulades et les chutes sont la partie la plus difficile: je les ai répétées avec Vaako puis avec Tatlin et j’ai encore de la peine. Je décide de faire ça à l’audace, sans réfléchir à la position de mains, de la tête, de l’épaule. Je m’élance. Cela marche! Reçu à la première tentative. Même approche pour la roulade arrière… et cela ne marche pas. Je me coince, je bascule, je dévie. Recalé. Heureusement, je ne suis pas le seul. A la troisième tentative, je passe par tolérance. Ensuite, une heure de parades réussies: contre couteau, contre étranglement, contre directs. A la fin, lecombat. L’entraîneur choisit les adversaires. Il appelle un élève de St-Maurice, l’avertit que j’ai plus de quarante ans… L’autre fait signe qu’il en tiendra compte. Les premiers coups partent , je le touche au ventre, aux épaules, je pare. Il avance, mais ne me touche pas. Et puis je prends un direct au visage. L’entraîneur le sermonne. Pour moi, je n’ai même pas tenter de le frapper au visage et d’ailleurs je frappe léger. Tout le problème de ces combats dits “souples”: qu’a-t-on le droit de faire exactement?
Tatlin
Tatlin superbe ce soir. Longue chevelure rouge dénouée, les yeux qu’elle a grands agrandis par la fièvre. Le teint frais et pâle.
- J’ai été admise à Paris!
Ce qui veut dire qu’elle partira après Noël.
- Et le Mexique?
- Oh, ça, c’est après! D’ailleurs, j’ai une meilleure offre en Egypte.
- Au Caire?
- Je crois.
Gael nous regarde de biais. Pour ma part j’ai abandonné. Après toutes ces années ma capacité à abandonner est sans limites. Nul ne peut me concurrencer sur cette capacité d’abandon. D’ailleurs, elle était déjà là à l’adolescence,. Un forme d’orgueil. Quand la liberté de l’autre est insondable, le désir ne doit pas être confondu avec la volonté: je me retire et confie au destin la suite des événements. Pour avoir ignoré cette loi universelle j’ai souffert plus qu’il ne le faut. Ainsi c’est mon tour d’observer Gael. Lui n’abandonne pas. Il se rapproche, et m’ayant serré la main, occupe ma place.
Abri
Absolument démotivé. Vous êtes là, vous mettez les formes, parlez et souriez. Du théâtre. L’habitude. L’adhésion est réelle mais instantanée. Quand l’interlocuteur tourne le dos, le jeu s’arrête et un sentiment s’impose: pas intéressant. Étrangement une force demeure, elle est sous-jacente. L’homme n’est pas vaincu. Au fond ce sont les réussites qui sont le plus désespérantes, car au-delà du coup d’adrénaline elles prouvent que nous avons cédé aux sirènes de la compétition. Le jour où j’ai obtenu ma licence d’Université, je me suis, je ne sais trop comment, retrouvé seul tôt dans la soirée. La semaine précédente j’avais cédé sans contrepartie le cinq pièces que j’habitais rue du Puits-St-Pierre à des demi-inconnus. J’ai sonné à l’interphone, ils ont déclenché l’ouverture de la porte, mais je ne suis jamais arrivé au sommet de l’immeuble: enroulé dans ma veste, je me suis calé dans l’abri anti-atomique où j’ai passé deux jours à ne rien faire, convaincu que c’était la seule position à occuper une fois que l’on a réussi un devoir imposé par la société.
Bon sens
Bon sens d’Henry Miller: “La condition sociale est mauvaise, mais la vie elle-même est toujours bonne. C’est l’homme qui gâche tout. La vie est tout ce que nous avons, tout ce que nous connaissons. Elle est tout, bonne ou mauvaise, c’est la vie et on ne peut pas en dire plus. Nous devons la mettre en contraste avec cette vie sociale qui n’en est pas une — sauf dans les petites communautés où il y a une idée de base [ ]”
Gormiti
L’an dernier je me donnais pour tâche de parler dans un livre prochain du gormiti. Dans les dernières phrases de Fordetroit, j’annonce ce texte, ou plutôt, l’analyse de cette maladie. J’en discutais avec Aplo. Rien de tel pour fixer l’idée. Je fais du skate depuis plus de trente ans, lui disais-je, et je ne me souviens pas avoir heurté un passant. Or, depuis peu, se faufiler est devenu difficile. Les passants n’ont plus le sens de l’équilibre. Ils ne marchent plus, ils flottent. Le skateur est à la merci d’un mouvement soudain et imprévisible. Et cette perte de consistance des corps à son équivalent dans la langue: l’interlocuteur ne se situe plus. Dans ces entretiens de Pacific Palisades réalisés par Christian de Bartillat en 1972, Henry Miller dit: “En fait, nous sommes arrivés à un état de neutralité. Nous sommes neutres, nous ne sommes plus hommes ou femmes, furieux ou tendres. Tout est égal, dégonflé. C’est le plus grand danger auquel nous sommes confrontés, et, en ce sens, nous perdons notre humanité”.
Tapis
Tatlin, grande, belle, rieuse. J’ai oublié mon pantalon, ma coquille, nous répétons des défenses de Krav Maga, nous combattons. C’est dimanche après-midi, la salle de boxe est vide. Face aux miroirs nous entraînons les coups de pied, les étranglements, les parades contre couteau. Nous gardons le plus difficile pour la fin, les chutes, les roulades. Je viens de disposer le matelas au sol quand la porte s’ouvre. Survient Mohammed, l’entraîneur de boxe. Surpris, plus que cela, gêné. Il appelle derrière lui. Trottinnent deux femmes âgées en tchador. Il voulait montrer sa salle de travail. Pour être discret, il a choisi le dimanche et nous voici. Tatlin et moi sommes tous deux ses élèves. Lui est un excellent maître de boxe. Nous saluons, puis continuons nos exercices. Du coin de l’œil, j’observe Mohammed. Et je vois ce que c’est: il lève le rideau qui ferme la pièce latérale, montre à ces grand-mères débarquées du bled le tapis. Il n’a pas oublié, il est un bon musulman. Il prie. Les discours lénifiants n’y peuvent rien: ni intégration ni inclusion, le sens de la culture démocratique leur échappe, l’échec est programmé.