Je ne cesse de me dire, ce n’est pas là qu’il faut être, ce n’est pas cela qu’il faut faire (hormis l’écriture, qui est inséparable). Où faut-il être? Nulle part. Il ne faut pas demeurer, il faut traverser. Passer d’un lieu dans un autre. L’installation n’a de sens que dans un lieu sans histoire (ou du moins dont on ignore l’histoire). Il apparaît à mesure, selon les efforts engagés. Une fois constitué, il est temps de partir. Un lieu achevé, un lieu qui impose ses déterminations, quel intérêt? Dans la vieillesse, oui, mais auparavant? Marqué par un mysticisme sans doctrine, je plaide pour le démiurge: aux prises avec le néant, l’homme devient dieu en suscitant le monde. Aucune connaissance n’est requise, pas de talent spécial: échecs et réussites ont ici le même pouvoir créateur.
Ambon
Hier je prends contact avec des gens qui vivent aux Moluques. Les images d’Ambon, la capitale, montrent une épicerie, un marché, une mosquée. Aucun aperçu du pays. La carte ne me renseigne pas: combien d’autre localités, de quelle taille? Je ne vois pas de routes. Volcans, collines, forêts. L’archipel est trois fois plus étendu que la Suisse. Voici donc ma représentation des Moluques: un ville-porte, Ambon, puis un territoire inconnu. Mon rêve de cette nuit caricature ce sentiment. Je grimpe les barreaux d’une échelle. En haut et en bas, il n’y a rien: ni sol ni ciel. Un de mes contacts m’encourage à poursuivre l’ascension. Si je panique, je lâche, si je lâche je meurs. Il suffit de paniquer et je suis mort. Cette idée me fait paniquer.
Pommes 2
- Ah les pommes, me dit Crausaz, chaque pomme que tu manges, tu gagnes un jour de vie! Moi je ronge toujours une pomme quand je vais aux champs. Mais l’année passée, on en avait plus. Françoise en a pris au supermarché. Hé bien six mois après elles avaient pas pourri! Dès qu’elle les a déballées, je lui ai dit: “elles sentent le vieux!”
Coup
Peu après mon arrivée en Finlande, à Helsinki, dans le préau de l’école, un camarade m’a donné une gifle. J’avais sept ans. Je suis rentré en classe, j’ai réfléchi.A la récréation suivante, la cloche sonne, la maîtresse nous regroupe sous le couvert. Je sors du rang, je me place devant le camarade, je lui rend sa gifle. Maîtresse comme élèves me fixent estomaqués. J’y pensais ce vendredi comme Aplo me disait: j’ai pris un coup. La prochaine fois, je le rendrai.
Imagination
Le plus triste est notre manque d’imagination. Une fois que l’on a mangé, qu’y a‑t-il d’autre pour rehausser la vie que l’imagination? Or, nous croyons qu’il existe des obligations. Cette croyance est infernale. Elle brûle l’imagination. Si je vois bien l’état de notre société occidentale, je suis tenté de dire que l’un des seuls domaines où l’imagination demeure une valeur conquérante est la science: les savants ont certes hypothéqué leur quotidien au point de le réduire à la routine, mais c’est armés d’imagination que les meilleurs d’entre eux s’attaquent à l’obscurité du monde.