Départ 2

12h42 en gare de Lau­sanne. Pour trou­ver sa place, il faut s’ex­cuser. Pour hiss­er son bagage, ruser. Passe le marc­hand de bois­sons. Gala com­mande une bière. Je sur­veille l’hor­loge sur le quai. Deux min­utes de retard. Qua­tre. Gala dis­pose les ver­res, les rem­plit. Six min­utes. Annonce: “suite à une avarie tech­nique, ce train est annulé. Nous pri­ons les voyageurs de se ren­dre sur le quai 8.” Il ajoute: “sans pren­dre de risques” Cent per­son­nes se pré­cip­i­tent. Nous sommes à l’é­tage: l’escalier n’est plus qu’un amon­celle­ment de corps, la plate­forme est envahie. Trop étroite pour con­tenir le mou­ve­ment, la porte débor­de. Le vis­age fer­mé, l’air obtus, les voyageurs se déversent dans le pas­sage souter­rain, sur­gis­sent sur le quai opposé, se répar­tis­sent dans le con­voi de rechange. Déjà plein, celui-ci se rem­plit. Nous por­tons les sacs, les valis­es, nos ver­res. Le con­trôleur sif­fle. La fébril­ité gagne la foule. C’est un début de panique. Parce qu’il ne se passe jamais rien, il se passe quelque chose. Gala a dis­paru. Je me hisse dans un wag­on. Le train s’ébran­le. Les places vacantes sont occupées, les pas­sagers s’im­mo­bilisent. Survient Gala:
- Mon sac?
J’ai sa valise, mes affaires, la canette de bière. Alors le sac… Les pas­sagers s’en mêlent. Un Mon­sieur affirme que, juste­ment, le con­trôleur de l’autre train courait le long du quai un sac oublié à la main. Gala se fau­file dans le couloir, attrape un sac rangé en hau­teur: le sien. Les autres pas­sagers la con­sid­èrent atter­rés, ils s’en veu­lent: que n’ont-ils com­pris ce que nous sommes? Des ivrognes, des drogués. Nous aval­ons la bière chaude et chère de la com­pag­nie de chemins de fer. Qu’im­porte? Le temps presse. Je refais les cal­culs. L’avion pour Doha décolle à 15 heures. Or, le train s’ar­rête. A Morges, puis à Nyon. Et par deux fois, il prend du retard. A l’en­trée de la gare de Genève, il s’ar­rête encore. Annonce: “notre train est arrêté.” Les voisines s’in­quiè­tent: elles vont à l’aéro­port. Je plaisante. Annonce: “nous vous tien­drons infor­més, pour l’in­stant, notre train est arrêté.” Trêve de plaisan­ter­ies. Dix min­utes, quinze. Cette fois, la panique est réelle. Les gens s’in­quiè­tent pour leur vols, leurs cor­re­spon­dances, leurs réser­va­tions d’hô­tels. Aus­sitôt les portes du train ouvertes, ils saut­ent à terre et valis­es à la main courent. Or, la gare est déserte, et noirs les pan­neaux d’in­for­ma­tion. Dans les haut-par­leurs, cette annonce: “une opéra­tion de police est en cours dans l’aéro­port. Tous les train sont annulés.” Les voisines, deux ado­les­centes, veu­lent pren­dre le bus. Où vont-elles? A Cape Town. Quelle heure le vol? 15 heures. Un taxi, parta­geons un taxi! Elles désig­nent leur valise. Elle est énorme. Car­rossée. Je la dresse, je la roule. Ce n’es pas une valise, c’est une voiture. Gala veut sor­tir côté lac. Je l’en dis­suade: les autres voyageurs sont allés dans cette direc­tion. Côté Mont­bril­lant, qua­tre taxis sont garés à la sta­tion. Les chauf­feurs, des Arabes de France, atten­dent. Gala fait des signes, je les hèle. Ils croisent les bras. En temps nor­mal, ces gens méri­tent d’être coulés dans du béton; c’est dire en sit­u­a­tion d’ur­gence. Par pré­cau­tion, je recule. Les coups ris­queraient de pleu­voir. Gala qué­mande. Ils per­sif­flent:
- C’est la grève, Madame!
Une voiture par­ti­c­ulière débouche des Cropettes. Gala l’ar­rête en milieu de chaussée. Bon enfant, le type ouvre son cof­fre. Les Arabes s’a­van­cent, le men­a­cent. Effrayé, il remonte dans son véhicule et démarre. Les ado­les­centes sont scan­dal­isées. Gala tance les Arabes. Le meneur:
- Vous êtes une égoïste!
De retour à la gare, même pan­neaux noirs. Je fais remar­quer les quais. Il sont vides. Où sont donc passés les autres voyageurs? Enfin, un train est annon­cé. Nous mon­tons. Huit min­utes. Nous ne lâchons plus nos mon­tres. A trois heures moins cinq, le con­voi s’im­mo­bilise sur les quais de Genève-aéro­port. Au bas de l’esca­la­tor, un attroupe­ment. Des cor­dons de sécu­rité divisent le quais dont une moitié est fer­mée. Valise en main, je saute par-dessus le cor­don, cours dans l’escalier, tra­verse les galeries marchan­des.  Entre une bou­tique de par­fums et un chalet suisse en car­ton, un polici­er en tenu de démi­nage, ravi, plonge la tête dans une poubelle. Les deux ado­les­centes vont devant. Je les dou­ble, elles me rat­trapent; nous arrivons ensem­ble devant le guichet d’en­reg­istrement. L’hôtesse range ses sty­los.
- Madame!
Elle ouvre un tiroir, y remise son tam­pon.
- Pour Doha?
Elle hausse les épaules.
- Nous sommes qua­tre, nous sommes six, tenez, et ceux-là!
Décidée à ren­tr­er chez elle, en France, il n’y a plus la moin­dre étin­celle dans ses yeux, et pour cause: elle a fini sa journée. Pour se débar­rassez du prob­lème, elle lâche:
- Essayez au comp­toir no 6.
Où une Française pim­pante por­tant le galurin de la Qatar air­ways nous explique qu’elle ne peut rien faire.
- Vous avez cinq min­utes de retard. Notre prochain vol est demain, à la même heure. A con­di­tion qu’il ne soit pas com­plet… Et bien sûr, il fau­dra racheter un bil­let.
Les Sud-Africaines fondent en larmes et appel­lent leurs par­ents. Prenant un longueur d’a­vance, un cou­ple chilien pian­ote sur ses télé­phones. Gala obtient le numéro de la com­pag­nie de chemins de fer. Appuyez sur deux, appuyez sur un, vous allez être mis en con­tact… nous nous efforçons… Lorsque j’ai un inter­locu­teur en ligne, il est Russe. Com­ment le sais-je? Il me demande mon nom, ne donne pas le sien. Et demande quel est mon prob­lème. Et votre nom, lui dis-je. Quel rap­port? Répond-il. Une machine qui vous redirige sur un homme sans nom! Russe. Où peut-il bien se trou­ver? Chez lui, en culottes, un paquet de chips ouvert sur la table?
-  Quand vous vous ren­dez en voiture à l’aéro­port, vous risquez aus­si d’avoir du retard, me dit-il.
- Vos argu­ments ne m’in­téressent pas! Vous tra­vaillez pour la com­pag­nie de chemins de fer, ne me par­lez pas de voitures! Que comptez vous faire pour moi?
Un silence, puis:
- A la rigueur, je pour­rais vous envoy­er un bon de Fr. 10?
J’ex­ige une copie du règle­ment. Épelle mes adress­es mail. Lui fais savoir ce qu’il est: un con.
Après quoi nous appelons l’a­gence qui a ven­du le vol. Un stan­dard à Paris. Un Arabe.
“Oui… écoute Mon­sieur, je com­prends ce que vous me dîtes, mais… oui, oui, bien sûr, mais, attends Mon­sieur, ce que je veux vous dire c’est que la com­pag­nie doit… oui Mon­sieur, mais d’abord…“
Instal­lés au Mon­treux Jazz café, nous com­man­dons de la bière. Enfin, de la bière… Cette urine gazeuse, la Heiniken. Autour des tables de plas­tique, des Français encra­vatés qui sautil­lent. Des gens impor­tants. Ils résol­vent des prob­lèmes de man­age­ment, de cater­ing, de ges­tion­ing, de walk­ing et, le soir venu, rejoin­dront leur vil­lages à mosquées, à bord de leurs Renault Clio. Heureuse­ment il y a un réseau wi-fi gra­tu­it. D’ailleurs il ne fonc­tionne pas. Pour se diver­tir, les 10 écrans qui retrans­met­tent des con­certs don­nés au fes­ti­val de Mon­treux. Des équipages d’Africains à trompettes qui impro­visent des titres de jazz longs comme une journée sans pain. Je branche l’or­di­na­teur sur le télé­phone. Plus ques­tion d’aller à Doha. Nous irons au moins cher. Mil francs de per­dus, c’est assez pour aujour­d’hui. Turk­ish Air­lines. Par­fait. En décem­bre, Mon­frère est resté blo­qué douze heures à Istam­bul. J’achète. Le vol part le lende­main. Pen­dant ce temps, Gala est avec la police. Elle a oublié sa veste aux toi­lettes. Quand elle la retrou­ve, il faut réserv­er un hôtel. Le Nash. J’y étais au début du mois, la veille du marathon de Mala­ga. Navette gra­tu­ite. Dont débar­quent vingt per­son­nes. A la récep­tion, une Française qui fonc­tionne aux piles alca­lines. Cha­cun son tic. L’Arabe c’é­tait “écoute, Mon­sieur”, elle c’est: “il n’y pas de soucis”. Non, en effet: elle répond aux appels, fait les sor­ties, les entrées, donne les heures du petit-déje­uner, imprime les cartes des cham­bres, vire­volte, mais il n’y a pas de soucis, et s’il y en a, ils sont de notre côté.
Lorsque vient enfin notre tour, paraît un fac­to­tum mulâtre.
- Mon­sieur Friederich, votre carte d’i­den­tité s’il vous plaît!
Il la soupèse, le regarde; puis:
- Vous en avez une autre?
Quand nous accé­dons à la cham­bre, elle est froide. Gala appelle la récep­tion. Un Noir des îles apporte un radi­a­teur d’ap­point. Il est hilare:
- Si vous voulez, je peux apporter un deux­ième radi­a­teur.
Avant de se couch­er, nous rap­pelons la récep­tion.
- Voulez-vous nous réveiller à 7h30?
- Il n’y a pas de soucis.
Juste avant huit heures, je me réveille en sur­saut.
- Pas du tout, s’of­fusque la récep­tion­niste, c’est l’or­di­na­teur qui n’a pas fonc­tion­né.
Quelques min­utes plus tard, le chauf­feur africain de la navette:
- Pour­tant j’é­tais là, à l’emplacement habituel… enfin, un peu plus loin, il y avait un taxi à ma place.
Et à Istam­bul, Gala perd son passe­port. Plus exacte­ment, elle l’ou­blie. Or, nous avons atter­ri dans un ter­mi­nal, changé de bâti­ment et rejoint un autre ter­mi­nal. Elle remonte dans le temps. Passe les por­tiques de con­trôle en sens inverse, retrou­ve le lieu de la fouille, désigne les bacs, les écrans, le per­son­nel, revient avec un galon­né à mous­tach­es mais sans son passe­port, pioche dans son sac à médica­ments, retrou­ve le passe­port: il n’avait jamais quit­té le sac.

Départ 1

12h42 en gare de Lau­sanne. Effet de la ges­tion infor­ma­tique des flux, le train est bondé. Promis­cuité choquante car pro­gram­mée. Elle touche l’ensem­ble des activ­ités. Le quo­ti­di­en n’est plus que rou­tines; ces rou­tines sont l’équiv­a­lent physique de séquences numérisées. Quelque part, l’ar­gent s’ac­cu­mule. Le corps se recro­queville, l’ac­tiv­ité réflexe aug­mente; à terme, elle dis­paraî­tra. Déjà la tor­peur emporte les car­ac­tères faibles. Chez les autres, la frus­tra­tion aug­mente. Avec pour cor­rélat cette fatal­ité: la vio­lence. Me revient en mémoire cette scène de bus. Ouver­ture de Terre des hommes: de bon matin, Saint-Exupéry tra­verse la ban­lieue avec des fonc­tion­naires. Eux vont au bureau, lui est pilote à l’Aéro­postale. Son regard n’est pas con­de­scen­dant, mais api­toyé. L’é­tat de déchéance de l’hu­man­ité le frappe. Que dirait-il de notre monde? A l’avenir, gardera-t-on la fac­ulté de juger de notre état? Dans l’his­toire, tout est affaire de change­ment de par­a­digme. Nous sommes à la veille d’un change­ment majeur. La cri­tique exige que l’on puisse met­tre en rela­tion deux mon­des. Non pas l’an­cien et le nou­veau, mais le monde souhaitable et le monde réel. En d’autres ter­mes, il faut savoir atten­dre autre chose que ce qui a déjà eut lieu. Une capac­ité menacée. 

Marathon

Ce matin, marathon de Mala­ga. Le départ est don­né à 8h30 sur l’Alame­da cen­tral. Avant le coup de feu, sen­ti­ment habituel: j’au­rai dû mieux m’en­traîn­er. Le par­cours a changé. L’an­née dernière, nous par­cou­ri­ons les quais dans leur grande longueur. Peu de virage, beau­coup de per­spec­tive. Cette fois, à peine dou­blé le Guadalme­d­i­na, nous nous enfonçons dans la ville. Luv et Ma mère se tien­nent là, devant une dra­peau suisse. Elles agi­tent des pan­neaux com­mandés à l’or­gan­isa­teur Resiste Alexan­dre! et pour mon frère Resiste Fabi­en! Le lièvre des 4 heures est à quelques mètres. Je m’ar­rête pour me soulager, il dis­paraît. Je remonte. Au tren­tième kilo­mètre, je suis de nou­veau der­rière lui. C’est alors que je m’aperçois qu’il court sans régu­lar­ité. Il encour­age, cause, plaisante, puis con­sulte son chrono et selon, accélère ou ralen­tit. D’ailleurs, sur les 42 kilo­mètres, il y a qua­tre lièvres. Ce qui explique que l’homme du moment ait l’air aus­si frais. Au trente-cinquième kilo­mètre, j’en prends mon par­ti: je me colle au lièvre et décide de ne plus le lâch­er. Je cours dans ses talons. Plusieurs fois, je manque lâch­er, mais lorsque nous atteignons le théâtre romain et le quarti­er com­merçant, c’est le con­traire: j’ac­célère et finis env­i­ron vingt mètres devant lui, juste au-dessous de la barre des 4 heures.

ECB2

A mes yeux, cette lec­ture chez le libraire Albert-le-Grand pour la sor­tie de Ecri­t­ure. Bière. Com­bat ser­vait surtout à réu­nir avant le départ les gens que j’ai con­nus et aimés à Fri­bourg. C’é­tait aus­si la dif­fi­culté: par­ler de lit­téra­ture devant des amis. De plus, c’est d’ami­tié dont il est ques­tion dans le texte. En fin de présen­ta­tion, Gala, assise au pre­mier rang et qui a lu le livre, relance la dis­cus­sion. Elle me per­met ain­si de pré­cis­er mes inten­tions que le titre fausse allé­gre­ment. Pen­dant les apartés qui s’en­suiv­ent, un pro­fesseur de l’u­ni­ver­sité me dit s’in­téress­er à cette mal­adie que j’ap­pelle le Gor­mi­ti. Je lui assure que c’est le grand sujet des années à venir, puis je vais voir le Pris­on­nier, lequel me présente une Cam­bodgi­en­ne. Quelques mots sur Kam­pott, Bat­tam­bang et Pnohm Pehn. Elle est de Siem Reap. Que ressent-elle devant cette ville d’Angkor trans­for­mée à parc de loisirs? Elle ne sait pas: il y a trente ans qu’elle n’est pas retournée dans son pays. Une réfugiée. J’évoque alors le camp S21. Instal­lé dans une anci­enne école française, iden­tique à celle où j’ai passé mon bac à Mex­i­co. Le lende­main, tout sourire, le Pris­on­nier, me dira qu’elle fai­sait par­tie des Kmehrs rouges.

Anniversaire

Parce que Gala a le sens des fêtes, nous avions imag­iné pour ce jour d’an­niver­saire toutes sortes de lieux. Me plai­sait d’abord pour mes cinquante ans d’imag­in­er le moins pos­si­ble et de n’or­gan­is­er rien. L’auberge de Val d’Abon­dance con­ve­nait bien; elle est en France bien sûr, mais quoique belle et lux­ueuse, elle n’est qu’une auberge et proche de l’In­ter­nat d’Ap­lo. De plus, nous auri­ons dor­mi dans le même bâti­ment. Une fois con­staté que tout était réservé et que les bons restau­rants de la val­lée, en cette péri­ode qui précède les vacances de neige, étaient fer­més, j’ai envis­agé à mon corps défen­dant des solu­tions com­pliquées, mieux vaut dire aber­rantes: tables classées sur le lac d’An­necy, le lac Léman, et je ne sais quel autre lac. La corvée que représen­tait le pas­sage de fron­tière, la con­duite de la voiture, la pré­pa­ra­tion des ren­dez-vous, gâchait d’a­vance les réjouis­sances. Fri­bourg avait ma faveur. M’eut-on pro­posé le meilleur restau­rant de France, j’au­rai choisi Fri­bourg. Entre temps, les atten­tats de Paris venaient encore com­pli­quer la cir­cu­la­tion en France. Par hasard, nous avions vu juste. Nous voici donc à l’hô­tel, à quelques mètres de l’ap­parte­ment où ne traîne plus qu’un mate­las et la machine à café. Neu­vième étage, vue sur le monastère de la Maigrauge. Nous nous habil­lons. Du frigidaire de la cham­bre, je tire une bouteille de bière. Puis un autre et une troisième. Mon­père, bien que généreux, dédaig­nait ce type de facil­ités. A l’hô­tel, jamais nous ne tou­ch­ions au con­tenu des frigidaires. Ain­si ai-je le sen­ti­ment de m’au­toris­er une luxe. Mais ce dont je me réjouis plus que tout est de descen­dre jusqu’au pont de Zaehrin­gen à pied. Gala veut m’en dis­suad­er. J’ai l’a­van­tage: c’est mon anniver­saire. Et nous voici, Aplo et moi, marchant dans le brouil­lard. Grands-Places, Georges-Python et la rue de Lau­sanne, puis la Grand-Rue. Gala et Luv arrivent en taxi. Déjà instal­lés, nous les recevons à table. Et à minu­it, au pub, en face de l’hô­tel, deux cent per­son­nes suiv­ent le cham­pi­onnat du monde des poids lourds. Nous prenons place pour suiv­re les derniers rounds.

ECB

Belle course Ouchy-Saint-Sulpice-Ouchy, puis Saint-Sulpice et Ouchy. Le temps de pren­dre une douche au mag­a­sin, je retourne sur les quais à vélo et me fait prêter deux poêles, con­fec­tionne deux tor­tillas. Mamère s’é­tonne de ma recette. Je la tiens de Pilar. En 1987, à Valde­peñas, elle a expliqué qu’il fal­lait vers­er les patates dans le mélange d’œufs et pas l’in­verse. Le soir, dans l’ar­rière-bou­tique, Gala rem­plit un sac à dos de médica­ments. Je déballe le nou­veau livre, Ecri­t­ure. Bière. Combat.

Derniers pas

Derniers pas dans la ville de Fri­bourg. Mais dans toutes les direc­tions. Car pen­dant que je finis de net­toy­er le kiosque, monte le bureau d’af­fichage, cherche à obtenir une ligne télé­phonique, fait ma valise pour l’Asie, fait ma valise pour Mala­ga, pré­pare la lec­ture de jeu­di prochain, il faut traiter des devis, dis­tribuer le tra­vail aux employés, débarass­er la palette de mag­a­zines déposée à mon ancien domi­cile, assis­ter aux cours de Krav Maga et pré­par­er le marathon du 6 décem­bre.
En fin de journée, je suis à Lau­sanne. La tem­péra­ture est clé­mente. Le ciel est nuageux, mais les nuages sont dorés, le soleil n’est pas loin. Afin de récupér­er une paire de chaus­sures de course, je veux accéder à ma cham­bre. C’est impos­si­ble. La porte de l’ar­rière-bou­tique est obstruée. Je déplace un bib­lio­thèque. Cela ne suf­fit pas. Je la sors. Un autre bib­lio­thèque me barre le pas­sage. Puis un amon­celle­ment de chais­es. Trois heures de tra­vail. En avançant de pro­fil, je peux attein­dre le lit. 

Déménagement 4

La galerie du bunker est acces­si­ble par un escalier et deux ascenseurs. L’un des deux est en panne. Celui qui jouxte la porte d’en­trée du dépôt. Les Hon­grois por­tent. Il neige. Ils sont en T‑shirt. Journée froide, bleue, grise. Des trains de marchan­dise défi­lent devant la mon­tagne. Un voisin sort, ouvre sa voiture, la referme. Passe lente­ment. S’in­téresse aux démé­nageurs, aux plaques du camion, à Zara. Croise mon regard, presse le pas. Le film du dimanche. Un salon sur­chauf­fé. Les dernières heures du week-end, puis le tra­vail, le lun­di. Voilà ce qu’évoque l’at­mo­sphère de ce locatif face au bunker. En sous-sol, Mon­père théorise sur la façon d’in­tro­duire les car­tons de livres, le canapé, la liseuse, les lam­pes et les chais­es, des les ranger sans con­damn­er la cir­cu­la­tion. Car il doit avoir accès à ses objets, cer­tains par­mi les plus étranges: yata­gan, boud­dhas incrustés, mous­que­tons, psautiers. Je me hisse sur une étagère fédérale.
- Atten­tion à la porce­laine chi­noise!
Il ne plaisante pas. Sur les genoux, à deux mètres cinquante, je tends les bras. Un à un, je monte les car­tons, les empile, descends les bibelots.
- Tiens, les mocassins du sul­tan! Zara!
Elle passe une tête dans la porte du bunker.
- Regarde ce que j’ai trou­vé, se réjouit Mon­père, les mocassins!
Elle fait signe que non, elle ne se sou­vient pas.
- Mais oui, enfin, le sul­tan!
Puis, comme je prends appui sur une caisse pour descen­dre.
- Tu sais ce que c’est? Une cab­ine télé­phonique. Swiss­com l’avait instal­lée au cen­tre de La Havane. Mais jamais un Cubain n’y a mis une pièce.
Plus tard, désig­nant une fresque.
- Dix-huitième. Grand prix de l’a­cadémie en 1768. L’am­bas­sadeur de France en a fait cadeau aux autorités mex­i­caines. Elle était dans les col­lec­tions du musée. Trop cher à restau­r­er. Tu n’as pas un acheteur?
Les car­tons amon­celés, nous jugeons du résul­tat. Au-dessus des étagères, une muraille. A mon tour de soulever, de porter, de déplac­er. Mais d’abord, d’ex­traire. Mon­père fait emporter à Budapest des meubles, rien à redire, et des objets incon­grus: un tube, un pied de con­sole, un morceau de miroir. Afin que Zara traduise au gail­lard, il crie:
- Mai­son de cam­pagne.
Et si Zara récrim­ine.
- Non, non! Pas à l’ap­parte­ment. Mai­son de cam­pagne!
Puis j’en­tends:
- Imbé­cile!
Les bras sur les hanch­es, Mon­père fait traduire:
- Ce sont des imbé­ciles, voilà! Dis-leur!
L’aîné des démé­nageurs a refer­mé der­rière lui la porte des toi­lettes. Or, il n’y pas de clef. Ou du moins, Mon­père n’en a pas. Zara essaie la poignée.
- Inutile, c’est foutu! Et, voilà!
Les démé­nageurs repren­nent leur déam­bu­la­tion lorsque Zara appa­raît encadrée de deux noirs, des jumeaux. Les cheveux ras, l’œil vif, habil­lés chic, ils exhibent un clef en souri­ant, leur clef.
L’af­faire des toi­lettes résolue, ils nous font pass­er par des couloirs:
- Vous ne saviez pas? Nous sommes aus­si dans le bunker.
Et der­rière une porte atom­ique, nous trou­vons un stu­dio d’en­reg­istrement. Con­sole bril­lant de tous ses feux, écrans plats, moquette anthracite, bar privé, sofa, bil­lard.
Prêts à repar­tir, les Hon­grois nous remer­cient chaleureuse­ment. Le plus jaune prie alors Zara de me féliciter pour le T‑shirt que je por­tais la veille à Fri­bourg: PEGIDA Schweiz.

 

Déménagement 3

Zara rac­croche:
- Tout va bien!
Il est 19h00. Je sers de la bière. La neige con­tin­ue de tomber.
- Ici, dit Mon­père, pas autour du bunker. Ni à Genève.
Zara con­firme:
- Ils n’ont pas par­lé de neige.
A dix heures, le camion revient. Les gail­lards pren­nent place autour de la table. Puis ils sor­tent fumer. Et attaque­nt le gros du démé­nage­ment: cinquante car­tons de livres, toute la bib­lio­thèque de loisir. Les autres livres, ceux que j’u­tilise, sont déjà à Lau­sanne, dans l’ar­rière-bou­tique. Soudain, je remar­que le jeune. Il a un air hilare.
- Il pen­sait qu’il aurait à ren­dre les chaus­sures à la fin du tra­vail, explique Zara.
La nuit avance. Les gail­lards se relaient. Ils sor­tent le canapé. Deux morceaux. Car­rés, épais, noir. L’un de qua­tre mètres.
Ces his­toires de canapés! Le pre­mier que j’ai acheté, en 2000, à Boé, près d’A­gen, n’en­trait pas dans la mai­son. Les livreurs — une femme, un homme — se tenaient sur la place du vil­lage et admi­raient la façade en colom­bages:
- Ma foi, à l’époque, les canapés n’ex­is­taient pas.
- Et puis, aus­si, on était plus petit, dit la femme.
Dans l’ur­gence, j’ai imag­iné démon­ter la porte prin­ci­pale. Puis j’ai trou­vé la solu­tion. Hiss­er le canapé sur le toit, le pass­er à tra­vers le Velux. Tout cela, sans pren­dre les mesures. Voici le canapé enfon­cé dans le Velux. Les livreurs, à genoux sur les tuiles, poussent. De l’in­térieur, je crie: “on y est presque!” Un cen­timètre! Le canapé a un cen­timètre de trop. Je rabote le cen­timètre au couteau et le canapé tombe à l’in­térieur de la mai­son. Quinze ans plus tard, j’imag­ine qu’il y est tou­jours. Superbe canapé; mais com­bi­en de fois me suis-je assis dessus?
Plus tard, à Lhôpi­tal. Un canapé pris à Genève, chez Emmaüs. Coussins ton sable, faux cuir, design incurvé. Bout à bout, sept mètres. Trans­porté en BMW, cof­fre ouvert. Trois, qua­tre, six voy­ages. Que je sache, je ne me suis jamais assis dedans. Celui-là aus­si, resté dans la mai­son.
Aus­si ai-je décidé de sauver ce dernier canapé. Celui de la rue Jean-Gam­bach. Celui que les Hon­grois trans­portent sur la tête, suant pour pren­dre le virage de la cage d’escalier. Mais en atten­dant de le sauver, je le stocke, je l’en­voie au bunker. Mon­père à son idée: le dress­er au-dessus des étagères fédérales et l’ap­puy­er con­tre le mur.
A minu­it, nou­veau pique-nique. Puis nous allons nous couch­er. Mon­père et Zara dans notre cham­bre à couch­er, sur des mate­las jetés à terre, moi dans mon bureau. Les démé­nageurs repren­nent le tra­vail. Le lende­main, à huit heures, je les trou­ve attablés devant un autre pique-nique. Le jeune boit un demi-litre de bois­son énergé­tique. A quelle heure ont-ils fini? 4h30. Zara les a dis­suadé de descen­dre au bunker pour le décharge­ment. Ils ont fait appel­er leur chef à Budapest pour qu’elle les excuse. Elle a expliqué: ce n’est pas de leur faute. Eux étaient prêts à finir le tra­vail puis à pren­dre la route, 1400 kilo­mètres par l’Autriche.

Déménagement 2

Le camion garé rue Gam­bach con­tient des meubles de Budapest. Ils seront être remisés dans le bunker de même que la moitié du con­tenu de mon apparte­ment. L’autre moitié va à Lau­sanne, dans le mag­a­sin de bro­cante qui sert de bureau d’af­fichage: j’in­stalle une cham­bre dans l’ar­rière-bou­tique. Mais il y a aus­si des meubles en attente dans le bunker: ceux-ci par­tent pour Budapest. Enfin, il y a les affaires que les enfants empor­tent à Genève, chez Olof­so.
Mon­père et Zara jugent mes pré­parat­ifs insuff­isants. J’ai répar­ti les car­tons par des­ti­na­tions et par pièces, quant aux meubles, je les ai lais­sés en place, et sur les meubles, toutes sortes d’ob­jets. Mon­père s’emploie donc à éti­queter. Devant chaque car­ton, lampe, chaise, fourchette, il demande:
- Et ça?
Puis accroche une feuille de papi­er sur laque­lle il indique Bunker, Genève, Lau­sanne, Hon­grie. Sous les ordres de Zara, les démé­nageurs démé­na­gent. Trois semaines qu’il n’a pas plu — il pleut. L’im­meu­ble est en retrait de la rue. A l’époque, il devait exis­ter un sec­ond immeu­ble. Il se sera effon­dré. La par­celle sert aujour­d’hui de jardin. C’est ce jardin de cinquante mètres que les démé­nageurs ont à tra­ver­sé pour rejoin­dre la rue. Du bal­con, nous sur­veil­lons l’a­vance­ment du tra­vail, posons des éti­quettes, coupons du pain, pré­parons des sand­wich­es. Olof­so appelle: elle pren­dra volon­tiers le mate­las dans lequel Arto dort, mais sans le lit (un mod­èle rus­tique de fonte et de bois acheté au vide-gre­nier de Layrac dans le Sud-Ouest; le marc­hand nous ayant remis un faux som­mi­er était venu dîn­er à la mai­son pour s’ex­cuser; j’au­rais dû savoir, avait-il dit, puisque je suis né dans ce lit). La cham­bre des enfants manque de place, explique Olof­so. J’in­siste. Elle fait val­oir qu’elle a acheté un lit. Quel lit? Il y a deux ans, un lit. Ikea? Mais non. J’in­siste. Oui, Ikea. Mon con­seil: le jeter puis, au besoin, racheter. Elle se vexe. Que l’on mange du surgelé et vive dans des meubles en pous­sière, soit, mais que l’on con­fonde avec de la nour­ri­t­ure et des meubles… A mon habi­tude, je réponds: c’est tout ou rien. Et je change la des­ti­na­tion du lit. Au som­mi­er j’ac­croche l’é­ti­quette Bunker. Cepen­dant, les Hon­grois maque­nt un pause. Ils tarti­nent du fro­mage blanc sur d’é­paiss­es tranch­es de pain, man­gent sucré, salé, boivent chaud et froid, refusent une bière, se relèvent, déci­dent qu’ils ont encore faim et ter­mi­nent le jam­bon. Le plus jeune (déjà venu en 2012 pour l’emménagement) demande si j’ai tou­jours mes armes. Il aimerait les manip­uler. Mais le temps presse. Je reprends place sur le bal­con. Zara donne ses instruc­tions en Hon­grois. Puis un prob­lème survient. La bas­kette du plus jeune est éven­trée. Il la con­sid­ère. Dépité, il la jette à la poubelle. Affirme aus­sitôt qu’il con­tin­uera pieds nus. Dehors, il neige. Les sacs de 110 litres rem­plis d’af­faires à don­ner con­ti­en­nent plusieurs paires de chaus­sures. Zara pioche. Elle apporte un paire de Fila rouges. Le jeune les passe.
- La poin­ture cor­re­spond?
- Si tu crois qu’il s’ar­rê­tent  ce genre de prob­lème, fait Mon­père.
Il est une heure. Le charge­ment se pour­suit. Ce qui m’in­quiète, c’est le traf­ic. Mon­tre en main, debout dans la neige, nous faisons des cal­culs. Le temps de descen­dre à Lau­sanne, de rem­plir l’ar­rière-bou­tique, de gag­n­er Genève…
- Ils seront blo­qués au retour!
Nous descen­dons au restau­rant uni­ver­si­taire de Mis­éri­corde. Mon­père com­mande une salade et un potage.
- C’est tout ce que tu prends? lui dis-je.
Aus­sitôt m’a-t-il souhaité bon appétit, il me reprend:
- Mange moins vite, tu vas te faire mal!
Au retour, nous trou­vons les Hon­grois adossés au camion; ils fument et plaisan­tent. Peu après, le camion démarre. J’ai quelques heures devant moi: je rassem­ble bal­ai, ser­pil­lère, aspi­ra­teur et déter­gents et me rends au kiosque à jour­naux de la rue du Jura. La Ville me le loue dans l’é­tat con­tre une pre­mier mois de loy­er offert. Notre futur bureau d’af­fichage à Fri­bourg: huit mètres car­rés en forme de T. Au fond du couloir, une toi­lette — je décrasse. Dans le couloir, un lavabo — je chif­fonne. Autour de l’éven­taire, où la vendeuse juchait, des étagères. Sur les unes, des présen­toirs munis de ressorts où acha­lan­der les cig­a­rettes — je démonte — les autres sont com­par­ti­men­tées, choco­lat, chew­ing-gum, bon­bons, bri­quets — je démonte. Puis je fais les achats en super­marché. Les mêmes que la veille, pour la suite de l’opéra­tion: saucis­son, fro­mage, con­fi­ture, yoghourts, de quoi pré­par­er le prochain pique-nique des Hongrois.