12h42 en gare de Lausanne. Pour trouver sa place, il faut s’excuser. Pour hisser son bagage, ruser. Passe le marchand de boissons. Gala commande une bière. Je surveille l’horloge sur le quai. Deux minutes de retard. Quatre. Gala dispose les verres, les remplit. Six minutes. Annonce: “suite à une avarie technique, ce train est annulé. Nous prions les voyageurs de se rendre sur le quai 8.” Il ajoute: “sans prendre de risques” Cent personnes se précipitent. Nous sommes à l’étage: l’escalier n’est plus qu’un amoncellement de corps, la plateforme est envahie. Trop étroite pour contenir le mouvement, la porte déborde. Le visage fermé, l’air obtus, les voyageurs se déversent dans le passage souterrain, surgissent sur le quai opposé, se répartissent dans le convoi de rechange. Déjà plein, celui-ci se remplit. Nous portons les sacs, les valises, nos verres. Le contrôleur siffle. La fébrilité gagne la foule. C’est un début de panique. Parce qu’il ne se passe jamais rien, il se passe quelque chose. Gala a disparu. Je me hisse dans un wagon. Le train s’ébranle. Les places vacantes sont occupées, les passagers s’immobilisent. Survient Gala:
- Mon sac?
J’ai sa valise, mes affaires, la canette de bière. Alors le sac… Les passagers s’en mêlent. Un Monsieur affirme que, justement, le contrôleur de l’autre train courait le long du quai un sac oublié à la main. Gala se faufile dans le couloir, attrape un sac rangé en hauteur: le sien. Les autres passagers la considèrent atterrés, ils s’en veulent: que n’ont-ils compris ce que nous sommes? Des ivrognes, des drogués. Nous avalons la bière chaude et chère de la compagnie de chemins de fer. Qu’importe? Le temps presse. Je refais les calculs. L’avion pour Doha décolle à 15 heures. Or, le train s’arrête. A Morges, puis à Nyon. Et par deux fois, il prend du retard. A l’entrée de la gare de Genève, il s’arrête encore. Annonce: “notre train est arrêté.” Les voisines s’inquiètent: elles vont à l’aéroport. Je plaisante. Annonce: “nous vous tiendrons informés, pour l’instant, notre train est arrêté.” Trêve de plaisanteries. Dix minutes, quinze. Cette fois, la panique est réelle. Les gens s’inquiètent pour leur vols, leurs correspondances, leurs réservations d’hôtels. Aussitôt les portes du train ouvertes, ils sautent à terre et valises à la main courent. Or, la gare est déserte, et noirs les panneaux d’information. Dans les haut-parleurs, cette annonce: “une opération de police est en cours dans l’aéroport. Tous les train sont annulés.” Les voisines, deux adolescentes, veulent prendre le bus. Où vont-elles? A Cape Town. Quelle heure le vol? 15 heures. Un taxi, partageons un taxi! Elles désignent leur valise. Elle est énorme. Carrossée. Je la dresse, je la roule. Ce n’es pas une valise, c’est une voiture. Gala veut sortir côté lac. Je l’en dissuade: les autres voyageurs sont allés dans cette direction. Côté Montbrillant, quatre taxis sont garés à la station. Les chauffeurs, des Arabes de France, attendent. Gala fait des signes, je les hèle. Ils croisent les bras. En temps normal, ces gens méritent d’être coulés dans du béton; c’est dire en situation d’urgence. Par précaution, je recule. Les coups risqueraient de pleuvoir. Gala quémande. Ils persifflent:
- C’est la grève, Madame!
Une voiture particulière débouche des Cropettes. Gala l’arrête en milieu de chaussée. Bon enfant, le type ouvre son coffre. Les Arabes s’avancent, le menacent. Effrayé, il remonte dans son véhicule et démarre. Les adolescentes sont scandalisées. Gala tance les Arabes. Le meneur:
- Vous êtes une égoïste!
De retour à la gare, même panneaux noirs. Je fais remarquer les quais. Il sont vides. Où sont donc passés les autres voyageurs? Enfin, un train est annoncé. Nous montons. Huit minutes. Nous ne lâchons plus nos montres. A trois heures moins cinq, le convoi s’immobilise sur les quais de Genève-aéroport. Au bas de l’escalator, un attroupement. Des cordons de sécurité divisent le quais dont une moitié est fermée. Valise en main, je saute par-dessus le cordon, cours dans l’escalier, traverse les galeries marchandes. Entre une boutique de parfums et un chalet suisse en carton, un policier en tenu de déminage, ravi, plonge la tête dans une poubelle. Les deux adolescentes vont devant. Je les double, elles me rattrapent; nous arrivons ensemble devant le guichet d’enregistrement. L’hôtesse range ses stylos.
- Madame!
Elle ouvre un tiroir, y remise son tampon.
- Pour Doha?
Elle hausse les épaules.
- Nous sommes quatre, nous sommes six, tenez, et ceux-là!
Décidée à rentrer chez elle, en France, il n’y a plus la moindre étincelle dans ses yeux, et pour cause: elle a fini sa journée. Pour se débarrassez du problème, elle lâche:
- Essayez au comptoir no 6.
Où une Française pimpante portant le galurin de la Qatar airways nous explique qu’elle ne peut rien faire.
- Vous avez cinq minutes de retard. Notre prochain vol est demain, à la même heure. A condition qu’il ne soit pas complet… Et bien sûr, il faudra racheter un billet.
Les Sud-Africaines fondent en larmes et appellent leurs parents. Prenant un longueur d’avance, un couple chilien pianote sur ses téléphones. Gala obtient le numéro de la compagnie de chemins de fer. Appuyez sur deux, appuyez sur un, vous allez être mis en contact… nous nous efforçons… Lorsque j’ai un interlocuteur en ligne, il est Russe. Comment le sais-je? Il me demande mon nom, ne donne pas le sien. Et demande quel est mon problème. Et votre nom, lui dis-je. Quel rapport? Répond-il. Une machine qui vous redirige sur un homme sans nom! Russe. Où peut-il bien se trouver? Chez lui, en culottes, un paquet de chips ouvert sur la table?
- Quand vous vous rendez en voiture à l’aéroport, vous risquez aussi d’avoir du retard, me dit-il.
- Vos arguments ne m’intéressent pas! Vous travaillez pour la compagnie de chemins de fer, ne me parlez pas de voitures! Que comptez vous faire pour moi?
Un silence, puis:
- A la rigueur, je pourrais vous envoyer un bon de Fr. 10?
J’exige une copie du règlement. Épelle mes adresses mail. Lui fais savoir ce qu’il est: un con.
Après quoi nous appelons l’agence qui a vendu le vol. Un standard à Paris. Un Arabe.
“Oui… écoute Monsieur, je comprends ce que vous me dîtes, mais… oui, oui, bien sûr, mais, attends Monsieur, ce que je veux vous dire c’est que la compagnie doit… oui Monsieur, mais d’abord…“
Installés au Montreux Jazz café, nous commandons de la bière. Enfin, de la bière… Cette urine gazeuse, la Heiniken. Autour des tables de plastique, des Français encravatés qui sautillent. Des gens importants. Ils résolvent des problèmes de management, de catering, de gestioning, de walking et, le soir venu, rejoindront leur villages à mosquées, à bord de leurs Renault Clio. Heureusement il y a un réseau wi-fi gratuit. D’ailleurs il ne fonctionne pas. Pour se divertir, les 10 écrans qui retransmettent des concerts donnés au festival de Montreux. Des équipages d’Africains à trompettes qui improvisent des titres de jazz longs comme une journée sans pain. Je branche l’ordinateur sur le téléphone. Plus question d’aller à Doha. Nous irons au moins cher. Mil francs de perdus, c’est assez pour aujourd’hui. Turkish Airlines. Parfait. En décembre, Monfrère est resté bloqué douze heures à Istambul. J’achète. Le vol part le lendemain. Pendant ce temps, Gala est avec la police. Elle a oublié sa veste aux toilettes. Quand elle la retrouve, il faut réserver un hôtel. Le Nash. J’y étais au début du mois, la veille du marathon de Malaga. Navette gratuite. Dont débarquent vingt personnes. A la réception, une Française qui fonctionne aux piles alcalines. Chacun son tic. L’Arabe c’était “écoute, Monsieur”, elle c’est: “il n’y pas de soucis”. Non, en effet: elle répond aux appels, fait les sorties, les entrées, donne les heures du petit-déjeuner, imprime les cartes des chambres, virevolte, mais il n’y a pas de soucis, et s’il y en a, ils sont de notre côté.
Lorsque vient enfin notre tour, paraît un factotum mulâtre.
- Monsieur Friederich, votre carte d’identité s’il vous plaît!
Il la soupèse, le regarde; puis:
- Vous en avez une autre?
Quand nous accédons à la chambre, elle est froide. Gala appelle la réception. Un Noir des îles apporte un radiateur d’appoint. Il est hilare:
- Si vous voulez, je peux apporter un deuxième radiateur.
Avant de se coucher, nous rappelons la réception.
- Voulez-vous nous réveiller à 7h30?
- Il n’y a pas de soucis.
Juste avant huit heures, je me réveille en sursaut.
- Pas du tout, s’offusque la réceptionniste, c’est l’ordinateur qui n’a pas fonctionné.
Quelques minutes plus tard, le chauffeur africain de la navette:
- Pourtant j’étais là, à l’emplacement habituel… enfin, un peu plus loin, il y avait un taxi à ma place.
Et à Istambul, Gala perd son passeport. Plus exactement, elle l’oublie. Or, nous avons atterri dans un terminal, changé de bâtiment et rejoint un autre terminal. Elle remonte dans le temps. Passe les portiques de contrôle en sens inverse, retrouve le lieu de la fouille, désigne les bacs, les écrans, le personnel, revient avec un galonné à moustaches mais sans son passeport, pioche dans son sac à médicaments, retrouve le passeport: il n’avait jamais quitté le sac.
Départ 2
Départ 1
12h42 en gare de Lausanne. Effet de la gestion informatique des flux, le train est bondé. Promiscuité choquante car programmée. Elle touche l’ensemble des activités. Le quotidien n’est plus que routines; ces routines sont l’équivalent physique de séquences numérisées. Quelque part, l’argent s’accumule. Le corps se recroqueville, l’activité réflexe augmente; à terme, elle disparaîtra. Déjà la torpeur emporte les caractères faibles. Chez les autres, la frustration augmente. Avec pour corrélat cette fatalité: la violence. Me revient en mémoire cette scène de bus. Ouverture de Terre des hommes: de bon matin, Saint-Exupéry traverse la banlieue avec des fonctionnaires. Eux vont au bureau, lui est pilote à l’Aéropostale. Son regard n’est pas condescendant, mais apitoyé. L’état de déchéance de l’humanité le frappe. Que dirait-il de notre monde? A l’avenir, gardera-t-on la faculté de juger de notre état? Dans l’histoire, tout est affaire de changement de paradigme. Nous sommes à la veille d’un changement majeur. La critique exige que l’on puisse mettre en relation deux mondes. Non pas l’ancien et le nouveau, mais le monde souhaitable et le monde réel. En d’autres termes, il faut savoir attendre autre chose que ce qui a déjà eut lieu. Une capacité menacée.
Marathon
Ce matin, marathon de Malaga. Le départ est donné à 8h30 sur l’Alameda central. Avant le coup de feu, sentiment habituel: j’aurai dû mieux m’entraîner. Le parcours a changé. L’année dernière, nous parcourions les quais dans leur grande longueur. Peu de virage, beaucoup de perspective. Cette fois, à peine doublé le Guadalmedina, nous nous enfonçons dans la ville. Luv et Ma mère se tiennent là, devant une drapeau suisse. Elles agitent des panneaux commandés à l’organisateur Resiste Alexandre! et pour mon frère Resiste Fabien! Le lièvre des 4 heures est à quelques mètres. Je m’arrête pour me soulager, il disparaît. Je remonte. Au trentième kilomètre, je suis de nouveau derrière lui. C’est alors que je m’aperçois qu’il court sans régularité. Il encourage, cause, plaisante, puis consulte son chrono et selon, accélère ou ralentit. D’ailleurs, sur les 42 kilomètres, il y a quatre lièvres. Ce qui explique que l’homme du moment ait l’air aussi frais. Au trente-cinquième kilomètre, j’en prends mon parti: je me colle au lièvre et décide de ne plus le lâcher. Je cours dans ses talons. Plusieurs fois, je manque lâcher, mais lorsque nous atteignons le théâtre romain et le quartier commerçant, c’est le contraire: j’accélère et finis environ vingt mètres devant lui, juste au-dessous de la barre des 4 heures.
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A mes yeux, cette lecture chez le libraire Albert-le-Grand pour la sortie de Ecriture. Bière. Combat servait surtout à réunir avant le départ les gens que j’ai connus et aimés à Fribourg. C’était aussi la difficulté: parler de littérature devant des amis. De plus, c’est d’amitié dont il est question dans le texte. En fin de présentation, Gala, assise au premier rang et qui a lu le livre, relance la discussion. Elle me permet ainsi de préciser mes intentions que le titre fausse allégrement. Pendant les apartés qui s’ensuivent, un professeur de l’université me dit s’intéresser à cette maladie que j’appelle le Gormiti. Je lui assure que c’est le grand sujet des années à venir, puis je vais voir le Prisonnier, lequel me présente une Cambodgienne. Quelques mots sur Kampott, Battambang et Pnohm Pehn. Elle est de Siem Reap. Que ressent-elle devant cette ville d’Angkor transformée à parc de loisirs? Elle ne sait pas: il y a trente ans qu’elle n’est pas retournée dans son pays. Une réfugiée. J’évoque alors le camp S21. Installé dans une ancienne école française, identique à celle où j’ai passé mon bac à Mexico. Le lendemain, tout sourire, le Prisonnier, me dira qu’elle faisait partie des Kmehrs rouges.
Anniversaire
Parce que Gala a le sens des fêtes, nous avions imaginé pour ce jour d’anniversaire toutes sortes de lieux. Me plaisait d’abord pour mes cinquante ans d’imaginer le moins possible et de n’organiser rien. L’auberge de Val d’Abondance convenait bien; elle est en France bien sûr, mais quoique belle et luxueuse, elle n’est qu’une auberge et proche de l’Internat d’Aplo. De plus, nous aurions dormi dans le même bâtiment. Une fois constaté que tout était réservé et que les bons restaurants de la vallée, en cette période qui précède les vacances de neige, étaient fermés, j’ai envisagé à mon corps défendant des solutions compliquées, mieux vaut dire aberrantes: tables classées sur le lac d’Annecy, le lac Léman, et je ne sais quel autre lac. La corvée que représentait le passage de frontière, la conduite de la voiture, la préparation des rendez-vous, gâchait d’avance les réjouissances. Fribourg avait ma faveur. M’eut-on proposé le meilleur restaurant de France, j’aurai choisi Fribourg. Entre temps, les attentats de Paris venaient encore compliquer la circulation en France. Par hasard, nous avions vu juste. Nous voici donc à l’hôtel, à quelques mètres de l’appartement où ne traîne plus qu’un matelas et la machine à café. Neuvième étage, vue sur le monastère de la Maigrauge. Nous nous habillons. Du frigidaire de la chambre, je tire une bouteille de bière. Puis un autre et une troisième. Monpère, bien que généreux, dédaignait ce type de facilités. A l’hôtel, jamais nous ne touchions au contenu des frigidaires. Ainsi ai-je le sentiment de m’autoriser une luxe. Mais ce dont je me réjouis plus que tout est de descendre jusqu’au pont de Zaehringen à pied. Gala veut m’en dissuader. J’ai l’avantage: c’est mon anniversaire. Et nous voici, Aplo et moi, marchant dans le brouillard. Grands-Places, Georges-Python et la rue de Lausanne, puis la Grand-Rue. Gala et Luv arrivent en taxi. Déjà installés, nous les recevons à table. Et à minuit, au pub, en face de l’hôtel, deux cent personnes suivent le championnat du monde des poids lourds. Nous prenons place pour suivre les derniers rounds.
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Belle course Ouchy-Saint-Sulpice-Ouchy, puis Saint-Sulpice et Ouchy. Le temps de prendre une douche au magasin, je retourne sur les quais à vélo et me fait prêter deux poêles, confectionne deux tortillas. Mamère s’étonne de ma recette. Je la tiens de Pilar. En 1987, à Valdepeñas, elle a expliqué qu’il fallait verser les patates dans le mélange d’œufs et pas l’inverse. Le soir, dans l’arrière-boutique, Gala remplit un sac à dos de médicaments. Je déballe le nouveau livre, Ecriture. Bière. Combat.
Derniers pas
Derniers pas dans la ville de Fribourg. Mais dans toutes les directions. Car pendant que je finis de nettoyer le kiosque, monte le bureau d’affichage, cherche à obtenir une ligne téléphonique, fait ma valise pour l’Asie, fait ma valise pour Malaga, prépare la lecture de jeudi prochain, il faut traiter des devis, distribuer le travail aux employés, débarasser la palette de magazines déposée à mon ancien domicile, assister aux cours de Krav Maga et préparer le marathon du 6 décembre.
En fin de journée, je suis à Lausanne. La température est clémente. Le ciel est nuageux, mais les nuages sont dorés, le soleil n’est pas loin. Afin de récupérer une paire de chaussures de course, je veux accéder à ma chambre. C’est impossible. La porte de l’arrière-boutique est obstruée. Je déplace un bibliothèque. Cela ne suffit pas. Je la sors. Un autre bibliothèque me barre le passage. Puis un amoncellement de chaises. Trois heures de travail. En avançant de profil, je peux atteindre le lit.
Déménagement 4
La galerie du bunker est accessible par un escalier et deux ascenseurs. L’un des deux est en panne. Celui qui jouxte la porte d’entrée du dépôt. Les Hongrois portent. Il neige. Ils sont en T‑shirt. Journée froide, bleue, grise. Des trains de marchandise défilent devant la montagne. Un voisin sort, ouvre sa voiture, la referme. Passe lentement. S’intéresse aux déménageurs, aux plaques du camion, à Zara. Croise mon regard, presse le pas. Le film du dimanche. Un salon surchauffé. Les dernières heures du week-end, puis le travail, le lundi. Voilà ce qu’évoque l’atmosphère de ce locatif face au bunker. En sous-sol, Monpère théorise sur la façon d’introduire les cartons de livres, le canapé, la liseuse, les lampes et les chaises, des les ranger sans condamner la circulation. Car il doit avoir accès à ses objets, certains parmi les plus étranges: yatagan, bouddhas incrustés, mousquetons, psautiers. Je me hisse sur une étagère fédérale.
- Attention à la porcelaine chinoise!
Il ne plaisante pas. Sur les genoux, à deux mètres cinquante, je tends les bras. Un à un, je monte les cartons, les empile, descends les bibelots.
- Tiens, les mocassins du sultan! Zara!
Elle passe une tête dans la porte du bunker.
- Regarde ce que j’ai trouvé, se réjouit Monpère, les mocassins!
Elle fait signe que non, elle ne se souvient pas.
- Mais oui, enfin, le sultan!
Puis, comme je prends appui sur une caisse pour descendre.
- Tu sais ce que c’est? Une cabine téléphonique. Swisscom l’avait installée au centre de La Havane. Mais jamais un Cubain n’y a mis une pièce.
Plus tard, désignant une fresque.
- Dix-huitième. Grand prix de l’académie en 1768. L’ambassadeur de France en a fait cadeau aux autorités mexicaines. Elle était dans les collections du musée. Trop cher à restaurer. Tu n’as pas un acheteur?
Les cartons amoncelés, nous jugeons du résultat. Au-dessus des étagères, une muraille. A mon tour de soulever, de porter, de déplacer. Mais d’abord, d’extraire. Monpère fait emporter à Budapest des meubles, rien à redire, et des objets incongrus: un tube, un pied de console, un morceau de miroir. Afin que Zara traduise au gaillard, il crie:
- Maison de campagne.
Et si Zara récrimine.
- Non, non! Pas à l’appartement. Maison de campagne!
Puis j’entends:
- Imbécile!
Les bras sur les hanches, Monpère fait traduire:
- Ce sont des imbéciles, voilà! Dis-leur!
L’aîné des déménageurs a refermé derrière lui la porte des toilettes. Or, il n’y pas de clef. Ou du moins, Monpère n’en a pas. Zara essaie la poignée.
- Inutile, c’est foutu! Et, voilà!
Les déménageurs reprennent leur déambulation lorsque Zara apparaît encadrée de deux noirs, des jumeaux. Les cheveux ras, l’œil vif, habillés chic, ils exhibent un clef en souriant, leur clef.
L’affaire des toilettes résolue, ils nous font passer par des couloirs:
- Vous ne saviez pas? Nous sommes aussi dans le bunker.
Et derrière une porte atomique, nous trouvons un studio d’enregistrement. Console brillant de tous ses feux, écrans plats, moquette anthracite, bar privé, sofa, billard.
Prêts à repartir, les Hongrois nous remercient chaleureusement. Le plus jaune prie alors Zara de me féliciter pour le T‑shirt que je portais la veille à Fribourg: PEGIDA Schweiz.
Déménagement 3
Zara raccroche:
- Tout va bien!
Il est 19h00. Je sers de la bière. La neige continue de tomber.
- Ici, dit Monpère, pas autour du bunker. Ni à Genève.
Zara confirme:
- Ils n’ont pas parlé de neige.
A dix heures, le camion revient. Les gaillards prennent place autour de la table. Puis ils sortent fumer. Et attaquent le gros du déménagement: cinquante cartons de livres, toute la bibliothèque de loisir. Les autres livres, ceux que j’utilise, sont déjà à Lausanne, dans l’arrière-boutique. Soudain, je remarque le jeune. Il a un air hilare.
- Il pensait qu’il aurait à rendre les chaussures à la fin du travail, explique Zara.
La nuit avance. Les gaillards se relaient. Ils sortent le canapé. Deux morceaux. Carrés, épais, noir. L’un de quatre mètres.
Ces histoires de canapés! Le premier que j’ai acheté, en 2000, à Boé, près d’Agen, n’entrait pas dans la maison. Les livreurs — une femme, un homme — se tenaient sur la place du village et admiraient la façade en colombages:
- Ma foi, à l’époque, les canapés n’existaient pas.
- Et puis, aussi, on était plus petit, dit la femme.
Dans l’urgence, j’ai imaginé démonter la porte principale. Puis j’ai trouvé la solution. Hisser le canapé sur le toit, le passer à travers le Velux. Tout cela, sans prendre les mesures. Voici le canapé enfoncé dans le Velux. Les livreurs, à genoux sur les tuiles, poussent. De l’intérieur, je crie: “on y est presque!” Un centimètre! Le canapé a un centimètre de trop. Je rabote le centimètre au couteau et le canapé tombe à l’intérieur de la maison. Quinze ans plus tard, j’imagine qu’il y est toujours. Superbe canapé; mais combien de fois me suis-je assis dessus?
Plus tard, à Lhôpital. Un canapé pris à Genève, chez Emmaüs. Coussins ton sable, faux cuir, design incurvé. Bout à bout, sept mètres. Transporté en BMW, coffre ouvert. Trois, quatre, six voyages. Que je sache, je ne me suis jamais assis dedans. Celui-là aussi, resté dans la maison.
Aussi ai-je décidé de sauver ce dernier canapé. Celui de la rue Jean-Gambach. Celui que les Hongrois transportent sur la tête, suant pour prendre le virage de la cage d’escalier. Mais en attendant de le sauver, je le stocke, je l’envoie au bunker. Monpère à son idée: le dresser au-dessus des étagères fédérales et l’appuyer contre le mur.
A minuit, nouveau pique-nique. Puis nous allons nous coucher. Monpère et Zara dans notre chambre à coucher, sur des matelas jetés à terre, moi dans mon bureau. Les déménageurs reprennent le travail. Le lendemain, à huit heures, je les trouve attablés devant un autre pique-nique. Le jeune boit un demi-litre de boisson énergétique. A quelle heure ont-ils fini? 4h30. Zara les a dissuadé de descendre au bunker pour le déchargement. Ils ont fait appeler leur chef à Budapest pour qu’elle les excuse. Elle a expliqué: ce n’est pas de leur faute. Eux étaient prêts à finir le travail puis à prendre la route, 1400 kilomètres par l’Autriche.
Déménagement 2
Le camion garé rue Gambach contient des meubles de Budapest. Ils seront être remisés dans le bunker de même que la moitié du contenu de mon appartement. L’autre moitié va à Lausanne, dans le magasin de brocante qui sert de bureau d’affichage: j’installe une chambre dans l’arrière-boutique. Mais il y a aussi des meubles en attente dans le bunker: ceux-ci partent pour Budapest. Enfin, il y a les affaires que les enfants emportent à Genève, chez Olofso.
Monpère et Zara jugent mes préparatifs insuffisants. J’ai réparti les cartons par destinations et par pièces, quant aux meubles, je les ai laissés en place, et sur les meubles, toutes sortes d’objets. Monpère s’emploie donc à étiqueter. Devant chaque carton, lampe, chaise, fourchette, il demande:
- Et ça?
Puis accroche une feuille de papier sur laquelle il indique Bunker, Genève, Lausanne, Hongrie. Sous les ordres de Zara, les déménageurs déménagent. Trois semaines qu’il n’a pas plu — il pleut. L’immeuble est en retrait de la rue. A l’époque, il devait exister un second immeuble. Il se sera effondré. La parcelle sert aujourd’hui de jardin. C’est ce jardin de cinquante mètres que les déménageurs ont à traversé pour rejoindre la rue. Du balcon, nous surveillons l’avancement du travail, posons des étiquettes, coupons du pain, préparons des sandwiches. Olofso appelle: elle prendra volontiers le matelas dans lequel Arto dort, mais sans le lit (un modèle rustique de fonte et de bois acheté au vide-grenier de Layrac dans le Sud-Ouest; le marchand nous ayant remis un faux sommier était venu dîner à la maison pour s’excuser; j’aurais dû savoir, avait-il dit, puisque je suis né dans ce lit). La chambre des enfants manque de place, explique Olofso. J’insiste. Elle fait valoir qu’elle a acheté un lit. Quel lit? Il y a deux ans, un lit. Ikea? Mais non. J’insiste. Oui, Ikea. Mon conseil: le jeter puis, au besoin, racheter. Elle se vexe. Que l’on mange du surgelé et vive dans des meubles en poussière, soit, mais que l’on confonde avec de la nourriture et des meubles… A mon habitude, je réponds: c’est tout ou rien. Et je change la destination du lit. Au sommier j’accroche l’étiquette Bunker. Cependant, les Hongrois maquent un pause. Ils tartinent du fromage blanc sur d’épaisses tranches de pain, mangent sucré, salé, boivent chaud et froid, refusent une bière, se relèvent, décident qu’ils ont encore faim et terminent le jambon. Le plus jeune (déjà venu en 2012 pour l’emménagement) demande si j’ai toujours mes armes. Il aimerait les manipuler. Mais le temps presse. Je reprends place sur le balcon. Zara donne ses instructions en Hongrois. Puis un problème survient. La baskette du plus jeune est éventrée. Il la considère. Dépité, il la jette à la poubelle. Affirme aussitôt qu’il continuera pieds nus. Dehors, il neige. Les sacs de 110 litres remplis d’affaires à donner contiennent plusieurs paires de chaussures. Zara pioche. Elle apporte un paire de Fila rouges. Le jeune les passe.
- La pointure correspond?
- Si tu crois qu’il s’arrêtent ce genre de problème, fait Monpère.
Il est une heure. Le chargement se poursuit. Ce qui m’inquiète, c’est le trafic. Montre en main, debout dans la neige, nous faisons des calculs. Le temps de descendre à Lausanne, de remplir l’arrière-boutique, de gagner Genève…
- Ils seront bloqués au retour!
Nous descendons au restaurant universitaire de Miséricorde. Monpère commande une salade et un potage.
- C’est tout ce que tu prends? lui dis-je.
Aussitôt m’a-t-il souhaité bon appétit, il me reprend:
- Mange moins vite, tu vas te faire mal!
Au retour, nous trouvons les Hongrois adossés au camion; ils fument et plaisantent. Peu après, le camion démarre. J’ai quelques heures devant moi: je rassemble balai, serpillère, aspirateur et détergents et me rends au kiosque à journaux de la rue du Jura. La Ville me le loue dans l’état contre une premier mois de loyer offert. Notre futur bureau d’affichage à Fribourg: huit mètres carrés en forme de T. Au fond du couloir, une toilette — je décrasse. Dans le couloir, un lavabo — je chiffonne. Autour de l’éventaire, où la vendeuse juchait, des étagères. Sur les unes, des présentoirs munis de ressorts où achalander les cigarettes — je démonte — les autres sont compartimentées, chocolat, chewing-gum, bonbons, briquets — je démonte. Puis je fais les achats en supermarché. Les mêmes que la veille, pour la suite de l’opération: saucisson, fromage, confiture, yoghourts, de quoi préparer le prochain pique-nique des Hongrois.