NIF 4

Con­fron­té à cet imbroglio admin­is­tratif, me revient en mémoire l’at­tente devant la douane de Ceu­ta, l’en­clave espag­nol en ter­ri­toire maro­cain, que je quit­tais alors en voiture pour voy­ager en direc­tion du Mali. 1993, ou l’an­née suiv­ante. Garé en file, nous atten­dions avec une ving­taine de véhicules tout moteur éteint. Une heure, deux, peut-être plus, c’é­tait long. Lorsque nous sommes enfin arrivés en vue du poste de con­trôle et de sa bar­rière, le fonc­tion­naire arabe fes­sait à coups de trique un conci­toyen. J’ai racon­té cela dans Ogro­rog, j’y pense suite à l’at­tente dans ce couloir de la police andalouse, ce matin.

Tour de vis

Cela est con­nu, les pro­duits courants disponibles sur le marché sont de qual­ité chaque jour plus médiocre. La Chine, bien sûr. Et le Viet­nam, les Philippes, les maquilado­ras, c’est à dire nous, néo-libéraux, grands pro­mo­teurs du sché­ma pyra­mi­dale: que les mass­es du tiers-monde pro­duisent pour les mass­es d’oc­ci­dent, nous écumerons et boirons du petit lait. Mais jusqu’i­ci, lorsqu’on accep­tait de vider son porte-mon­naie, on en avait encore pour son argent. Désor­mais, la logique du prof­it max­i­mum se généralise. Elle emporte tout. Que j’achète bon marché ou cher, cela se casse. Pour autant qu’il y ait fonc­tion­nement. Par­fois, je jette au débal­lage. La plus grande frus­tra­tion est venue le mois dernier, comme je ren­trais de Lon­dres: enlevés, les capu­chons des tubes de pom­made, den­ti­frice ou pâte d’an­chois étaient impos­si­bles à refer­mer, le pas de vis étant mal gravé.

Finir

De grands aplats de mémoire fauchée sous le nez, voilà mon paysage; plat, vide, blanc. L’én­ergie passée dans l’écri­t­ure de l’es­sai, six mois d’at­ten­tion soutenue, puis dans le roman, qua­tre mois sup­plé­men­taires, ne peut peut être renou­velée en quelques jours. Ce qui me rap­pelle les angoiss­es de Calaferte devant le manque d’in­spi­ra­tion qui suc­cé­dait aux péri­odes de créa­tiv­ité. A la lec­ture de son jour­nal, on l’imag­ine qui tourne dans sa ferme de cam­pagne, sai­sis­sant un sty­lo ici, le déposant là, le sai­sis­sant encore pour not­er “Rien. Péri­ode infé­conde. Quand cela va-t-il finir?”

NIF 3

La cen­trale de Police ressem­ble au vais­seau galac­tique du film Prométheus. Chi­canes, hublots, plate­forme pour héli­cop­tères, créneaux, forêt d’an­tennes. Elle occupe un quart du plus gros des car­refours de la plus longue des avenues de la ville.
- Vous avez ren­dez-vous ou vous venez chercher un tick­et pour pren­dre ren­dez-vous? De toute façon, c’est le même chose… Là, à gauche, dans le couloir.
Deux cent per­son­nes en paque­ts, harassées, nerveuses, dés­espérées. Pas de chaise, pas de lumière. Un comp­teur affiche le numéro 42.
- Où prend-t-on les tick­ets?, fais-je à un Maghrébin.
-Vous n’avez pas de ren­dez-vous? Dans ce cas, c’est l’autre file. Si vous avez de la chance, vous obtien­drez un numéro.
-Et j’en fais quoi?
-Vous revenez dans un mois.
Je me cale entre une Séné­galaise et deux Chi­nois. A bonne dis­tance, un cagibi. Un employé espag­nol passe la tête à l’ex­térieur, vin­di­catif,  débrail­lé.
-Reculez! Tous der­rière la ligne!
La Séné­galaise s’ex­cuse. Elle fait de petits pas, à recu­lons. Et désigne les Sud-Améri­cains lesquels ont reculé pour éviter que les Russ­es ne leur tombent dessus.
“Alexan­dre, me dis-je, tu as roulé une heure, tu as mis du temps à trou­ver l’aire d’at­ter­ris­sage de la navette, tu as passé au détecteur à métaux, ne craque pas!“
Ceci dit, je me tourne vers le Maghrébin.
“Jamais ça, jamais!“
Et je débar­que. Retour sur la terre ferme, la colère m’en­vahit. Brux­elles con­stru­it des palais de verre pour loger ses grands inutiles et côté du peu­ple, c’est le sché­ma d’hu­mil­i­a­tion.
Mais il faut nuancer: ces gens qui arrivent avec des gilets de sauve­tage sur la poitrine et ten­dent la main n’ont jamais con­nu que l’hu­mil­i­a­tion. D’ailleurs ils sont sur­pris, nul ne les frappe. 

Whey

Bou­tique de nour­ri­t­ure pour sportifs à Mala­ga. Bidons empilés, boîtes flu­o­res­centes, sachets de poudre, la présen­ta­tion habituelle, ses promess­es de gain et un vendeur jeune, beau, gon­flé, géli­fié.
-Tu as une merde dans ta vit­rine, lui dis-je.
-La dame a de nou­veau fait des siennes, me répond-t-il. Il appelle un nom. Un cabot sort de coulisse. Pelucheux, avachi, saucis­son­né. Et le beau vendeur, une servi­ette à la main, ramasse sa merde au pied des bidons de fortifiant.

Course

Une course, ou plutôt une accéléra­tion. Dans la nuit, j’écris la dernière page de Noria, puis le matin, en trois heures, l’a­vant-dernier chapitre, un dia­logue qui éclaire le lecteur sur les enjeux exposé sur les cent pre­mière pages. Ensuite, vélo, vis­ite aux admin­is­tra­tion, repas sur le coin de la table et retour au man­u­scrit. Qua­tre heures à taper les pages écrites à la plage la semaine dernière. Il me reste encore une dizaine de feuil­lets, mais j’ai un ren­dez-vous dans un vil­lage voisin pour la loca­tion d’un nou­v­el apparte­ment. Quinze min­utes, avant le départ, dix, cinq… J’ap­pelle l’a­gence pour annon­cer un retard d’une demi-heure, ce qu’il me faudrait pour met­tre un point final au texte. L’a­gent pro­pose de reporter. A dix-neuf heures, je descends acheter de la bière. Noria est terminé.

NIF 2

A vélo, par les quais, jusqu’au bâti­ments de bureau cen­tral qui abrite l’A­gen­cia Trib­u­taria. Passé le por­tique de sécu­rité, je reprends la con­ver­sa­tion de la veille avec l’employé chargé des infor­ma­tions.
- Hier vous m’avez dit de pren­dre ren­dez-vous pour obtenir un NIF, mais l’on refuse de me don­ner ren­dez-vous si je ne peux indi­quer un numéro de NIF.
-Je vois. A ce stade-là, je ne peux plus rien faire pour vous. Le mieux est de vous ren­dre au fond de la salle.
-Où les gens atten­dent?
-Oui, ceux-là ont pris ren­dez-vous. Trichez et présen­tez-vous sans autre à l’un des guichets.
Qu’on imag­ine la tête des quar­ante per­son­nes instal­lés dans des chais­es lorsque je me fau­file… Juste­ment, le fonc­tion­naire en ter­mine avec un cou­ple. Avant qu’il n’ap­pelle le suiv­ant, je lui adresse ma ques­tion.
-Pour un NIF, il vous faut pren­dre ren­dez-vous et pour cela il vous faut un NIE. Com­mencez donc par obtenir un NIE. N’im­porte quel poste de police…
-Garde civile?
-Non, police.
Soulagées les quar­ante per­son­nes: je m’en vais.
Au vig­ile chargé de la sur­veil­lance du por­tique, je demande l’adresse du poste de police le plus proche. Deux kilo­mètres en direc­tion de l’aéro­port, ou alors dit-il, vous avez celui du port. J’en­fourche mon vélo, pédale vingt min­utes, trou­ve le poste du port. Le pré­posé loge sous un escalier. Penché, il m’ex­plique:
-Il n’y a que le poste cen­tral qui puisse vous délivr­er un NIE. En direc­tion de l’aéro­port. En ce moment, il est fer­mé. Allez‑y le matin!

Roi

Le mag­a­zine des com­mérages Sem­ana fait sa une sur le roi: “Felipe est sor­ti faire des achats sans Leticia”.

NIF

L’ad­min­is­tra­tion, égale à elle même; il me faut un NIF, une Numéro d’I­den­ti­fi­ca­tion Fis­cale (“fal­loir” est en l’oc­curence un verbe trop neu­tre, en réal­ité, l’E­tat veut m’ap­pos­er une éti­quette afin de savoir où je me trou­ve au cas où il déciderait de me ponc­tion­ner). Donc, je me rends dans un bureau. Vingt-cinq kilo­mètres de vélo, une demi-heure d’at­tente.
-Vous n’avez pas pris de ren­dez-vous?
L’employé me remet un doc­u­ment.
- Par inter­net ou par télé­phone, pour le jour et l’heure qui vous con­vient!
Retour à vélo — j’ap­pelle.
-Un ren­dez-vous? Volon­tiers! Don­nez ‑moi votre numéro de NIF.
-Je n’en ai pas.
-Dans ce cas, je ne peux vous fix­ez de ren­dez-vous. Il faut d’abord allez vous annon­cer au bureau.
J’ex­plique que l’on m’a ren­voyé.
-…oui, je vois. Allez‑y tout de même. Et insis­tez! Si ça ne marche pas, il fau­dra que vous choi­sissiez un Espag­nol au hasard et que vous l’a­me­niez avec vous. Il mon­tr­era son numéro de NIF et ain­si vous pour­rez accéder à l’employé.

Bière

Après douze mois d’in­tense pra­tique, je crois savoir que la bière des Espag­nols est proche de l’eau quant à son goût et proche du poi­son quant à son effet.