Au paradis, il y a de l’eau. Et de la lumière, des arbres, des oiseaux. Rien de plus normal, c’est l’Eden, un jardin: on venait s’y reposer. Tautologie. Un jardin est un lieu où il y a des arbres, de l’eau… Ainsi, il fait bon s’y reposer. Du grec ancien, “paradis”, qui signifie “enclos pour les bêtes”, traduit Eden. Par où l’on voit que l’on se rapproche, du fait de l’indisponibilité lexicale d’une équivalent plein, de la question du travail. Mais c’est justement l’absence de travail qui fait de ce jardin le paradis, c’est à dire le lieu du repos. Tu en seras chassé. Bien. Et que feras-tu? Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Bref, pour ceux qui attendent, n’attendez pas trop de ce paradis.
Zombification
Commencé à écrire, écrire vraiment, première fois depuis trente ans. Écriture dont le rythme, la visée, la tension fait de vous un mort-vivant. A preuve le monde — il a disparu. Reste à trouver où se loger. Tout relève du monde, est ficelé, enchaîné, quadrillé de technologie: nous vivons sous un filet d’étoiles mortes, rampons tel des crabes, étourdis en caque avant la vente à la criée et la mort. Je ne suis pas rassuré. Filer est une option. Bien d’autres ont pris la diagonale. Ils ont fini ce qu’il avaient en tête, sauf quand la folie les a précédé. Et qu’est-ce que la folie sinon la perte des liens? Amitiés pulvérisées, relations distendues, conversations effacées. Il faudrait être croyant. Religion — des liens.
Marches de la faim
“[] lorsque l’on perd son travail on a pas souffert assez pour se rebeller; en revanche, lorsque l’on a souffert durablement, on a perdu la capacité de protester de manière organisée”.
“La crise de 1929”, Bernard Gazier.
Ce qui, d’après l’auteur, expliquerait les échecs des “marches de la faim” et l’absence de révolte face aux actes de répression des mouvements ouvriers.
Politiques
Pour la première fois dans l’histoire de la présidentielle américaine, l’élu défend un programme métaphorique. Les Etats-Unis sont une entreprise. La littérature insisterait sur les limites de la métaphore. Mais la simplification qu’elle opère sur le réel n’est pas plus arbitraire qu’un programme idéologique. De plus, cet usage de la métaphore renvoie au métier de Trump, la gestion, à une époque où la politique étant affaire de spécialistes, la majorité des hommes de pouvoir n’ont jamais travaillé de leur vie. Métier de la parole, dit-on: autre métaphore. Aux conséquences évidentes: la complaisance envers celui qui est la source du profit. Être riche comme l’est Trump semble a priori moins dommageable que de gouverner sous le contrôle des riches. En revanche, à filer la métaphore de l’entreprise, l’on constate la victoire sans concession du capitalisme. Que l’on cautionne l’international-socialisme du clan Clinton ou le national-libéralisme de Trump, deux courants historiques passent aux oubliettes: le socialisme populaire, celui que défend un Jean-Claude Michéa lorsqu’il s’inspire de la légende syndicale anglaise (mais encore faudrait-il pour faire advenir semblable politique de la raison que les ouvriers représentassent aujourd’hui une force sociale équivalente à ce qu’elle était jusque dans les années 1950) et le libéralisme classique, qui valorise l’esprit d’entreprise et la liberté individuelle. De sorte que la prise de pouvoir du nouvel élu américain, n’est que la poursuite d’un processus de concentration du capital qui a nom néo-libéralisme et qui, dans la phase actuelle, passe fatalement par la négation de l’intérêt individuel. Et pourtant, il faut préférer Trump à ses adversaires, car tandis que le premier défend l’entreprise américaine contre les autres entreprises nationales, les néo-libéraux dont Clinton est la représentante, au prix d’une alliance contre-nature avec les sociaux-démocrates, défendent une mondialisation qui ne vise qu’à reproduire à l’échelle de l’humanité le schéma de pillage outrancier institué par les derniers monarques de l’Ancien régime.
Nowhere
Gala veut retourner dans le désert, dormir le jour, danser la nuit, échanger de la nourriture et des drogues, se mouvoir dans une communauté provisoire par quarante degrés, sous tente et dans le sable; bien, mais le fait que l’on soit, deux ou trois cent, autorisés à vivre ainsi, quelques jours, hypothèque mon plaisir. Sortir de la cage, respirer pour remettre un peu de conversation dans ce monde, formidable, mais pourquoi ne pas la dessouder?
Poubelle des genres
Ces professionnels de la culture artiste qui aiment le mélange, l’ambiguïté physique, le désordre des langues, sont d’abord des gens incertains de leur identité, de leurs idées et de l’état du monde. Il n’est pas surprenant qu’ils officient en cette période d’illettrisme revendiqué dans le théâtre, sous-domaine artistique qui ne devient lui-même qu’en mariant des inconciliables.
Ouroboros
L’un des effets, mesuré au quotidien, dans les petites choses, de ces mois d’écriture à formuler des intuitions, d’abord en rationalisant dans un essai puis en illustrant par la fiction, est de se retrouver à devoir vivre, le jour où je relève la tête de la copie, dans le monde annoncé et décrit.
Mer
La mer déroule de longues vagues d’eau grise, le ciel est bas. Les perroquets se sont tus. Près de la jetée, le bar de plage reste ouvert. Seule à la ronde, la famille sirote en compagnie de quelques voisins Comme pour les kiosques à bonbons : les retraités les tiennent contre vents et marées. Les enfants sont à l’école, les parents évitent la plage? Ils se calfeutrent, ils attendent. Nous allons dans notre restaurant préféré. Pour a première fois depuis mars dernier, nous mangeons en salle. Le patron est content de nous voir. Mais peut-être est-ce seulement des clients qu’il retrouve. Je désigne l’îlot de sécurité de la route côtière: maçonné de frais, chargé de terreau, à ras. Où sont les cactus? Car de ma table, j’admirais des spécimens de deux mètres, bandits manchots dignes de la Monument Valley. Il ne sait pas. Au fond, je suis contre les changements. La confiscation des choses, la fonction, le passage efficace des voitures, le passage accéléré du temps. La soupe de pois chiches et de chorizo me réconforte. Ce fond de culture authentique: manger pour manger plutôt que pour reprendre le travail. Nous revenons dans l’appartement pour dormir, regarder des films, chercher des réponses. A dix-huit heures, je prends la route, je vais à l’entraînement. Une partie des habitués à renoncé au cours. Conditions extrêmes, m’expliquent les plus assidus — il fait douze degrés. L’assistant retire une veste, une deuxième veste, un et deux pulls. Plus tard, je rentre par le port. Sur les terrasses, quelques buveurs en bonnet. Face à la mer, incrédules, ils attendent.