Loi 2

La loi com­pense le défaut d’ac­tion. Elle est l’in­stru­ment idéal du politi­cien qui pré­tend agir au moyen de la parole. Les démoc­ra­ties finis­santes votent des lois — sans cesse.

Loi

Une société où la loi inter­dit cer­taines opin­ions est une société où ceux qui pro­mulguent la loi trichent.

Miracles

A force de répéter le geste, ce qu’ils touchaient ne se trans­for­mait plus. Il n’y avait plus mir­a­cle. Les choses demeu­raient elles-mêmes. De sor­tent qu’il échouèrent à devenir ce qu’ils espéraient incar­n­er sur terre.

Agrabue

-Voilà, je vais m’in­staller…
La respon­s­able de mairie:
-Où?
-Dans la mai­son Cie­los.
-…
-Vous êtes tou­jours là?
-Oui, oui.
-J’aimerais savoir qui est le voisin, nous avons un mur con­tigu et…
-Com­ment voulez-vous que je sache? Je n’ai pas cette infor­ma­tion, de plus, en rai­son de la pro­tec­tion des don­nées privées des citoyens je n’ai pas le droit de vous les com­mu­ni­quer.
-En revanche, vous pou­vez me dire si la mai­son est habitée, parce que celle d’après est en ruines…
-Vous avez l’adresse?
-Non.
-Où est votre mai­son?
-Regardez par la fenêtre! A vingt mètres de votre bureau, en face.
-Ah moi, vous savez, je ne suis pas du vil­lage!
-Atten­dez, je crois que j’ai l’adresse.
Tout en main­tenant la respon­s­able en haleine, je feuil­lette la pile de doc­u­ment.
-Là! Calle San Manuel Bueno.
-Atten­dez! Je l’ai. Il n’y a per­son­ne dans la mai­son.
-Laque­lle?
-Celle de votre voisin. Dans la votre non plus.
-Qu’est-ce que ça veut dire?
-Je ne sais pas. Qu’ils exis­tent, mais qu’on les con­nait pas. Autre chose?

Visibilité

Du groupe d’amis avec qui il avait au cours des années qua­tre-vingt et qua­tre-vingt-dix con­testé le pou­voir, la plu­part avaient désor­mais leurs por­traits dans les quo­ti­di­ens une ou deux fois la semaine. Trente ans d’ef­forts pour obtenir cette vis­i­bil­ité. Com­bi­en en faudrait-il pour retourn­er à la con­tes­ta­tion? Était-ce seule­ment possible?

Marketing

L’homme à la banane avait retenu de ses années d’é­tudes en mar­ket­ing cette leçon: faites con­naître votre pro­duit! Il rece­vait ses clients, ren­con­trait les ban­quiers, négo­ci­ait avec les parte­naires une banane sur la tête.

El Palo

Balade de prox­im­ité dans le quarti­er pop­u­laire El Palo. Situé à l’est de Mala­ga, ser­ré entre des maisons bass­es de pêcheurs qui don­nent sur le sable et des mon­tagnes rouges, il date des années 1960, époque dont il garde les traits. La rue com­merçante est som­bre, encadrée de grandes façades qui font rideau. Au pied des immeubles, des rib­am­belles d’ar­cades, cer­taines de métiers anciens, mer­ceries, cor­don­niers, tailleurs. Plus loin un pas­sage, au sens de Wal­ter Ben­jamin; j’en ai vu de sem­blables à Budapest, demi-borgnes, dal­lés de mar­bre et mal éclairé avec, en plus, ici, ces entrées de concierg­eries en bois vit­ré. Puis, à la per­pen­dic­u­laire, dans la rue Vil­la­fuerte, un aligne­ment d’o­r­angers. Chaque arbre porte cent fruits. Cer­tains roulent dans le caniveau. A les suiv­re du regard, on remonte la pente qui forme une per­spec­tive digne de la Renais­sance pour s’achev­er con­tre la mon­tagne, toute de terre et vierge. Dans la par­al­lèle, une baraque peinte à la chaux: vente de char­bon, miel, glaçons. Au super­marché, je cherche du lait de noix de coco. Les Chi­nois ne man­quent pas. Ils sont même plus nom­breux que le reste de la semaine, puisque le same­di après-midi les Espag­nols fer­ment bou­tiques. Mais il n’y a pas cette sorte de lait. Tou­jours à vélo, je redescends vers la mer. Sous la rue com­merçante, qui est en sens unique, des rues plus étroites, hab­it­a­bles. Une sur deux est inter­dite au traf­ic. Au sol, du car­relage, à l’embouchure de gros cail­loux. Les voisins entre­posent leurs affaires devant chez eux, sèchent leur linge, instal­lent des tables. Celui-là a un bateau appuyé à l’en­trée du salon, cet autre des cannes en perch­es de bam­bous. En regag­nant la plage, je roule devant le cré­ma­to­ri­um. Au milieu d’une foule, les croque-morts sor­tent un cer­cueil du cor­bil­lard. En sur­plomb, il y a le stade de foot­ball. Une fête s’y déroule, la musique dis­co résonne au-dessus des familles en deuil. Je pour­su­is le long de la côte. Près de la crique de l’Araignée, une tour de sur­veil­lance comme il y en a sur la Cos­ta del sol. Ronde, pous­siéreuse, sans toit, au-dessus de l’eau. Des pêcheurs à la ligne se tien­nent sur les rochers. Quelques maisons sont regroupées là, sur l’éper­on. Per­son­ne n’y vient, car à cet endroit la mon­tagne est exploitée par une fab­rique de ciment qui rejette des tonnes de pous­sière fine. De la tour, on aperçoit la car­rière supérieure et, sur la route d’Almería, un bar d’un étage, con­stru­it dans le plus mau­vais endroit du pays, sous la fab­rique, con­tre la route, à peu près inac­ces­si­ble. Le bar Mesa, lit­térale­ment “bar table”. Une bar­rière empêche les buveurs de tomber sur la route lorsqu’il sor­tent du local. Pour revenir au groupe de maisons, les deux ruelles, l’une de dix mètres, l’autre plus courte, por­tent des noms d’écrivains: Calle escritor Luis Léon et calle escritor Mc Kin­lay. Prob­a­ble­ment les moins vis­itées de toute la région. 

Importation

L’im­por­ta­tion mas­sive d’im­mi­grés, jus­ti­fie-t-on, per­met de pour­voir des postes de tra­vail. Baliv­ernes! Le pro­grès con­stant du chô­mage suf­fit à démen­tir. Mais surtout, qui peut imag­in­er que des indi­vidus sans édu­ca­tion qui ne pos­sè­dent pas la langue d’in­scrip­tion sociale et dont la psy­cholo­gie relève de valeurs archaïques opposées à cette notion fon­da­trice du cap­i­tal­isme qu’est le pro­grès puis­sent rivalis­er avec des indi­vidus éduqués dans et pour la société occi­den­tale? L’im­por­ta­tion est bien liée au tra­vail… mais au tra­vail de l’ar­gent. C’est ici la con­som­ma­tion qui est visée. Ces importés, vic­times de la stratégie du “fonds d’écran”(qui con­siste à décrire la réal­ité occi­den­tale sur un mode hol­ly­woo­d­i­en), sont manip­u­la­bles à l’ex­trême quant à leur straté­gies d’achat. Quand on ajoute que les stocks d’ar­gent disponibles n’ont jamais été aus­si impor­tants, la boucle est bouclée. L’im­porté subit le traite­ment que les grands organes de la finance inter­na­tionale ont fait subir à leurs pays d’o­rig­ine dans la deux­ième moitié du XXème, ils sont endet­tés puis rançon­nés. Sur la base de ce mécan­isme, nous autres européens nat­ifs subis­sons le rem­place­ment de nos valeurs, la destruc­tion de notre cul­ture, la liq­ui­da­tion des garanties liées au tra­vail, le ren­force­ment du con­trôle des citoyens, la baisse de la qual­ité de vie et la baisse de la qual­ité des pro­duits. Cette impor­ta­tion mas­sive des immi­grés, avec quelques autres armes des mon­di­al­isa­teurs (à com­mencer par l’ingérence économique et guer­rière dans les pays de la périphérie), nous ramène au jeu de l’avion. Dans le cock­pit, des crim­inels. Ils descen­dent dans des hôtels cinq étoiles, ils ont droit de cuis­sage sur les hôt­esses. Ces dernières, mem­bres du per­son­nel de bord comme on dit, exé­cu­tent les ordres du cap­i­taine. Le peu­ple est pas­sager. Des soutes, remon­tent sans cesse des importés. L’avion va-t-il tomber? Si la porte du cock­pit est assez solide, non; les pas­sagers s’en­tretueront. Le silence revenu, les crim­inels fer­ont atterrir. 

Science-fiction

M’in­ter­ro­geant sue le genre du livre que je viens d’écrire, puisque la clas­si­fi­ca­tion par gen­res fait par­tie des prérog­a­tives des cri­tiques et de leur épigones, les jour­nal­istes lit­téraires, je me dis­ais: y ‑a-t-il encore une sens à par­ler aujour­d’hui de sci­ence-fic­tion? La fic­tion est une autre manière de racon­ter le réel, quant à la sci­ence, sous sa forme tech­nique, elle est présente dans cha­cun des actes de la vie quo­ti­di­enne et sous sa forme abstraite, elle définit notre hori­zon d’at­tente. Reste les batailles galac­tiques, mais il faut remar­quer que rares sont les gens qui peu­vent dire ce qui se passe en géopoli­tique du ciel et que, quoiqu’il en soit, ce sous-genre n’est que la com­bi­nai­son du west­ern et d’une tech­nique imaginaire. 

Courrier

La concierge:
-Il y a du cour­ri­er dans votre boîte aux let­tres. Depuis quinze jours.
-Je vois. En effet, je ne l’ou­vre jamais.
Trois jours plus tard:
-Vous savez relevé votre cour­ri­er? Ce n’est pas bien, il faut lire vos let­tres.
-J’y suis allé.
-Bon.
Et pour­tant, ce n’est que du cour­ri­er ami­cal. En l’oc­cur­rence deux cartes de bons vœux des d’édi­teurs qui sont aus­si des amis. D’ailleurs, nul ne me sachant ici par­mi les désagréables, on ne me met la main ni dans les poches ni dans la tête. Mais eu égard au passé, craig­nant le pire, je ne relève plus.