La loi compense le défaut d’action. Elle est l’instrument idéal du politicien qui prétend agir au moyen de la parole. Les démocraties finissantes votent des lois — sans cesse.
Agrabue
-Voilà, je vais m’installer…
La responsable de mairie:
-Où?
-Dans la maison Cielos.
-…
-Vous êtes toujours là?
-Oui, oui.
-J’aimerais savoir qui est le voisin, nous avons un mur contigu et…
-Comment voulez-vous que je sache? Je n’ai pas cette information, de plus, en raison de la protection des données privées des citoyens je n’ai pas le droit de vous les communiquer.
-En revanche, vous pouvez me dire si la maison est habitée, parce que celle d’après est en ruines…
-Vous avez l’adresse?
-Non.
-Où est votre maison?
-Regardez par la fenêtre! A vingt mètres de votre bureau, en face.
-Ah moi, vous savez, je ne suis pas du village!
-Attendez, je crois que j’ai l’adresse.
Tout en maintenant la responsable en haleine, je feuillette la pile de document.
-Là! Calle San Manuel Bueno.
-Attendez! Je l’ai. Il n’y a personne dans la maison.
-Laquelle?
-Celle de votre voisin. Dans la votre non plus.
-Qu’est-ce que ça veut dire?
-Je ne sais pas. Qu’ils existent, mais qu’on les connait pas. Autre chose?
Visibilité
Du groupe d’amis avec qui il avait au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix contesté le pouvoir, la plupart avaient désormais leurs portraits dans les quotidiens une ou deux fois la semaine. Trente ans d’efforts pour obtenir cette visibilité. Combien en faudrait-il pour retourner à la contestation? Était-ce seulement possible?
El Palo
Balade de proximité dans le quartier populaire El Palo. Situé à l’est de Malaga, serré entre des maisons basses de pêcheurs qui donnent sur le sable et des montagnes rouges, il date des années 1960, époque dont il garde les traits. La rue commerçante est sombre, encadrée de grandes façades qui font rideau. Au pied des immeubles, des ribambelles d’arcades, certaines de métiers anciens, merceries, cordonniers, tailleurs. Plus loin un passage, au sens de Walter Benjamin; j’en ai vu de semblables à Budapest, demi-borgnes, dallés de marbre et mal éclairé avec, en plus, ici, ces entrées de conciergeries en bois vitré. Puis, à la perpendiculaire, dans la rue Villafuerte, un alignement d’orangers. Chaque arbre porte cent fruits. Certains roulent dans le caniveau. A les suivre du regard, on remonte la pente qui forme une perspective digne de la Renaissance pour s’achever contre la montagne, toute de terre et vierge. Dans la parallèle, une baraque peinte à la chaux: vente de charbon, miel, glaçons. Au supermarché, je cherche du lait de noix de coco. Les Chinois ne manquent pas. Ils sont même plus nombreux que le reste de la semaine, puisque le samedi après-midi les Espagnols ferment boutiques. Mais il n’y a pas cette sorte de lait. Toujours à vélo, je redescends vers la mer. Sous la rue commerçante, qui est en sens unique, des rues plus étroites, habitables. Une sur deux est interdite au trafic. Au sol, du carrelage, à l’embouchure de gros cailloux. Les voisins entreposent leurs affaires devant chez eux, sèchent leur linge, installent des tables. Celui-là a un bateau appuyé à l’entrée du salon, cet autre des cannes en perches de bambous. En regagnant la plage, je roule devant le crématorium. Au milieu d’une foule, les croque-morts sortent un cercueil du corbillard. En surplomb, il y a le stade de football. Une fête s’y déroule, la musique disco résonne au-dessus des familles en deuil. Je poursuis le long de la côte. Près de la crique de l’Araignée, une tour de surveillance comme il y en a sur la Costa del sol. Ronde, poussiéreuse, sans toit, au-dessus de l’eau. Des pêcheurs à la ligne se tiennent sur les rochers. Quelques maisons sont regroupées là, sur l’éperon. Personne n’y vient, car à cet endroit la montagne est exploitée par une fabrique de ciment qui rejette des tonnes de poussière fine. De la tour, on aperçoit la carrière supérieure et, sur la route d’Almería, un bar d’un étage, construit dans le plus mauvais endroit du pays, sous la fabrique, contre la route, à peu près inaccessible. Le bar Mesa, littéralement “bar table”. Une barrière empêche les buveurs de tomber sur la route lorsqu’il sortent du local. Pour revenir au groupe de maisons, les deux ruelles, l’une de dix mètres, l’autre plus courte, portent des noms d’écrivains: Calle escritor Luis Léon et calle escritor Mc Kinlay. Probablement les moins visitées de toute la région.
Importation
L’importation massive d’immigrés, justifie-t-on, permet de pourvoir des postes de travail. Balivernes! Le progrès constant du chômage suffit à démentir. Mais surtout, qui peut imaginer que des individus sans éducation qui ne possèdent pas la langue d’inscription sociale et dont la psychologie relève de valeurs archaïques opposées à cette notion fondatrice du capitalisme qu’est le progrès puissent rivaliser avec des individus éduqués dans et pour la société occidentale? L’importation est bien liée au travail… mais au travail de l’argent. C’est ici la consommation qui est visée. Ces importés, victimes de la stratégie du “fonds d’écran”(qui consiste à décrire la réalité occidentale sur un mode hollywoodien), sont manipulables à l’extrême quant à leur stratégies d’achat. Quand on ajoute que les stocks d’argent disponibles n’ont jamais été aussi importants, la boucle est bouclée. L’importé subit le traitement que les grands organes de la finance internationale ont fait subir à leurs pays d’origine dans la deuxième moitié du XXème, ils sont endettés puis rançonnés. Sur la base de ce mécanisme, nous autres européens natifs subissons le remplacement de nos valeurs, la destruction de notre culture, la liquidation des garanties liées au travail, le renforcement du contrôle des citoyens, la baisse de la qualité de vie et la baisse de la qualité des produits. Cette importation massive des immigrés, avec quelques autres armes des mondialisateurs (à commencer par l’ingérence économique et guerrière dans les pays de la périphérie), nous ramène au jeu de l’avion. Dans le cockpit, des criminels. Ils descendent dans des hôtels cinq étoiles, ils ont droit de cuissage sur les hôtesses. Ces dernières, membres du personnel de bord comme on dit, exécutent les ordres du capitaine. Le peuple est passager. Des soutes, remontent sans cesse des importés. L’avion va-t-il tomber? Si la porte du cockpit est assez solide, non; les passagers s’entretueront. Le silence revenu, les criminels feront atterrir.
Science-fiction
M’interrogeant sue le genre du livre que je viens d’écrire, puisque la classification par genres fait partie des prérogatives des critiques et de leur épigones, les journalistes littéraires, je me disais: y ‑a-t-il encore une sens à parler aujourd’hui de science-fiction? La fiction est une autre manière de raconter le réel, quant à la science, sous sa forme technique, elle est présente dans chacun des actes de la vie quotidienne et sous sa forme abstraite, elle définit notre horizon d’attente. Reste les batailles galactiques, mais il faut remarquer que rares sont les gens qui peuvent dire ce qui se passe en géopolitique du ciel et que, quoiqu’il en soit, ce sous-genre n’est que la combinaison du western et d’une technique imaginaire.
Courrier
La concierge:
-Il y a du courrier dans votre boîte aux lettres. Depuis quinze jours.
-Je vois. En effet, je ne l’ouvre jamais.
Trois jours plus tard:
-Vous savez relevé votre courrier? Ce n’est pas bien, il faut lire vos lettres.
-J’y suis allé.
-Bon.
Et pourtant, ce n’est que du courrier amical. En l’occurrence deux cartes de bons vœux des d’éditeurs qui sont aussi des amis. D’ailleurs, nul ne me sachant ici parmi les désagréables, on ne me met la main ni dans les poches ni dans la tête. Mais eu égard au passé, craignant le pire, je ne relève plus.