Rois

Le vocab­u­laire idéologique s’étoffe. Mots-anathèmes, mots-vendeurs, antiphrases, expres­sions figées, néol­o­gismes de marchan­di­s­a­tion. La liste s’al­longe. Il y faudrait un dic­tio­n­naire de la mon­di­al­i­sa­tion. Ce vocab­u­laire, fab­riqué à des­sein, dif­fusé par les moyens de presse, repris par la pub­lic­ité, est bien­tôt adap­té par le com­mun. La parole de l’in­di­vidu le viv­i­fie. Je mets au défi quiconque d’ex­pli­quer le sens de “pop­ulisme” sinon par l’usage. His­torique­ment, les fab­riques con­ceptuelles ont tou­jours précédé les manœu­vres guer­rières. La guerre n’est pas que réu­nion de canons et de corps. Elle peut pren­dre bien des formes. Dans cette phase descen­dante du cap­i­tal­isme, l’idéolo­gie vise pri­or­i­taire­ment à con­serv­er les acquis du sys­tème, ce qui en sit­u­a­tion de réces­sion implique leur con­cen­tra­tion sur une minorité. Analysée à l’aune de ce principe, l’im­mi­gra­tion est avant tout un vecteur de lutte anti-cri­tique et un out­il de démo­li­tion des lib­ertés sociales. Chaque immi­gré importé sur le ter­ri­toire européen ren­force la tiers-mondi­s­a­tion. Or, toutes les sociétés du tiers-monde ont ceci en com­mun: la coex­is­tence sur leur ter­ri­toire de groupes antag­o­niques, l’un majori­taire et mis­érable, l’autre minori­taire et priv­ilégié. Le rap­port entre les deux groupes est arbi­traire. La minorité, proclamée élite, joue le rôle de l’ar­bi­tre. Les cap­i­tal­istes les plus endur­cis de notre vieux monde, entéri­nant un mod­èle post-libéral améri­cain, se pro­jet­tent aujour­d’hui en rois nègres. Le vocab­u­laire trans­forme active­ment nos esprits afin de les pli­er à l’avène­ment de ce nou­veau par­a­digme social.

Mer

Tou­jours cette battue des vagues con­tre la rade. Là où des murets de soutène­ment ont été con­stru­its pour faciliter la pas­sage de la route, l’eau éclate à la ver­ti­cale et retombe en gerbes sur le capots des voitures. Devant l’ap­parte­ment, les rouleaux ont trans­for­mé la plage. A force d’être drainé, le sable est lisse comme un miroir. Quelques promeneurs se hasar­dent. Les traces de pas sont vis­i­bles depuis le bal­con. Les per­ro­quets volent la tête en bas. 

Perfection

De la per­fec­tion, qui est une recherche sans atteinte, au per­fec­tion­nisme, qui est un dépasse­ment par l’échec. Ain­si pour­rait-on résumer l’en­tre­prise mon­strueuse de Metal­li­ca tra­vail­lant laborieuse­ment son album de moitié de car­rière. Cela me fait penser au Jeu des per­les de verre de Her­mann Hesse. L’écrivain alle­mand est per­suadé d’écrire un texte qui con­tient toute son esthé­tique alors qu’il perd son lecteur et rompt avec la fac­ture clas­sique, proche de l’ex­po­si­tion, des livres qui ont fait le suc­cès de son œuvre, Demi­an ou encore Nar­cisse et Gold­mund. Et puisqu’il s’ag­it avec Metal­li­ca de musique, il faut revenir sur le cas exem­plaire de ce groupe de néo-folk, par­mi les meilleurs du genre, Mid­lake. Trois dis­ques excep­tion­nels parais­sent, puis le groupe exclut son chanteur. Motif: après une année de tra­vail sur la maque­tte du nou­v­el album, le jugeant impar­fait, celui-ci refuse de le laiss­er paraître. Les autres mem­bres du groupe finis­sent les enreg­istrements et pub­lient sans son accord.

Metallica 3

Au 482ème jour d’en­reg­istrement de l’al­bum Some Kind Of Mon­ster, le psy­ch­an­a­lyste pro­pose une vari­ante pour le titre I destroyed:
-Et si vous appeliez ça, I killed?

Metallica 2

Le chanteur James Het­field, à la veille d’une hos­pi­tal­i­sa­tion de six mois pour alcoolisme, dis­ant à Lars Ulrich, pili­er du groupe: “Je n’ai pas de plaisir à être avec toi dans cette pièce, je n’ai plus de plaisir à jouer avec toi, peut-être que c’est de moi que je suis déçu”.

Metallica

Pas­sion­nant ce film de 2004 sur Metal­li­ca, Some Kind Of Mon­ster. Réu­ni dans un entre­pôt cal­i­fornien après vingt ans de car­rière et nonante mil­lions d’al­bums ven­dus, le groupe engage un psy­ch­an­a­lyste pour régler les con­flits qui opposent ses mem­bres. Dans Huis-clos, Sarte n’of­fre qu’une ver­sion toute idéale de l’en­fer dans lequel dégénère les ami­tiés de sym­biose. Or, il n’y a pas de milieu plus tra­vail­lé par les con­tra­dic­tions intimes, l’é­go­tisme et la folie que celui du rock. A quoi s’a­joute les drogues, l’al­cool, l’ar­gent, la vieil­lesse. Les débats autour du canapé pren­nent des pro­por­tions sur­réal­istes. Le pro­fes­sion­nel de l’e­sprit, bien­tôt dépassé, bal­bu­tie. Atmo­sphère qui devient comique lorsqu’on la met en rela­tion avec l’en­reg­istrement d’un album de heavy-métal, ce que fait ce long-métrage de deux heures. Dans les années 2000, j’avais traduit pour Ker­rang, une biogra­phie alors com­plète des Sué­dois: elle comp­tait quelque vingt pages dans le for­mat du mag­a­zine, mais l’é­conomie impo­sait de tra­vailler sur le cumul de dates et les anec­dotes, plutôt que sur la nature pro­fonde des mem­bres, ce mélange d’an­i­mal­ité, de bêtise et de génie. Il est dif­fi­cile pour quelqu’un qui n’a jamais frayé avec le milieu rock de se représen­ter com­bi­en l’ami­tié qui fait le tal­ent unique d’un groupe est à la mer­ci inces­sante des dis­sen­sions intérieures.

Pari

Le pari est lancé. Avec un enjeu: nous. Les ter­mes du pari sont: le peu­ple, par­tielle­ment ou totale­ment (dans quel cas il sera recréé après dévas­ta­tion), peut-être sac­ri­fié, il y aura tou­jours assez de con­som­ma­tion pour détourn­er une plus-val­ue. Motif de ce cal­cul con­fi­ant: les tech­niques de cap­tiv­ité com­mer­ciale pro­gressent de manière inverse­ment pro­por­tion­nelle aux principes d’or­gan­i­sa­tion de la lib­erté. Reste une ques­tion. Qui lance le pari? A cha­cun sa réponse. Il y en a qui sont meilleures que d’autres.

Poussière

Occupé à mon­ter des meubles en pous­sière de bois. Je me sou­viens. La pre­mière fois que j’ai vu ce type de meubles, c’é­tait chez l’écrivain O.T, à Genève, la veille d’une exa­m­en de philoso­phie. Il m’avait demandé son aide. Nous avons démon­té une pen­derie dans sa cham­bre à couch­er. Je n’en reve­nais pas: c’é­tait donc ain­si. Des vis de métal blanc dans des écrous de pas­tique, le tout livrant sa quan­tité de sci­ure lors du retrait! La scène se déroule dans les années 1990. A l’époque j’avais tou­jours vécu chez mes par­ents, et donc porté des meubles de bro­can­teur et d’an­ti­quaire d’un poids phénomé­nal. Plus tard, quand je me suis instal­lé à Gim­brède, j’ai juré qu’il n’en­tr­erait dans la mai­son ni plas­tiques ni pan­neaux d’ag­gloméré. J’ai tenu. Ces jours, devant la mer, je monte des chais­es, un bureau, une table de salle à manger com­mandés sur inter­net. Cela prend des heures. Rien que pour la table, vingt pages de manuel. Rien de mieux que cet exer­ci­ce pour mesur­er l’hu­mil­i­a­tion à laque­lle nous con­damne la société surindus­trielle. Dégoûté, je promet­tais hier à Gala: “dans la mai­son d’A­grabue, il n’en­tr­era ni plas­tique ni aggloméré!”

Rêves

Ce matin, trois rêves. Après cha­cun, je me réveille, je véri­fie l’heure qui se détache en chiffres rouges con­tre la pla­fond. J’ai dor­mi six min­utes, qua­tre min­utes et cinq min­utes. Dans ces laps de temps, des événe­ment rêvés allant de plusieurs heures à plusieurs jours.

Knut

“L’oc­ca­sion me serait belle, ici, de m’ex­primer sur l’inc­inéra­tion en général. J’ai des livres, oh! j’au­rais pu faire le malin et trou­ver beau­coup de choses sur l’inc­inéra­tion dans mes livres. Pourquoi ne le fais-je pas? Pour la rai­son que je ne peux pas met­tre la main sur mes livres. Je les ai à portée de la main, mais je ne peux pas les attein­dre, ils sont dans leur pro­pre mai­son, de l’autre côté de la colline, et la neige et l’hiv­er ren­dent le chemin imprat­i­ca­ble jusque là. Quelle vie!“
Ce superbe pas­sage des con­fes­sions de Knut Ham­sun liées à son procès après-guerre inti­t­ulé “Sur les sen­tiers où l’herbe repousse”, quel morceau de littérature!