Fiancés

Sur la plage, cet homme accom­pa­g­né de deux femmes. Lui jeune et svelte, si tant est que je juge bien d’aus­si loin. L’une des femmes de même, l’autre, épaisse, il s’ag­it de la pho­tographe. Main­tenant, je vois mieux. Des fiancées qui posent pour la séance offi­cielle. Je m’é­ton­nais que la pre­mière femme ait lâché son sac dans le sable, je m’en étonne tou­jours, mais c’est un sac qui sert d’ac­ces­soire, ne con­tient peut-être aucun effet. La pro­fes­sion­nelle pré­pare son appareil et donne les ordres. Mon­sieur d’abord. Dos à la ville, devant l’in­fi­ni, puis seul, se détachant sur la mer. Madame, seule, avec et sans le sac, un bou­quet de fleurs dans les bras. Le cou­ple debout, enlacé, embrassé. Soudain la fiancée est plus courte. Des mou­ve­ments dans le groupe. Elle s’est enfon­cée. Ce sont ces talons, de sim­ples aigu­illes qui ont dis­parues dans le sable. La pho­tographe la relève, lui rend son équili­bre. Une série de clichés debout, puis les amoureux s’as­soient. Amu­sant ce cos­tume deux pièces gris dans le sable humide du matin. Et la fiancée. Il lui faut sec­ouer la robe, la bat­tre de ses fleurs. Enfin, con­tent, ils regag­nent le quai, Mon­sieur devisant avec la pho­tographe, de plus en plus grosse à mesure qu’elle approche de la ter­rasse d’où j’ob­ser­vais la scène.

Littérature

Les phras­es inutiles sont ces phras­es dépourvues de sens que l’on jette au hasard du texte pour le faire bégayer.

Sable

Il ne pleut pas de l’eau, mais du sable. Celui des fonds marins, celui des collines d’ocre. Après les avers­es, la ville blanche ressem­ble à une vieille orange.

Table

Si trois per­son­nes tombent d’ac­cord sans dis­cuter c’est qu’une qua­trième se cache sous la table.

Possibilités

Si je dis­po­sais du tal­ent néces­saire, cela dit sans fausse mod­estie car je crois la tâche périlleuse, à moins qu’elle soit impos­si­ble, j’écrirais volon­tiers une his­toire com­parée de la lib­erté, enten­dant ici la lib­erté comme l’é­tude des pos­si­bil­ités pra­tiques, donc sans égard pour le con­cept de philoso­phie. Je traîne cette idée depuis quelque temps, mais c’est aujour­d’hui, qu’elle prend forme. Des grands romans, sou­vent épiques tels les réc­its de Tra­ven, de Dos Pas­sos ou de Saint-Exupéry, mais aus­si des auto­bi­ogra­phies, dont celle de Kessel lu récem­ment, me sug­gèrent qu’à dis­cuter de la lib­erté sur un plan théorique, en général con­sti­tu­tion­nel, nous pas­sons out­re l’analyse des faits, alors qu’ils sont seuls à même de dire notre expéri­ence de la lib­erté. Il s’en­suit des para­dox­es: les sociétés les plus rich­es qui sont aus­si les mieux organ­isées, Europe du cen­tre et Scan­di­navie, rejoignent par la pres­sion admin­is­tra­tive qui s’ex­erce sur la per­son­ne des sociétés désor­don­nées, démem­brées, dan­gereuses. Mais la com­para­i­son m’in­téresse d’abord sur le plan de la géné­tique des sociétés. Est-on plus libre dans l’Amérique des années 1920, celle du Grand Gats­by ou dans l’Amérique d’Oba­ma? Plus libre dans le Paris de Degas, celui de Soulages ou celui de Buren? L’ex­er­ci­ce est périlleux pour bien des raisons; d’abord, une époque qui n’est plus, est une époque qu’il faut recon­stituer et le point d’Archimède manque; ensuite, à la nos­tal­gie col­lec­tive qui encense arbi­traire­ment cer­taines épo­ques s’a­joute l’il­lu­sion rétro­spec­tive qui con­fond la qual­ité d’une époque avec la nature des événe­ments  vécus par l’au­teur de la com­para­i­son; enfin, il y a les attentes: com­ment savoir ce qu’elles étaient et donc, com­ment juger de la de l’ap­proche qui fut celle des gens d’une autre époque face aux pos­si­bil­ités que leur offrait la société? Cepen­dant, une com­para­i­son de ce genre révélerait peut-être le piège dans lequel nous a enfer­mé un siè­cle de pro­duc­tion indus­trielle en soulig­nant le rem­place­ment des pos­si­bil­ités réelles (ce que je pense vouloir peut-être fait) par des pos­si­bil­ités de com­mande (ce que je fais est ce que je pense vouloir).

A l’aube 2

A l’in­stant, je pre­nais mon café dans la salle à manger. La ter­rasse est en pro­lon­ga­tion, puis la mer. Assis, on ne voit ni la cime des palmiers ni le sable. Les vagues mon­tent, roulent, écu­ment. Lorsqu’elles se cassent, elles sem­blent s’a­bat­tre con­trela bar­rière de la ter­rasse, alors que je vis au qua­trième étage, sous le toit. L’ar­chi­tecte, ama­teur de kitsch, a cru bon de pour­voir cette bar­rière de ver­res bleus, ain­si, vue de la salle à manger, la mer est tou­jours bleue. 

A l’aube

Petits poi­sons. Il sont petits parce qu’ils sont une copie du pre­mier et qu’il a fal­lu ruser pour en faire 7000.
-Oui mais toi, pourquoi n’as-tu pas déje­uné?
-J’é­tais avec Saint-Inconscient.

Extorsion 2

Dans la même logique, celle de l’ex­tor­sion finan­cière: un gen­darme se présente à mon domi­cile, je n’y suis pas. Il se présente un autre jour, je n’y suis tou­jours pas. A la fin, il me joint par télé­phone. Je suis à Paris. L’af­faire réglée, me parvient une fac­ture pour deux déplace­ments. J’ig­no­rais que la gen­darmerie était une entre­prise privée.

Extorsion

La loi n’é­tant pas le droit, j’aimerais que l’on m’ex­plique de quel droit l’on paie, chaque jour un peu plus, dans nos États, ce que l’on a déjà payé. Ain­si, dans la com­mune dont je relève en Suisse, je paie par la con­tri­bu­tion directe la lev­ée des ordures, je la paie par une taxe indi­recte, et enfin par la somme ver­sée l’an­née durant pour l’achat de sacs de l’État. Sommes qui per­me­t­tent à la caisse d’État de sous-traiter à une multi­na­tionale. Un procédé abouti d’ex­tor­sion financière.

Libre et bon

Rousseau dans l’Emile raisonne en homme libre, éduqué, com­plet. Il a donc rai­son. Mais ces qual­ités sont acquis­es. La nature fait bien les choses, comme aimaient à dire les philosophes, qui avaient de la nature une notion toute philosophique. Car pour ce qui est du bon sauvage, les élu­cubra­tion d’un Lévi-Strauss nous ont surtout caché la nature véri­ta­ble de ce qui, prim­i­tif, ne peut au con­tact de la civil­i­sa­tion que se per­ver­tir infiniment.