Un point vue personnel implique une personnalité construite. Cette construction, si tant est qu’elle atteigne le seuil critique à partir duquel elle prend sens à travers l’action critique, demande du temps. En apparence, rien n’a changé.
La société est composée d’individus; certains sont des personnes construites et offrent au reste des membres de cette société leur point de vue personnel lequel permet le débat qui est le lieu de la prise de conscience générale.
En réalité, le temps n’est plus de la partie.
La construction de la personne ne repose plus sur le temps mais sur la mise à disposition par la technique d’une conscience partagée, produite par des moyens artificiels, en quelque sorte un panier de points de vue prêts à l’emploi.
Conscience partagée
Instrument de recherche
“L’émergence du sujet à l’époque moderne puis sa dissolution, ou tout au moins son déplacement, engendrent dans la littérature moderne une question, une tentative de se ressaisir de ses coordonnées incertaines par l’écriture”.
Chantal Lapeyre-Desmaison, in Pascal Quignard le solitaire.
Futur et passé
Ce matin, il y avait sur la plage un type au comportement de vagabond. Grand, solide, bronzé, solitaire. Peu après, je vois le sac à dos. Il était au sol, sur la couverture. Probablement avait-il dormi là. Sur ma terrasse, une tasse de café à la main, je déjeunais. Pour le type, c’était l’heure, que je connais bien, où l’on s’apprête à reprendre la route; on échange le slip de la nuit contre le slip du jour, on se lave au robinet, on s’essuie dans un T‑shirt. Ce qui me rappelait ces plages où j’ai dormi, seul, ou avec Olofso: Rémini en chemin pour la Turquie, Mimizan en venant du pays basque, Cullera lorsque nous y passions des week-ends et qu’il fallait choisir entre payer le train ou boire des bières, Guardamar, où nous déroulions avec Monfrère les sacs à l’abri des dunes. Et souvent, je me tournais vers le immeubles, je voyais des gens sur les terrasses.
Je range mon déjeuner, relève les mails.
La banque espagnole exige mes feuilles de salaires, ma déclaration fiscale, mes justificatifs de fortune. Par retour de courrier, je réponds “il n’en est pas question”. Aussitôt, elle m’annonce que le compte va être fermé. Ce qui veut dire que je n’aurai plus l’eau, plus l’électricité et plus l’internet, ressources que l’on ne vous fournit dans ce pays que sur la foi d’un compte en banque.
Tapissier
Toujours ce camion du gitan tapissier. Les hauts-parleurs montés sur le toit annoncent: “Madame, Monsieur, est enfin arrivé dans cette localité votre tapissier! Demande de prix sans engagement! Canapés, chaises, parois, nous doublons tout! Madame, Monsieur…” L’autre jour, il a surgi d’une rue. J’allais devant. Le camion est brinquebalant, mais volumineux. A l’intérieur, de grands rouleaux de tissu dressés qui évoquent des troncs. Et le gitan, les bras croisés sur son volant conduit lentement, un chapeau de cuir noir sur la tête.
Visites
Avec André Gide, nous feuilletons un livre de la collection blanche de Gallimard.
-Vous devez être quelque part par là André? Quel âge aviez-vous à l’époque?
-Oh, dans les vingt-cinq ans!
Je feuillette en sens inverse de la lecture, à la recherche d’une photographie où l’on verrait Gide parmi ses contemporains, Mallet, Claudel, Suarès, mais le livre boursouffle, ils se délite, il fond, les lettres coulent, la reliure s’émiette.
Je quitte l’écrivain pour aller au salon. Monpère reçoit. Quatre hommes se tiennent là. Le centre d’intérêt est un vieillard blanc de peau et très digne, au port martial. A son côté, un téléviseur passe en boucle des images qui le montrent jeune, vêtu de l’uniforme de la SS, la croix de fer sur la poitrine, la casquette sur la tête, donnant des ordres.
-Tu as de la chance, me dit Monpère, je lui ai parlé de toi, Siegfried te salue!
Et mon voisin, un autre vieillard, m’explique:
- Il s’agit d’Erich Maria Remarque.
Mais on sonne. Je vais ouvrir. Se tient là une femme de 80 centimètres. Elle montre son invitation. Je la fais patienter, monte à l’étage, car la réception se tient dans deux salons distincts et si Monpère est présent des deux côtés, je ne sais pas où je dois introduire la nouvelle venue. Je n’obtiens pas de réponse, redescends et décide de la faire patienter. Comme nous sommes devant le bar, je propose un apéritif.
- Je prendrai un Speck, dit-elle.
Un verre à la main, je considère les bouteilles, ignorant absolument ce qu’est une Speck, cherchant à quel alcool elle peut faire allusion, conscient qu’elle ne va pas tarder à se fâcher.