Vases communicants

En févri­er, j’é­tais à Paris Porte de La Chapelle. Descen­du de la sta­tion du métro aérien je tra­verse une foule d’indi­gents débar­qués des antipodes. Il aha­nent et divaguent dans le square. Un car­naval triste des pouilleux. Je pour­su­is mon chemin. Le trot­toir est jonché d’habits et de merde. Réac­tion instinc­tive, je me butte, serre les poings, baisse les yeux — j’a­vance au flair. Tout ce que la vie civil­isée décourage. A l’in­stant, par la presse, j’ap­prends que la police est inter­v­enue pour libér­er les lieux. Mille occu­pants sont démé­nagés. Mais il n’y a pas d’adresse. La place nette, même désas­tre. Et même réponse de lâcheté, de détes­ta­tion de notre société. Honte à nous! 

Démesure

Taille idéale d’un vil­lage, cent per­son­nes. Tout le reste, c’est de la démo­gra­phie galopante.

Fatigue

Sauf à ne jamais y penser, l’im­puis­sance est fati­gante. De sorte que les courageux ten­dent sans cesse à l’épuisement.

Permanence

Tous ces gens morts. Où sont-ils? Descen­dus en terre. Par­ties du tout. Sol­idaires. Revenus. Cette appar­te­nance, que l’on mesure aus­si par la mort, et le retour aux pro­fondeurs. Les grandes folies religieuses n’ont fait que remuer des métaphores. Quel ciel? Le ciel: aux yeux! Le corps? L’âme retourne au corps, le corps à la terre. Régime des solides. Comme fai­sait dire Una­muno à son curé dans San Manuel Bueno martír: “le corps reste ici, l’âme aussi”.

Electrototalitarisme (suite 2)

Fatigué de ramer la souris en main pour récupér­er de l’in­for­ma­tion sur mon écran, je sors dans la rue, file droit sous les mûri­ers et entre chez Voda­fone, le pour­voyeur de com­mu­ni­ca­tion. Le com­mer­cial au crâne nu me reçoit. C’est encore la sieste, il vient de repren­dre, il est las.
-Quelle puis­sance ai-je acheté?
- Je l’ig­nore, dit-il.
-Con­sul­tez votre dossier ! 300 mégas! Et j’ai?
- … vous avez?
-30! J’ai 30! Bien, voici mon con­trat, lisez-le!
-Voilà, voilà…
-Dîtes-moi ce que je paie et con­firmez que j’achète bien 300 mégas!
-Inutile, cela ne fig­ure pas sur le con­trat.
-Comme vous voulez, mais sachez que je veux un tech­ni­cien dans l’heure qui suit!
-Volon­tiers, mais prêtez-moi votre télé­phone, me dit-il en me mon­trant son appareil, je n’ai pas le droit d’appeler.

Nocturnes

Cauchemars épou­vanta­bles. Comme si le monde ne suff­i­sait pas. Je passe ma nuit à maçon­ner des liaisons. Toutes sortes de per­son­nes mal con­nues occu­pent la place et me met­tent au cen­tre de leurs préoc­cu­pa­tions. Des indi­vidu croisés au Salon du livre à qui je sup­pute des rela­tions trou­bles. Con­sciem­ment, ils ne m’in­téressent pas. Je les évac­ue. Alors, ils revi­en­nent la nuit. Quand je dis cauchemar, c’est pire: je ne hurle pas, ne me réveille pas, ne peux m’échap­per — cela insiste dans des décors suin­tants d’émotion.

Réveil

Vu tout à l’heure Full Met­all Jack­et de Kubrick. Aucun sou­venir de ma pre­mière vision sinon le lieu  et l’odeur de la salle, place de la Riponne à Lau­sanne. Je n’en pen­sais rien l’an­née de sa sor­tie, je ne n’en pense tou­jours rien. Pas du tout mon image du drame que représente la guerre. Et puis, au milieu des dia­logues, la plu­part criés, cette remar­que pleine de sens: “nous sommes au Viet­nam, déclare un engagé, pour faire appa­raître dans chaque homme de ce pays l’Améri­cain qui som­meille en lui”.

Solitude

Ma voca­tion n’é­tais pas de vivre aus­si seul. En moine- en faux moine. Et pour­tant, lorsque je défile dans mes rues après une longue stase, je m’é­tonne de voire ces gens aimables assis aux ter­rasse, assis sur la prom­e­nade et dans les parcs, en groupe, entre amis, en famille. Ce qui m’é­tonne, c’est le temps qui passe à tra­vers eux. Il passe et se traduit en paroles légères, en gestes dés­in­voltes, en attentes béates. Ils n’ont pas le méti­er de vivre, mais une forme de bon­heur naturel accom­pa­g­né de drames et d’ac­ci­dents. De ces occur­rences, ils se défient à coups de bonne humeur. Je ne com­prends pas bien. Ou si je com­prends, je ne sai­sis pas. Les yeux au ciel, je cherche mon fardeau,

Dévaloir

Par­venus au plus haut degré de l’échelle de la com­plex­ité, quelques-uns lorgnant vers le sol voy­aient s’a­mass­er la foule des bran­leurs à grandes mains. A voix haute pour con­fon­dre la peur, ils se dis­aient :
“Au-dessus, rien! Nous avons tout passé au déval­oir des siè­cles! Mais alors quoi? Quoi d’autre?“
Et dans la nuit, ils cri­aient:
- Ne nous ramenez pas con­tre terre, ne nous affublez pas une fois encore d’un groin!

Pain

Ma sym­pa­thie pour le pain. Le mys­tère de sa fab­rique dans la nuit, le pétris­sage, l’eau amenée, l’ex­cep­tion de ce tra­vail mené en silence, la vente à la paru­tion du jour. Puis la dis­tri­b­u­tion, le pain rompu, la mas­ti­ca­tion autour de la table. La viande aus­si, mais il y a la mort. Le piège. La sous­trac­tion de lumière. Alors que le blé blond, vivant et vaste, forme devant le regard un hori­zon. Une promesse.