Calatayud


En route pour l’Aragon et la Navarre, nous réser­vons dans une des ces auberges du siè­cle d’or telles qu’on les trou­ve dans El Crit­icón ou Don Qui­chotte : le patio plan­té de galets donne sur l’étable où les voyageurs remet­taient leur mon­ture au pale­fre­nier, la salle à manger est au-dessus de la cave à vin et pos­sède une chem­inée où rôtir les bêtes entières, les dépen­dances et les cham­bres s’empilent jusqu’au toit qui des­sine un car­ré de ciel. Sauf que l’auberge est con­stru­ite au milieu d’un labyrinthe de rues, que les pan­neaux sens unique le dis­putent aux impass­es et qu’il se tient un con­cert de rock de trois mille per­son­nes sur le place d’Espagne. Des Roumains nous ren­seignent. La femme, puis elle et son mari, puis les cousins. Les expli­ca­tions qui durent ne sont pas faites pour ras­sur­er ; d’ailleurs, il n’y en a pas.
-Essay­er par ici, puis deman­dez à nouveau!
Au bout de vingt min­utes, excédé, je prends la mesure de la sit­u­a­tion. Soit nous  repar­tons, mais alors je perds le prix de la réser­va­tion, soit j’abandonne la voiture et nous finis­sons à pied – mais com­ment aban­don­ner une voiture qui bouche com­plète­ment la rue ? Alors, je remue les bar­rières de police et comme un cortège prési­den­tiel, agi­tant la main par la fenêtre, nous tra­ver­sons au milieu des trois mille per­son­nes qui écoutent leur concert.

Albaícin


A Grenade, chez Jenaro, le vétéri­naire et sa femme Vicr­to­ria. Le Car­men de qua­tre étages organ­isé autour d’un patio s’élève au som­met de l’ancien quarti­er arabe de l’Albaícin. Des ruelles d’une coudée, des murs à la chaux, les fontaines et les puits de l’ancien sys­tème d’approvisionnement médié­val et, depuis le toi, l’Alhambra et l’Alcazar. Nous buvons du thé fait avec des herbes poussées sur cette ter­rasse. En bas, un homme joue de la gui­tare, des groupes de Japon­ais et d’Américains défi­lent, les cloches son­nent. La cham­bre où nous dor­mons, bien que placée au deux­ième étage, a en rai­son de la pente, sa fenêtre au niveau de la poitrine des pas­sants.

Luminaires


Der­rière le comp­toir de l’électricien, un ado­les­cent hand­i­capé. Il com­pare des tubes néon pour un client en bleu de tra­vail. J’en prof­ite pour fouiller les étagères. Je trou­ve un spot indi­vidu­el, lis son prix, le repose. Vient mon tour.
-Il me faudrait le rack de spots triple que tu as en vit­rine et trois sup­ports indi­vidu­els dans le même style. 
L’adolescent s’approche de l’étagère, soulève un carton.
-Oui, de ce type.
Il soulève d’autres car­tons. Ils con­ti­en­nent des spots dif­férents. Un à un, il les ouvre. A la fin, il conclut :
-Je n’en ai qu’un.
-Et dans le stock ?
Il appelle au téléphone.
-Allô, maman…
Il répète : « il n’y en a qu’un. ».
En sor­tant, je jette un œil à la vit­rine. Der­rière le triple rack, j’aperçois deux boîtes indi­vidu­elles. Avec celle de l’étagère, le compte y est. Je ren­tre dans la boutique.
-Tu as ce que je veux. Voilà com­ment tu vas faire…
J’explique. L’adolescent cherche la clef de la vit­rine. Il attrape le téléphone.
-Attends ! Je vais aller acheter des avo­cats et des oranges pen­dant que tu appelles ta maman. Je reviens dans un quart d’heure.
De retour dans la bou­tique, je trou­ve mon matériel aligné sur le comp­toir. L’adolescent cherche les ampoules. Il en essaie une, mau­vais pas de vis, une autre, faible puissance.
-Regarde s’il y a du 6 watt !
-C’est que…
-Oui ?
-Elles sont plus chères.
Lorsque les ampoules sont sur le comp­toir, il com­mence à addi­tion­ner les prix.
-80,50 Euros, lui dis-je.
Il me dévisage.
-Je suis mau­vais en math­é­ma­tique, mais je sais compter.
-Le prob­lème, c’est que je n’ai pas les clefs de la caisse.
-Et ta maman, elle revient quand ?
-Dans une demi-heure.
-Bon, je vais aller dépos­er mes oranges et je reviendrais à 13h30.
Lorsque je reviens à la bou­tique pour la troisième fois, pas de maman, la caisse fonc­tionne, mais il manque les vis. L’adolescent fixe l’étagère.
-Tu ne peux pas voir les vis, elles sont dans les car­tons. Ceux que ta maman a util­isé pour présen­ter les luminaires. 
Alors, il se met en devoir de trou­ver ces cartons.
Et à l’heure du repas, quand je dépose enfin mes lumi­naires dans le salon, le télé­phone sonne, c’est l’installateur : il ne pour­ra pas venir.

Aplo 2


« Pourquoi si tôt ? », se plaint mon fils. Il est vrai qu’il dor­mait à poings fer­més lorsque je l’ai habil­lé et l’ai muni de ses skis pour emprunter ce télésiège qui nous emporte à tra­vers la nuit par-delà les mon­tagnes. Je cherche une rai­son au sol et trou­ve au milieu de la piste, un homme qui marche et souf­fle un sac de pier­res sur le dos.
-Tu vois, il ne faut jamais s’arrêter de gravir.

Vertiges (suite)


But de l’exercice : couché sur le dos, se libér­er d’un étran­gle­ment en pro­je­tant l’adversaire qui est assis sur votre poitrine. Sauf que j’hésite sur la posi­tion respec­tive du sol et du pla­fond. J’arrête l’entraînement et ren­tre.

Aplo

Au mois d’août, mon fils aura dix-huit ans. Ces jours ont lieu ses pre­mières excur­sions dans le monde adulte ; un con­cert en Suisse-alle­mande, un séjour à Lyon avec son amie, après quoi il nous rejoint à Munich avec Luv. Parce que les débuts sont deman­deurs, émou­vants, neufs, l’avenir le cède au passé et je pense à lui petit enfant. Ou alors, c’est que je ne le vois pas ces temps et des images anci­ennes comblent le manque. Cette nuit, il était dans le creux de ma main. Je fai­sais sauter et rouler. Bien­tôt, ce bon­homme en salopette s’écriait :
-Papa, pourquoi m’as-tu fait aus­si petit ? Quand vais-je grandir ?
-Patience, lui dis­ais-je, je fais de mon mieux !

Luv


Au télé­phone, elle énumère avec ent­hou­si­asme les tâch­es qu’elle a accom­plie ce matin dans notre bureau de Genève sous les ordres de mon col­lègue, retir­er des bons, net­toy­er des cadres, class­er des doc­u­ments. Elle tra­vaille pour la pre­mière fois.  

Eté


Avant de quit­ter la côte, je pré­pare l’appartement. Pour l’auvent, la femme du vendeur de fenêtres et de pro­fils en aci­er grif­fonne un devis sur un coin d’enveloppe. Le soir, je retourne à la bou­tique, son mari revient de ses chantiers, je lui par­le de mon pro­jet d’installation.
-Manuel l’auvent ?
-Manuel. De 7 mètres de long.
-6,50, c’est le maximum.
-Et si on en pose deux ? 
-On en pose deux. De 3,20 (ces cinq cen­timètres de dif­férence prou­vent que j’ai  affaire à un pro­fes­sion­nel de l’auvent).
Il ouvre une brochure, fait gliss­er le doigt sur un tableau, énonce le prix.
-Six cent-vingt Euros, plus les tax­es, et le sec­ond au noir.
Je le remer­cie ; pous­sant quelques min­utes plus tard la porte de l’appartement, je  dis à Gala :
-Ce sera sans auvent !
Elle me fait signe de me taire : elle prend sa pres­sion, il lui faut du silence. Je monte faire la sieste, descend le store (élec­trique celui-là). Quar­ante-huit min­utes plus tard, je le remonte. La machiner­ie lâche. 
-Gala, le store est foutu !
-Et voilà ! Et puis je t’avais dit de ne pas te ren­dre ain­si chez le fab­ri­cant d’auvents, il t’aura pris pour un touriste !
A l’agence, Jésus et sa fille Mer­cedes : « com­ment blo­qué ? allons-voir ça ! ». Lui à la manœu­vre, en cra­vate, elle en obser­va­tion, habil­lée en man­nequin de vit­rine (elle apprend le méti­er). Jésus appuie céré­monieuse­ment sur la com­mande. Le store s’enroule.
-Je t’assure, il y a quelques min­utes… Sinon, pourquoi serai-je descen­du ? Essaie encore !
Sûr de son fait, Jésus appuie sur la com­mande. Le store ne bouge pas (il y a une justice).
-Bon !
Ils s’en vont. Et revi­en­nent avec le vendeur d’auvents. Il sort un tournevis, tapote, établit une diagnostique.
-Du moment que vous êtes là, lui dis-je, prof­itez de venir voir le bal­con où j’aimerais installer l’auvent.
Nous descen­dons au pre­mier, il prend les mesures, fixe la mer.
-En pre­mière ligne, avec les tem­pêtes, c’est compliqué.
Il désigne les auvents des voisins : en lambeaux.
Plus tard dans la journée, il envoie son devis. Le prix est le même. Voy­ant que j’étais là, à demeure, locataire de Jésus… Mais non, c’est le prix.
-Affaire réglée, dis-je à Gala, on va rôtir !
Mais elle ne répond pas. Elle dort.
Le lende­main, je roule jusqu’à l’aéroport pour acheter un para­sol. Aupar­a­vant, j’ai com­paré les mod­èles sur inter­net. Nous sommes dans la camelote indochi­noise ou dans les prix de fous. Sous une tente ven­tilée instal­lée à même le park­ing, devant un mag­a­sin géant pour bricoleurs, j’achète un store de toile et de bois (moins cher que l’aluminium). Je déballe sur le bal­con. Le mât est for­mé de deux pièces. Je visse et déploie. Un pas en arrière. Le vent sec­oue mon para­sol. Pour­tant, aujourd’hui, il ne vente pas. Je jette un œil à la vis­serie qui sol­i­darise les deux moitiés du mât : un tra­vail d’enfant de six ans. Les vis sont dorées, c’est chic, mais cour­tes, posées de biais, incom­plète­ment enfon­cées, c’est merdique. 
-Alors ?
-Va voir ! Mais atten­tion à ne pas le casser !
Puis je passe à la corvée suiv­ante, faire des dou­bles des clefs. A la quin­cail­lerie, je trou­ve le même para­sol, au même prix (alors que j’ai roulé trente kilo­mètres pour me ren­dre à l’aéroport).

Vertiges


Gala titube, elle a des nausées. Elle geint, tra­verse le jour en mar­mon­nant, se couche, s’assoit, se recouche. Lorsque nous nous croi­sons, nous ten­tons de nou­velles hypothès­es. La viande con­t­a­m­inée, ou l’eau en bouteilles, exposée à la chaleur et à lumière. La bière, bien sûr, mais Gala n’en boit pas. Le vin ? Je n’en bois pas. Gala colle des feuilles de papi­er con­tre la fenêtre, prend sa pres­sion dans le noir. Trois fois elle est allée aux urgences. Elle en est rev­enue avec un traite­ment. Jusqu’ici, il est sans effet. Le soir, autour de vingt-deux heures, quand la tem­péra­ture retombe, elle va mieux. Elle boit du Rio­ja sur le bal­con. Mais alors, c’est moi qui suis touché. Le corps vac­ille, les oreilles bour­don­nent, j’ai la tête dans une étau. La nuit, les ver­tiges me réveil­lent, le pla­fond et le planch­er font le tour d’horloge, je m’accroche au lit.

Rêve

Cet or en pièces et lin­gots que nous jetions devant nous s’él­e­vait en un tas par­fait. L’at­mo­sphère était à la com­mu­nion entre Suiss­es. D’autres voisins afflu­aient, déposant leurs économies, ser­rant les mains. L’idée de Fédéra­tion était retrou­vée. Ce n’est pas la valeur d’usage de l’or qui nous rete­nait mais sa dimen­sion mys­tique. L’avenir ayant rejoint le passé, le présent dans lequel le pays s’é­tait four­voyé désor­mais aboli, tout irait bien.