Oeil

Être jeune, avoir l’oeil clair le matin.

Tombo


L’arbitraire divin dans la théolo­gie protes­tante de la grâce est d’abord un argu­ment con­tre la poli­tique con­fis­ca­toire de la hiérar­chie d’église. En soustrayant les con­sciences au marché des bonnes œuvres dont le per­son­nel religieux catholique fait com­merce, cette théolo­gie nou­velle inscrit l’individu dans une rela­tion privée avec Dieu qui favorise le libéral­isme. L’avènement d’une démoc­ra­tie fondée sur les actes et les paroles authen­tiques des indi­vidus plutôt que sur les juge­ments d’une minorité qui aurait un droit a pri­ori à déter­min­er le sys­tème des valeurs est immé­di­ate­ment lié à l’entreprise de réap­pro­pri­a­tion de Dieu par le Livre que promeu­vent les réfor­ma­teurs. Qua­tre siè­cles après ce boule­verse­ment con­ceptuel majeur, les dérives autori­taires qui affectent ces jours les dif­férents pays d’Europe sont tou­jours trib­u­taires de cette his­toire du schisme. Si la sor­tie de démoc­ra­tie que con­naît la France ne sus­cite pas plus d’opposition dans la pop­u­la­tion, c’est – entre autres – du fait d’un inachève­ment psy­chologique de la notion de lib­erté indi­vidu­elle. Pour la Suisse, c’est le con­traire : la dialec­tique de la lib­erté est pro­fondé­ment ancrée dans l’inconscient col­lec­tif, mais l’insuffisante prég­nance de l’histoire nationale qui lui est cor­réla­tive provoque chez les dirigeants une forme d’atonie cri­tique qui les amène a livr­er le pays au pre­mier pro­pa­gan­diste qui donne dans l’esbrouffe et les pos­tures d’empire.

Régime royal

Le roi de France reçoit le roi des États-Unis. Le pre­mier bal­lade son hôte à tra­vers le roy­aume — donc Paris — afin de prou­ver qu’il n’a rien per­du de son faste. Pour témoign­er de la bonne tenue de la gas­tronomie royale, il l’emmène manger dans le meilleur restau­rant de la cap­i­tale. Au terme de la journée, les moyens de presse monar­chiques van­tent “la par­faite entente des deux sou­verains”. La même presse annonce le lende­main aux sujets de toutes races et de toutes cul­tures que le roi de France va con­clure des con­trats avec son homo­logue le roi des États-Unis.

Liquidités

Sur la place du Capi­tole de Toulouse se tient un marché. C’est le fatras habituel, navires en bouteilles, batiks indi­ennes, col­liers et lavande, chi­nois­eries, boubous du Mali et miels occ­i­tans. Au cen­tre, qua­tre plateaux de livres. Entre les car­tons de poches, quelques ouvrages dignes d’in­térêt. Saint-Simon, Lou Andréas-Salomé, Panof­sky… Pour déchiffr­er les titres, il faut tourn­er autour de la table. Un homme me précède. Il est accom­pa­g­né de sa fille. Tout juste si le men­ton dépasse la hau­teur de la table. “Papa, je dois faire pipi!”. Absorbé, le père n’en­tend pas. La fille insiste. Trois fois, elle répète: “Papa…”. Puis elle change de tac­tique: “Si on n’y va pas, je vais faire aux culottes!”. Alors com­prenant que j’ai enten­du, elle se gêne et minaude. Du moins a‑t-elle fait réa­gir son père, qui l’air de se par­ler à lui-même dit: ” bon, on va aller boire un verre… ah, zut, je n’ai pas de liquide!”

Fusil vivant

Mélange d’un lièvre et d’un fusil à pompe. Les pattes arrière de l’an­i­mal ser­vent de crosse et de détente, la bouche pro­tège le canon dou­ble, tirés en arrière les yeux et les oreilles pointent sur la cible.

Café suisse

Dans les bam­bous, avec les mous­tiques, sous un ciel moite. Le pro­prié­taire de la cabane nous a flan­qué l’une des ces inven­tions suiss­es qui fab­rique du café à par­tir de cap­sules. Pour y remédi­er, je longe l’av­enue Saint-Exupéry (ce boy­au, pau­vre avi­a­teur dénonçant la ter­mi­tière humaine) et trou­ve à son extrémité une boulan­gerie où l’on me vend une déli­cieuse baguette et un crois­sant de la veille. L’améri­can­i­sa­tion étant achevé, la boulangère vend aus­si du café à l’emporter. De retour, je m’aperçois qu’il est tiré des mêmes cap­sules suiss­es que nous avons dans la cabane.

Garonne

Feux du Pont-neuf sur une Garonne d’en­cre. La découpe du reflet sur les eaux immo­biles est impec­ca­ble. Les arch­es, la chaussée, les réver­bères ont leur dou­bles ciselés. Le long du para­pet, les pas­sants admirent. Plus loin sur la berge con­traire, c’est une noria que les forains mon­tent pour le 14 juil­let. Elle n’a pas encore reçu ses nacelles. Les pièces de la roue, le moyeu, le sup­port et l’ar­ma­ture cir­cu­laire se détachent sur l’eau lisse. Une pré­ci­sion de tracé qu’eut aimé pein­dre un Gus­tave Caillebote.

Homothétie

Aigu­illeur du ciel en dit long sur l’ar­raison­nement de la nature.

Dispute royale

La dis­pu­ta­tio, grand con­cours des esprits pour la pro­mo­tion des idées, devant un parterre de doctes, dans les bâti­ments de l’a­cadémie royale d’Es­pagne au temps des Rois très catholiques. Détourne­ment illus­tre de la parole grecque en vue d’une recherche intéressée de la vérité; demeure la qual­ité de la joute, la mesure logique, le sérieux de l’af­faire et, bien sûr, le panache des adver­saires qui peaufinent leurs argu­ments pour exhiber leur tal­ent sco­las­tique. En 1550, au cours de la Jun­ta de Val­ladol­id, Juan Ginés de Sepul­ve­da,  opposé à Bar­tolomé de Las Casas, défend devant un jury de sages son apolo­gie sur les justes caus­es de la guerre. Dans His­toire de l’u­topie plané­taire, Armand Mat­te­lart note: “le dis­cours pronon­cé par Las Casas en réponse à son adver­saire qui l’at­taque sur le bien-fondé de sa Très Brève Rela­tion de la destruc­tion  des Indes dure cinq jours”.

Musée des Antiques

Exca­va­tion d’une nécro­p­ole romaine sous l’e­s­planade de la basilique Saint-Sernin. Le four à chaux où étaient fab­riqués les sar­cophages instal­lé au cen­tre du cimetière; on y voit la dernière pièce sor­tie de cuis­son. Tan­dis que je déchiffre les épi­taphes, un garçon demande à sa mètre si “ils sont tou­jours dedans?”. Un peu plus loin, devant un cou­ver­cle entier posé sur la cuve, le garçon. “et com­ment fai­saient-ils pour respir­er?”. A l’é­tage, une expli­ca­tion sur la cir­cu­la­tion des amphores en Méditer­ranée à la fin de l’Em­pire (trans­port de vin, d’huile et de saumure, les amphores usagées ser­vaient ensuite à ren­forcer les routes sec­ondaires, à l’oc­ca­sion à enter­rer les bébés). Et l’ur­ban­isme de l’an­tique Tolosa! Rigueur, lumière, maîtrise. Pas­sion­nant! Sor­ti de ce musée, tout à fait réconcilié.