Dans un monde où les mots comptent de moins en moins, le métier d’écrivain ressemble au métier de tapissier.
Electrototalitarisme (suite)
A la poste, pour réclamer. C’est la deuxième fois. Toujours aussi aimable, la postière prend sa collègue à témoin:
-C’est incroyables les manuscrits que ce client à envoyés à Paris ne sont pas arrivés!
L’autre, avec désinvolture:
-Tu cliques sur l’icône caméra, tout est filmé!
Large sourire de l’employée:
-Voyons-voir!
Elle clique, puis se lève
-Un instant?
De la salle des machines, elle revient l’air embêtée:
-Le film est flou, on ne voit pas qui a réceptionné votre colis.
-Imaginez que je sois Stephen King…
-Qui?
-Est-ce que quelqu’un d’autre à pu prendre le colis? Un type qui passait par là?
La collègue énonce:
“Toute personne adulte qui se trouve à l’adresse de destination peut recevoir la recommandée.”
-En tout cas, il est indiqué ici que le colis à été remis le 2 juin à 8h58. Vous voulez faire une réclamation? Soit vous la faites chez vous, par internet, soit je la fais maintenant.
-Allons‑y!
-Bien… Votre numéro de téléphone.
-Je ne sais pas.
-Ce champ est obligatoire.
En fin de compte, vendredi matin, je reçois dans ma boîte à lettres une réponse de l’Organe supérieur des réclamations:
“Monsieur Friederich, nous avons le plaisir de vous informer que votre envoi à été remis le 2 juin à 8h58. N’hésitez pas à nous rappeler pour tout renseignement supplémentaire.”
Homme à tout faire (suite)
Jusqu’ici il ne m’avait jamais été donné de rencontrer un homme aussi calamiteux. C’est peut-être pour cette raison que le propriétaire l’emploie, me disais-je incrédule, afin éviter que les locataires ne réclament. D’abord, ce type, Paco, est un ouvrier sans outils. Vous lui montrez le problème. Il fixe la trappe (mettons). “Vous avez un tournevis?” Ou alors un écoulement d’eau. “Je peux avoir un baquet?”. Ensuite, il tâte. En tâtant, il brise. Si c’est une vis, il la tord (je parle de la trappe), s’il touche à l’écoulement, aussitôt la pression augmente. “Vous auriez un second baquet?” Quand il a fini, il faut engager une femme de ménage. Il jette tout sous lui. Pas seulement les déchets: les écrous, votre tournevis, le chiffon. S’il fumait, il jetterait son mégot sur la moquette (“vous n’avez pas un extincteur?” Cette fois, il s’agissait du couvercle du jacuzzi. Une pelure de vingt kilos, défoncée, pleine de colle et de vieille poussière. Au propriétaire, je demande à ce qu’il récupère ce truc qui m’encombre. Ni d’une ni de deux: “Paco, récupère ce truc qui l’encombre!”
- Attention, c’est plein de colle, il faut des gants!
Le propriétaire et Paco, muets.
- … une paire de gants de chantier.
-Mais non, fait Paco.
-Si.
Plus la moindre expression dans le visage des deux hommes.
-Alors? Qu’est-ce qu’on fait? Demande Paco au propriétaire.
-Eh bien, va acheter des gants!
Dix minutes plus tard, l’homme à tout faire sonne à la porte — sans gants. Il monte sur la terrasse, saisis le couvercle. “C’est lourd! Je vais le couper. Vous auriez une paire de ciseaux?“
Quand il a coupé, mes ciseaux son cassés, il les jette au sol. Il empoigne le couvercle crasseux et s’enfile dans la cage d’escalier, tape contre les murs, noircit les peintures.
-Halte!
Il insiste. Je lui barre le passage.
-Remontez-moi ce couvercle!
Je considères mes murs maculés.
-Regardez!
-Ce n’est rien. Vous avez une éponge?
Il mouille et frotte. Il étale.
-Mais enfin, c’est dégueulasse!
-C’est autonettoyant, il suffit d’attendre !
Excédé, je le mets à la porte.
-Et ne revenez pas sans la solution!
Peu après, on sonne. Paco est allé quérir le propriétaire. Ensemble, ils montent sur la terrasse, considèrent le couvercle.
-Tu vas le descendre par les terrasses Paco.
Alors l’homme à tout faire sort de sa poche un bout de ficelle. De la ficelle d’emballage cadeaux… Plutôt que d’assister au massacre, je me réfugie dans mon bureau.
-Vous êtes là?
Le propriétaire.
-Est-ce que vous avez un balai?
Une minute plus tard, il rend le balai à Gala tandis que Paco bourre le couvercle dans l’ascenseur. Je vais sur la terrasse supérieure, dans la chambre à coucher, je reviens par le couloir et gagne la terrasse inférieure: tout est sale, le propriétaire n’a balayé que devant la porte et il a laissé la poussière sous le balai.
Le soir, je sors dans le village, je croise Paco: chemise blanche, cravate, sa fille à la main, fier, l’air satisfait. Il me salue. Il a fait du bon travail.
Librement
Aussi je me réjouissais d’aller librement sur des routes qui emportent autant qu’il faut, persuadé que les paysages construits ne sont que de grosses machines à combustion qui fabriquent contre un lot d’illusions chaque jour plus dérisoire (l’expérience aidant) une vie de répétition et d’allégeance.
Soleil
Au réveil, les mêmes vertiges qu’à Pâques sur la montagne. Le plafond et le sol tournent, je dois m’asseoir dans le lit, je manque vomir. J’aimerais conclure à l’excès d’alcool, mais la déduction n’est pas simple : hier, pour la première fois de l’année, j’ai préparé le vélo de course et je suis monté dans l’arrière-pays. Impatient, je suis parti trop tôt. Il était 17h30, il faisait trente-cinq degrés. Or, les collines qui penchent au-dessus des toits du village n’offrent pas une pente, mais un mur. D’ailleurs les automobilistes le savent, ils restent sur la côte — j’étais seul. Une montée de trente minutes. Chaque tour de roue me coûtait. L’eau du bidon était chaude, les herbes croustillaient, les oiseaux volaient au ras du bitume (pas la force de battre les ailes). Je passe la colline, elle en cache une autre. Le col est à trois cent mètres, j’ai l’impression d’avoir gravi les Alpes. Ensuite, je me perds dans le village blanc de Macharaviaya, demande ma route aux enfants, transporte le vélo sur un chemin de poussière, passe entre les oliviers et les ânes, retrouve la côte à Benarajafe, bois un litre d’eau fraîche et fais une pointe à 45 km/h. Comme aujourd’hui, les vertiges de Pâques ont eut lieu au lendemain d’une journée de grand soleil. Trois heures de ski alors, trois de vélo hier. Plutôt que l’alcool, ça doit être l’insolation. Pourtant, les deux fois, j’étais casqué. Je viens de dormir onze heures. J’ouvre une livre, je me mets à l’écriture. Il faut renoncer. A l’étage, dans la lumière de l’après-midi, je me rendors. Six heures sans remuer le petit doigt.
Immunité
“On a commencé à comprendre, d’abord en hésitant, que seuls les dispositifs immunitaires permettent à ce que l’on appelle des systèmes de devenir à proprement parler des systèmes, aux créatures vivantes, des créatures vivantes, aux cultures, des cultures. Grâces à leurs seules qualités immunitaires, ils accèdent au rang d’unités auto-organisantes qui se conservent et se reproduisent dans un lien constant avec un environnement potentiellement et actuellement invasif et porteur d’irritations”, Sloterdijk, “Tu dois changer ta vie”