Ermitage 2
Persuadée d’être la réincarnation d’une sainte du moyen-âge qui priait près de l’ermitage du Saint-Graal, une Française de Gascogne qui venait de perdre son mari est apparue un matin au village. Elle s’est tenue quelque temps au fond de la vallée, puis a fait construire une maison pour prier dans les parages du lieu sacré.
-Peu de temps après, elle est morte, conclut Julia.
Ermitage
Par le sentier de montagne, je me suis rendu à l’ermitage. Déterré à la fin du XXème, il était enfoui sous les sédiments de la Ramar. Les historiens croient savoir qu’il y avait au fond de la vallée un important monastère. Détruit il y a mille ans, il fut remplacé par cette église romane de plan carré. Quelques années plus tard, le saint-Graal aurait séjourné entre ses murs avant d’être transporté à Barcelone et Valence. De notre maison, une rue marquée de niveaux contourne le clocher forteresse de l’église puis le colombarium. Là, je rejoins la route qui longe la rivière et avant de franchir le pont, je bifurque dans un champ. Une couleuvre file dans la broussaille. Signe que je me trompe En effet, le sentier se dessine en hauteur, dans la pierre. Une petite demi-heure de marche et je suis accueilli par deux chiens. Ils gardent la seule ferme de la vallée. Je traverse la rivière à gué et pénètre dans l’ermitage. Une voiture aux plaques françaises est garée dans la forêt, mais il n’y a personne. Pour le retour, je suis la route et je me félicite : l’eau de la source a été détournée, elle s’écoule dans une rigole creusée au pied du talus, emprunte un canal de pierre et irrigue ainsi les prés et des cultures de légumes sur le versant de la rivière. Quand je me suis décidé, je n’avais vu que les potagers au village.
Sur la place avec le maire et les voisins chanteurs de chorale. L’orage nous oblige à rentrer dans le bar. La tenancière, Maria-Pilar, ne sourit pas, ne parle pas, ne salue pas. En Espagne, une attitude rare. Gala prétend qu’elle doit son poste au fait que sa sœur est l’épouse du maire. De fait, le bâtiment de l’ancienne école qui fait bar appartient à la municipalité. Nous buvons dans la salle de classe, près d’un poêle, il pleut, il fait trente degrés, les clochettes des moutons résonnent dans la montagne.
Un voisin rejoint notre table. Francisco habite en face (par la fenêtre ouverte, il montre une maison basse contre le canal). Il est accompagné de son petit-fils, un enfant magnifique, catalan de Barcelone, qui parle anglais avec Gala, explique que sa sœur est malade et qu’il a un frère jumeau. Apprenant que j’écris, son grand-père quitte la salle. Dix minutes plus tard, il réapparaît avec un sac qu’il me tend. J’en extrais deux livres un roman et un volume de sept cent pages lourd comme une brique. « Burdeles reales ».
-This one sold very well, dit l’enfant de dix ans.
Et Francisco, d’une belle écriture à la plume, nous dédicace ses livres tandis que Gala feuillette les gravures licencieuses reproduites en pages centrales.
Pins
Diego Jimenez de Sacatierra Sanz, avec qui je bavarde assis au pied de l’église, me dit qu’en 1958 et jusqu’en 1960, des Andalous venaient de Jaen, Antequera et Guadix pour planter des pins sur la montagne.
-Mais, observe-t-il avec ironie, ils en ont planté qui ont jamais poussé alors qu’ailleurs les pins poussaient tout seuls.
Retour
Soulagement au passage du tunnel de Bielsa sur l’Espagne. Montagnes d’Aragon, rivières encavées dans roche blanche, forêts sans ouvrages humains. Au premier village, un bar qui fait vente d’essence et de produits locaux pour les touristes de passage. Tandis que je commande, un Français présente à la tenancière la soucoupe où l’on voit encore le ticket des consommations et lui explique en français qu’il manquait dix centimes dans le retour de monnaie, qu’on ne la lui fait pas, qu’il a très bien vu et qu’il est certain de ce qu’il avance. La tenancière, surprise, lui assure que le compte était bon.
-Et moi, assure le Français, je suis certain qu’il manquait dix centimes.
La tenancière lui donne dix centimes et s’en va raconter l’histoire à ses collègues.
Halle aux grains
Davie et Jack, nos amis anglais de Gimbrède font route jusqu’à Toulouse. J’ai averti que c’était le quatorze juillet et qu’il y aurait foule au centre. Au téléphone, je m’inquiète : ils veulent savoir s’il y aura des feux, ce pain pour les pigeons. Gala se rebiffe. Comble de chance, ils annoncent qu’ils descendent dans un hôtel proche de la gare. Ainsi, nous n’avons qu’à marcher (en fait prendre le bus, Gala ne marche plus), pour les rejoindre devant la Halle aux grains. Six ans que nous ne les avons vu. La dernière fois, je quittai Gimbrède à bord d’un camion de location rempli de mes meubles, sous la pluie, heurtais le toit de la station-service d’Astaffort avant de faire le plein du réservoir, roulait huit cent kilomètres dans des conditions de tempête pour être accusé un an plus tard par des gendarmes d’avoir jeté bas l’édifice entier, volé de l’essence et pris la fuite. Ce soir je leur raconte comment cela me valût de rejoindre les derniers temps la cure de l’église de Lhôpital que j’avais rénovée d’arrache-pied en rampant à travers la forêt à l’heure où la police relâchait sa surveillance. Jack nous fait de son côté la chronique de Gimbrède depuis notre départ. Les étrangers – c’est-à-dire ceux qui ne sont pas nés au village, mais on peut aussi l’entendre ainsi : « ceux qui ont les moyens de choisir leur lieu de vie » — sont repartis. Ils ont laissé derrière eux les maisons qu’ils ont retapées. Avant leur venue, le village menaçait de s’effondrer. Désormais rebâti, il est à demi-fantôme. Les Français qui s’y sont installés ont fait construire des pavillons de contreplaqués sur des terrains déclassés par le maire. Sachant mes amis anglais peu regardant sur l’esthétique, je me retiens de dire que c’est une des raisons qui m’a poussé à quitter le Gers, cette destruction du patrimoine visuel.
-For us, conclut Jack, France is the past.
Et de m’expliquer leurs derniers déboires, la bataille rangée que mène l’une des familles du cru pour les chasser du village après leur avoir vendu les bâtiments qu’elle s’était accaparée dans les années 1950 et l’obligation de restaurer selon les normes historiques la Commanderie, édifice lourd et moyenâgeux qui a autant de charme qu’un pâté de sable (la mairie à autorisé en face l’édification d’un atelier de véhicules dont la façade est de pastique bicolore).
Mais il y a une bonne nouvelle, corrige Davie. Est-ce que je me souviens du bistrot de la place, dans le chef-lieu voisin ? Trois jeunes ont repris l’affaire, ils font d’excellents hamburgers.
Jack ajoute :
-Quoiqu’il en soit, j’ai vendu mes dernières maisons en Angleterre et nous avons acheté en Afrique du Sud.
-Jack, la dernière fois que je t’ai vu, il y a six ans, tu as dit la même chose. Tu en as encore beaucoup de ces maisons ?
Il avoue qu’il lui en reste quelques unes, puis déplie une serviette et trace pour Gala une carte de la pointe de l’Afrique.
Onze heures de vol pour Johannesburg, une heure et demi de volé interne, enfin, six cent kilomètres de route…
- Quand est-ce que vous venez nous voir ?
Bambou
Le propriétaire de notre cabane à Toulouse n’est pas reparu. Quand nous partirons, nous déposerons la clef dans un coffre-fort. Arrivés il y a cinq jours, cela fait cinq jours que j’attends repartir. Gala n’est pas allée à Albi, elle n’a pas rencontré son maître russe, la mairie ne l’a pas rappelée pour le logement qu’elle a sollicité, c’est le quatorze juillet, puis ce sera le week-end. « D’ailleurs, dit-elle, tu as tellement critiqué, que je n’ai même plus envie d’aller en ville ». Et donc, installée sur la terrasse du propriétaire, de l’autre côté du rideau de bambous, devant un store fermé, elle pianote sur sa tablette, tandis que je fais du sport. J’emmènerais bien une tige de bambou pour en faire un bâton d’exercice mais je n’ai pas de scie.