Enseigne

Rue St-Exupéry, à Toulouse, ce salon de “coif­fure sans tête ni corps”.

Samedi


Agrabuey a trente habi­tants. Un chiffre. S’ils exis­tent, c’est sur les listes de la mairie. Comme à Gim­brède autre­fois, ceux que l’on croise tien­nent sur les doigts des deux mains. Mais nous sommes en Espagne, il y a un bar. Il occupe les locaux de l’ancienne école. Elle fait aus­si clocher depuis que l’église est sans curé, celui-ci préférant son sec­ond méti­er de pro­fesseur de ski. Le same­di, à sept heures, les dames du vil­lage se réu­nis­sent. L’hiver, elles boivent du choco­lat, l’été de la hor­cha­ta. Gala part avec Maria-Cruz. A huit heures un quart, les hommes ont le droit de les rejoin­dre. Ils s’installent au bar. Igno­rant des cou­tumes, j’arrive le pre­mier et m’installe avec ces dames autour d’une table ovale. Amparo (pro­tec­tion), l’aînée, a qua­tre-vingt-six ans, la plus jeune soix­ante. L’une d’entre elles me désigne un tableau, il représente le vil­lage.
-Peint par votre voisin.
Celui-ci, ayant enten­du, précise : 
-C’est une vue depuis la mairie, comme si celle-ci n’existait pas.  
Quit­tant le bar avec sa femme et ses deux filles, le maire nous tape dans le dos :
-Portez-vous bien !

Travail


Le jardin est en sur­plomb, il donne sur trois maisons qui ont cha­cune un jardin et dix chem­inées. Les gens salu­ent, man­gent, fument et se reposent, ils dis­cu­tent par-dessus les haies de rosiers et de vigne. Le matin, je coupe l’herbe au séca­teur. Par­tic­u­lar­ité des achats en super­marché : ils ne rem­plis­sant pas leur fonc­tion. Des util­i­taires pour citadins, por­teurs d’illusion. Un séca­teur sert à évo­quer le jar­di­nage pas à tra­vailler. Or, la mau­vaise herbe est à un mètre. L’après-midi, j’arrache à la main. Cela ne suf­fit pas. Nous roulons trente kilo­mètres pour trou­ver une petite débrous­sailleuse. Elle serait effi­cace si ces herbes n’avaient la peau aus­si dure. Heureuse­ment, j’ai prévu. Je me suis muni d’un séca­teur. Il fait de mer­veilles (je me fais les poignets). Ensuite, j’évacue à la brou­ette, je bal­ance dans le lit de la riv­ière comme ont dit de faire les anciens d’Agrabuey. Puis je prends place à la table de mar­bre (le qua­trième et dernier des meubles que j’ai achetés avec la mai­son) qui occupe la par­tie empier­rée du jardin et voit que ça n’ira pas, dans quelques mois j’aurai la même brous­saille. Je monte en voiture, je vais acheter une pelle. En vit­rine, elle a l’air robuste. Elle l’est. Un manche de bois verni, un métal gris, épais et tran­chant. Je retourne les mottes, casse et laboure. En fin de compte, ce morceau de terre m’aura coûté deux jours de manœu­vres. Je range mes out­ils et vient la récom­pense, l’orage éclate. Tan­dis que la pluie crépite sur la terre retournée, nous prenons l’apéritif à l’abri du prunier rouge.

Historique des relations


Mon­trant ses deux filles, le maire me dit : « l’une me ressem­ble, l’autre pas telle­ment. »

Carrefour 2


A la récep­tion, l’homosexuel fou a été rem­placé par une dame agréable et vive. Elle nous ren­seigne sur les zones com­mer­ciales. Il n’y en a pas. Ou alors, Car­refour. Nous y retournons. Hier, le mag­a­sin de mate­las était fer­mé. Il est petit, car­ré, la vendeuse se tient dans le fond, der­rière un bureau d’enfant. Elle se lève. Je fais signe que je veux juste regarder. Comme je vais lâch­er Fr. 2000.-, il ne faut pas pré­cip­iter les choses. Le tour du mag­a­sin est vite fait. Il y a huit mate­las, sept oreillers, dix édredons, une pile de draps. Au bout de la com­mande, quand j’ai en effet lâché quelque Fr. 2000.-, la vendeuse annonce qu’elle va pass­er com­mande de nos lits et « col­chones ». Nous retournons à l’hôtel où l’homosoxuel nous dit : « aujourd’hui-je-peux-vous-mettre-dans-le-sous-sol-ou-au-grenier‑c’est-plein-aujourd’hui.»

Village de pierre


Gala ne voulait pas venir. « Mon inten­tion n’est pas d’y vivre, lui dis­ais-je, j’achète pour l’avenir. Si jamais… ». « Ne me par­le pas de ça ! », rétorquait-elle. Main­tenant, elle s’enthousiasme. C’est le silence, les hiron­delles, l’eau qui gicle dans le bassin de la fontaine et les cloches des mou­tons qui tintinnab­u­lent sur les pâturages. A la fin de la journée, nous allons dans la rue. Assis à l’ombre de l’église, nous bavar­dons. Les voisins sor­tent et nous rejoignent.

Carrefour


Nous nous présen­tons à la caisse avec cinq cad­dies qui con­ti­en­nent aus­si bien un marteau que de la viande, des assi­ettes qu’un aspi­ra­teur, du savon qu’un bar­be­cue, et des yoghourts, une perceuse, un toast­er, du jam­bon, des slips et des ampoules…. Suiv­ent une machine à laver, une table, des chais­es. Assis dans la rue entre les trois mon­tagnes qui cachent le vil­lage, nous atten­dons la livrai­son en buvant de la bière tan­dis que le voisin sort du foin à l’aide d’un tri­dent de bois.  

Petits profits


Les fils de l’ancien pro­prié­taire ont emmené les tringles de rideaux et le heur­toir de la porte d’entrée. Effets sec­ondaires du naufrage : les jeunes espag­nols sans savoir ni tra­vail voient pass­er sous leur nez l’héritage de leurs grands-par­ents — ils s’accrochent aux sym­bol­es.

Hôtel


Tan­dis qu’il pian­ote sur son ordi­na­teur, j’observe le régis­seur de l’hôtel. Mal­in­gre, tatoué et pré­cieux. Il a le débit lent, pose les ques­tions sans omet­tre une syl­labe, prend son temps pour répon­dre. Plus éton­nant, avant d’accéder à la demande, il racon­te une anec­dote. « Tenez, les clients précé­dents… ». Il me fixe et reprend le cours de l’anecdote. Cepen­dant nous atten­dons devant le comp­toir de récep­tion, j’ai roulé trois cents kilo­mètres, ouvert et refer­mé la mai­son, j’aimerais gag­n­er la cham­bre. Soudain, je recon­nais ce type. C’est Ned. Celui qui joue le rôle du ten­ancier de motel dans The bag man, ce film polici­er avec Robert de Niro et John Cusak. Dans la fic­tion, il a les cheveux longs, il est crasseux et enfon­cé dans une chaise roulante. Mais c’est bien lui. Il dit : « je-peux-vous-donner-une-chambre-à-trois-lits-au-quatrième-avec-vue-sur-la-citadelle-puisque-vous‑n’êtes-pas-des-Français-comment-est-ce-que-vous-comptez-me-régler ? » sur le ton d’un sadique qui annon­cerait : « quand je vous aurai sodomisés je vous découperai en ron­delles ». J’essaie de plaisan­ter. Il plaisante à son tour, mais ne rit pas. Céré­monieuse­ment, il nous remet la carte de la 415. « Vous-prenez-cet-ascenseur-qui-vous-emmèn­era-tout-droit-là-où-vous-devez-allez-au-moins-avec-vous-on-peut-par­ler-espag­nol ! ». Et tan­dis que la porte coulisse, il fait un signe de la main, à la façon d’un homo­sex­uel qui envis­age des réjouissances.
-Il est fou, dit Gala.
-Oui, mais il nous a don­né une chambre.

Agrabuey


Pour la pre­mière fois dans ma mai­son de mon­tagne. Je cherche le tableau élec­trique, j’allume. Elle a deux étages, une char­p­ente de poutres, des murs de pierre, un jardin d’un arbre. Au-dessus l’église, devant des toits à chem­inées ron­des coif­fées de cornes, de crânes et d’alouettes, autour des pentes cou­vertes de forêts. Un trou­peau de mou­tons, une source. Hormis les trois meubles que j’ai achetés (une con­sole, une armoire, une vais­se­li­er), les pro­prié­taires n’ont rien lais­sé. Il y a bien les lits de fer à tête cuiv­rée, mais pas de mate­las. Gala pose sa valise, je monte les roues de mon vélo, nous dor­mons à l’hôtel.