-Quel dommage, fais-je remarquer à ma fille Luv, la façade de la cathédrale est en rénovation!
-C’est comme moi, mes deux magasins favoris sont en rénovation!
Shopping à Munich
Homme nu
Au jardin anglais, au milieu de la grande pelouse qui flanque le Schwabinger bach, mais a vue des touristes, un homme nu, bien fait. Les mains sur les côtes, il toise les promeneurs, il se montre. S’il est vu, je ne sais pas, car sa simple présence suffit à créer le vide. Cependant, il s’écoule de tous horizons des chalands de vingt nationalités, parmi lesquels ces touristes du pétrole, noires comme des corbeaux, peinant derrière leur mâle. Nous l’avons vu cet homme nu vendredi et samedi. Il tient son rôle, par moment il décapsule une bouteille de bière et boit avec ostentation.
Pommes
Au supermarché du village, devant ces pommes jaunes, calibrées, brillantes, vendues par lot de dix, je retiens Gala:
-Elles n’ont pas l’air bonnes!
Trop tard, les voici dans notre caddie. Peu après, elles sont dans la coupe à fruits. La semaine suivante, nous quittons l’Andalousie pour les Pyrénées — avec les pommes. Toujours aussi jaunes et rondes, elles occupent le plan de travail de notre cuisine, puis embarquent dans le coffre de la BMW à destination de Toulouse. Six jours passent, elles sont de retour dans les Pyrénées. Je les compte: il y en a toujours dix. Je ne me reproche rien, ma première réaction préfigurait mon attitude: je n’en mangerai pas. Gala s’était récrié: tu dois manger des fruits! Sonne l’heure du départ pour la Suisse. Comme Gala ne veut rien amener chez son fils, elle fourre les pommes dans un sac à commissions avec un chou, du céleri, un pot de miel, un demi paquet de café. Celui-ci reste chez Mamère, dans l’entrée de la ferme, pendant quatre jours, après quoi il regagne le coffre de la voiture. Depuis sept jours que nous sommes à Munich, les pommes sont là, dans un panier d’osier, inchangées, rondes et solides comme le premier jour. Nul doute, ce sont d’excellentes pommes, elles font illusion. L’avenir dira si elles tiendront le retour en Andalousie
Visibilité
Concierge-jardinier (donc ni l’un ni l’autre), personnage au caractère identique où qu’on le rencontre à travers le monde. Trait particulier, en manque de visibilité. Voilà cinq jours qu’il n’y a ni bruit ni mouvement autour de l’immeuble. Je sors dans le jardin faire du sport. Quelques minutes plus tard, le concierge-jardinier démarre la tondeuse et traîne les poubelles sous mon nez.
Voix 2
Nous écoutons de la musique au salon, lorsqu’Aplo remarque:
-Tu entends?
-Quoi?
-Un son aigu, minuscule!
-C’est dans le morceau.
-Non, ça vient d’ailleurs.
Luv se concentre. Elle n’entend pas. Moi non plus. Aplo nous fait lever du canapé, il le déplace, trouve une malle à jouet, retire le couvercle, fouille, exhibe un valise à boutons colorés, la tient devant nous. Au bout de quelques secondes, une message sort du ventre de la valise. J’éteins la musique. Même dans ce silence, j’ai de la peine à percevoir le son.
-Petit déjà, tu captais les ultra-sons.
De mon côté, depuis qu’a explosé le pavillon de mon oreille gauche, j’entends moins bien. Cependant, chaque fois que j’ai réalisé un audiogramme à l’hôpital, le médecin m’a assuré que j’avais une ouïe parfaite. Dans l’immédiat, le problème est que le son émis par la valise, quand bien même aurais-je pu l’entendre depuis la chambre à coucher — ne ressemble pas à la voix de fille que j’ai entendu prononcé l’autre nuit “I AM AWAY”.
Electrototalitarisme (suite)
La décadence calculée des moyens critiques que promeuvent les écoles d’État s’accompagne du perfectionnement de langages mathématiques réservés. Sont prélevés sur le stock des apprenants les esprits aptes à faire progresser les recherches scientifiques mises au service des visées financières et transhumaines d’une minorité au détriment du travail général de la pensée conçue comme une méthode de réduction des risques et d’amélioration du bien-être. Ce travestissement du projet libéral d’égalité réelle tel que défendu par les Droits de l’homme des deux révolutions américaines et françaises témoigne de l’ascendant absolutiste du groupe marchand sur les représentants politiques. Tenus une fois de plus dans l’histoire par ses créanciers, les États se voient assigner pour tâche l’entretien d’un discours de propagande autour des valeurs libérales qui limite dans le peuple la perception de l’entreprise d’exclusion dont il fait l’objet de la part de la minorité marchande. Celle-ci, comme tout pouvoir venu à maturité, conçoit sa relation avec le reste des vivants sur le modèle de la secte, le tout du corps social devant être sacrifié pour l’assomption des élus. Quand les maîtres de la finance et de l’électronique auront épuisée les possibilité de la vie dans le temps et l’espace, ils poursuivront leur existence sous une forme synthétique. Alors que pour un Condorcet, le souci de mis en commun des connaissances des savants était une condition nécessaire de l’aboutissement du projet de citoyenneté universelle, ce même projet, vanté au quotidien par la doctrine officielle des États contemporains (et particulièrement les plus anciens — Hollande, Angleterre, Allemagne, France — qui se revendiquent du socialisme technocratique), leur permet d’apparaître aux yeux du peuple, au sein même de cette relation diabolique nouée avec le le groupe marchand, comme le père protecteur face au père fouettard. Devant l’étendue de la catastrophe sociale qui s’annonce, une telle phrase de Condorcet semble plus que jamais révolutionnaire: “Les savants (pour étendre le champ sémantique du terme, mieux vaut écrire “les sachants”) ont pour fonction d’éclairer l’opinion d’un peuple qui délibère et croit à l’efficacité démocratique de la parole échangée sur la place publique” (Fragment sur l’Atlantide ou Efforts combinés de l’espèce humaine pour le progrès des sciences)
Voix
Silence étonnant de ce faubourg. Ce sont les vacances. D’ailleurs, les stores baissés témoignent de l’absence d’une partie des locataires, mais tout de même, pas un écho de voix, à peine quelques moteurs lointains: de grosse cylindrées glissent à seize kilomètres heures à travers l’urbanisation (à cette vitesse, le feu affiche un “smile”). Des sapins géants immobiles dans l’air chaud, un coq qui chante, une éolienne qui brasse au-dessus de l’horizon. Avec la nuit, le sentiment d’isolement spatial s’accroît. Je dors douze heures. Au milieu de cette longue traversée, vers trois heures du matin, une voix me tire de mon sommeil. Je me dresse dans le lit. J’essaie de savoir d’où cela peut venir. Impossible à dire. Pas de l’appartement, certes. Ni de l’extérieur: la double-fenêtre ne laisse pas passer le moindre son et pour ce qui est de l’isolation vertical et horizontale, elle est parfaite. Or, une voix de fille a chuchoté: I AM AWAY.
Images
A Unterföhring, dans les faubourgs de Munich, chez nos amis serbes. Ils partent pour Memming puis les Alpes, nous restons seuls dans l’appartement. L’ensemble du mobilier ne vaut pas cinquante euros. Hormis deux icônes sous lesquelles pendent des bougies votives, les murs sont nus. Je cherche les traces de clous, imaginant qu’ils ont décroché pour que nous soyons à l’aise. Non, ils vivent dans le blanc. La consommation d’images via les téléphones et tablettes rend peut-être pénible la vision d’images fixes accrochées aux murs?
Joe
Davie, lors du repas pris à Toulouse, nous parlait de ses derniers investissements. De l’un de ses anciens collègues, véritable bourreau de travail, il dit:
-J’ai pleinement confiance dans son projet de gestion électronique de réseau urbain à destination de la mairie de Londres, c’est pourquoi j’ai acheté pour cent mille livres sterling d’actions de la start-up.
Comme j’essaie percer le motif de sa confiance, il explique:
-C’est simple, si mon collègue Joe est de la partie, je sais qu’il ne lâchera jamais. Le seul risque est qu’il meurt. Joe est un homme qui travaille douze heures par jour. Quand il prend deux semaines de vacances, une fois par an, en août, il dort les dix premier jours”.