Manolo

Manolo arrive sur sa Harley-David­son. Il l’en­fourche là-bas, au bout de la rue, et la gare ici, à cinquante mètres de l’en­trée de son immeu­ble. Trois clients atten­dent devant le salon de coif­fure. Manolo retire son casque (qui ressem­ble à une casse­role), salue, monte le rideau de fer. Il dénoue son foulard, quitte sa veste de cuir, allume le néon, passe un tabli­er.
- Voyez-vous, hier, je suis allé don­ner mon sang à Mala­ga! 460 grammes en cinq min­utes! Je ne voulais pas le croire, mais le doc­teur l’a bien dit, on se sent plus léger! Vous savez tous que j’habite au cinquième? Que je ne prends jamais l’as­censeur? D’ailleurs, il n’y en a pas. Ces march­es d’escalier, c’est mon sport. Eh bien, depuis que j’ai don­né mon sang, je vois la dif­férence: jamais je ne suis mon­té aus­si vite! Bon, qui est le premier?”

Hollywood

Autre­fois le dia­logue était por­teur d’ac­tion, aujour­d’hui il n’y a plus de langue, le sens est lim­ité à l’action.

Grade

Dimanche prochain, exa­m­en tech­nique et com­bat pour le pas­sage de grade. Avant de pren­dre l’avion, je révise une dernière fois. Coups de pieds et coups de poing sur la ter­rasse puis roulade sur un mate­las jeté en tra­vers du salon. Dans l’ar­rière-jardin de l’é­cole juive de Madrid, à l’âge de douze ans, je pou­vais sauter par dessus trois per­son­nes: aujour­d’hui, une seule suf­fit à m’in­quiéter, j’ai peur de me cass­er le cou.

Pratique

Mon­a­mi m’at­tend à l’aéro­port. J’y vais en voiture, seule­ment je ne puis aller à bout de tra­jec­toire: le park­ing est sous-dimen­sion­né. Cinq étages, des mil­liers de places, et des ram­pes d’ac­cès en col­i­maçon, des pas­sages bas, des por­tiques étroits. Si elle bloque, la voiture devra être évac­uée par une grue. Je la dépose à un kilo­mètre de la tour de con­trôle, dans un garage de plain-pied, signe un reg­istre, tend la clef de con­tact au pré­posé. Il la gare et appelle un bus. Celui-ci me con­duit devant la halle des arrivées, s’en retourne. Je trou­ve Mon­a­mi, je rap­pelle le garage. Le bus revient, nous emmène. Le pré­posé sort ma voiture du garage, la tourne et la présente. Je paie et je reprends l’autoroute. 

Nouveaux Etats

La plu­part des déci­sions gou­verne­men­tales d’Oc­ci­dent, dès lors qu’elles sont aujour­d’hui pris­es afin de con­serv­er et d’é­ten­dre les intérêts de l’E­tat con­tre le peu­ple, peu­vent être définies comme des straté­gies de con­struc­tion de l’en­ne­mi. L’actuelle opéra­tion de pro­fi­lage par la morale puri­taine des com­porte­ments sex­uels du mâle blanc (à tra­vers un vocab­u­laire expresse que martè­lent les médias) offre en out­re un exem­ple anticipé de l’usage à venir de cette stratégie: lorsque l’in­di­vidu-masse aura été redéfi­ni comme unité économique et adéquate­ment muselé pour ce qui con­cerne ses droits de con­science, les armes seront retournées con­tre les élé­ments non-désir­ables qui occu­pent des postes de puissance.

40

Demain, il y aura quar­ante ans que j’écris ces notes. Impos­si­ble. Pour­tant, si. Quit­tant Fri­bourg, c’é­tait il y a trois ans au mois de décem­bre, j’ai passé un après-midi à pho­togra­phi­er des cahiers. La mise en car­ton n’est incer­taine. Avec Gala, nous par­tions pour Makas­sar et la mous­son qui s’a­bat­tait sur les Célèbes don­nait à croire que mes notes seraient inondées. Dans l’Axar­quie, près de Mala­ga, au print­emps, je sym­pa­thise avec la concierge de l’im­meu­ble. Elle par­le français, son mari attend une affec­ta­tion en Afrique. Plutôt que de pay­er une entre­prise, les pro­prié­taires des apparte­ments se passent le bal­ai. Entre temps, j’ai relu quelques cen­taines de pages de notes. Les années 1990 par exem­ple. Les notes d’un fou — qui n’est pas moi. Donc, inutile d’imag­in­er une mise au pro­pre. Rien que d’y penser, cela me rend malade. La fausse concierge est la can­di­date idéale (nous avions sym­pa­thisé, elle me par­lait de la gêne finan­cière du ménage). Je ne me décidais pas. Qu’une per­son­ne con­nue, vivant un étage plus bas, me lise d’aus­si près, n’é­tait pas ras­sur­ant, mais surtout, je craig­nais pour sa san­té. Un soir, nous allâmes manger chez ce cou­ple. La semaine suiv­ante, il s’embarquait pour le Nige­ria. Affaire enten­due: que cela reste dans les car­tons. Durant l’été, lorsqu’ap­pa­rais­saient à l’écran, quelques pages de ces cahiers, je tombais par­fois sur des péri­odes sinon assa­gies raisonnables. Ce matin, j’ai buté sur un para­doxe. je par­le encore des notes. C’est enten­du, on ne sait pas ce qu’on fait (en lit­téra­ture, moins qu’ailleurs). Et puis, quar­ante ans, c’est plus qu’une moitié de vie. Tout de même, à not­er au quo­ti­di­en ou presque, sans relâche, il faut des raisons. Je les ai cher­chées. Elles sont nom­breuses et j’en oublierais si je me met­tais en devoir de m’en ressou­venir — on ne peut pas. Il y en a une, qui paraît con­stante. A par­tir de l’ado­les­cence, comme il se doit, je réfléchis­sais — entre autres — à la lib­erté. Pas au con­cept dont les maîtres nos répé­taient les car­ac­téris­tiques à l’u­ni­ver­sité. Plutôt au mode de vie de l’homme libre. Ce qui pesait sur la lib­erté, ce qui l’empêchait était notoire. Nous le savons tous. Pas une con­ver­sa­tion entre amis qui ne soit tis­sée de plaintes. Mais côté posi­tif ? Eh bien ce matin, il m’a suf­fit d’ou­vrir les yeux et con­stater: je suis libre. con­stat. J’énumérai les cir­con­stances de ma vie actuelle pour pass­er le temps. Dis­ons-le, elle est cat­a­strophique. Aucun humain bien con­sti­tué ne peut souhaiter cela. Or, elle est libre. Ma recherche a abouti. Hier… Trois heures du matin, je me couche. Comme d’habi­tude, je me demande ce que je vais faire. Pas telle­ment de la journée qui vient, mais de la semaine, du mois, de l’an­née. Dans l’ab­solu, que vais-je faire? Les pos­si­bil­ités, hier, à trois heures, étaient les suiv­antes: rejoin­dre Guy en Bir­manie, m’in­staller dans sa jun­gle, l’aider dans ses affaires, con­tin­uer l’en­traîne­ment sportif; louer un garage dans une com­mune genevoise, amé­nag­er un lit, voir les enfants; par­ticiper aux exer­ci­ces mil­i­taires du Neguev que pro­pose Bern­stein; rebâtir de l’in­térieur la mai­son de mon­tagne, y installer une brasserie et une bib­lio­thèque — mais, peu importe. Peu importe, car l’im­por­tant est que je peux faire tout ce qui me vient à l’e­sprit ou ne rien faire. Ce degré de lib­erté je l’imag­i­nais déjà au moment où nos pro­fesseurs en con­cepts, la pen­sée en éveil, le regard fiévreux, allaient faire la file aux caiss­es du super­marché pour acheter les deux œufs qu’ils feraient frire dans leur stu­dio, et ce degré de lib­erté impli­quait entre autre qu’on ne répète jamais con­tre sa volon­té des gestes imposés. Ce degré de lib­erté, échap­pé à con­di­tion sur­veil­lée et indus­trielle, je l’ai atteint. Pas d’ho­raire. Gala par­tie, plus de femme. Des amis? Quelques uns, mais dans d’autres pays, des noms. Les enfants, à l’é­cole, autre pays, dans leur rou­tine. Le lieu où je réside, je peux le ren­dre à son pro­prié­taire quand il me plaît. Les livres, je les écris, mais ils n’ont plus d’édi­teur. Des ordres, j’en donne par­fois, rarement, je n’en reçois pas. Et je suis mobile: les pos­ses­sions et les car­tons de notes sont au garde-meu­ble, je n’ai pas de prob­lème d’ar­gent. Que s’en­suit-il? Une lib­erté extra­or­di­naire et cat­a­strophique. Au sens où, après une cat­a­stro­phe, rient ne tient; si je veux obtenir de la vie en partage, il me faut recon­stru­ire. Or cette sit­u­a­tion, c’est à cela que je voulais venir, est celle que je me représen­tais comme la plus envi­able d’en­tre toutes. Un statut de vagabond. A fini par advenir que je croy­ais pos­si­ble, ce que je me représen­tais comme l’aboutisse­ment de mes efforts. Un motif de sat­is­fac­tion si les choses s’é­taient déroulées de façon aus­si logiques, j’en­tends, de l’idée à sa con­créti­sa­tion, comme le veut ce qu’on nomme dans forme car­i­cat­u­rale, un pro­jet. Bien sûr, il faut vouloir un peu. A ne pas ou à ne rien vouloir, rien ne se pro­duit. Mais, à la fin du compte, après quar­ante ans de notes qui posent des ques­tions sans réponse, ce qui appa­raît, c’est que l’ac­tion est mar­qué fatale­ment par le car­ac­tère. Le car­ac­tère peut trav­e­s­tir autant qu’il le souhaite — dans mon cas au moyen d’idées — les voies qui lui appar­ti­en­nent, c’est celles-là qui seront emprun­tées Elles amè­nent à cette évi­dence: ce que l’on souhaite depuis l’o­rig­ine ne relève pas d’un choix.

Laissés-de-côté

Nos juges. N’ont jamais eu affaire à la mort. Comme les écrivains et l’ensem­ble des pre­scrip­teurs de l’u­ni­versel. Si le but, effort de civil­i­sa­tion, la nôtre, blanche, est atteint et peut désor­mais entr­er en phase de dépasse­ment, le prob­lème sont les lais­sés-de-côté, dis­ons pour être exact, le fait que nous ayons cal­culé l’avenir sans tenir compte des ces pau­vres hères : sché­ma freu­di­en, tout ce que nous n’avons pas voulu voir détru­it notre présent et dans ce présent-là, les lais­sés-de-côté ont rai­son, écrivains et juges ne fer­ont jamais que des clowneries.

L’aujourd’hui

Une péri­ode triste de ma vie que celle d’au­jour­d’hui car ne s’y passe rien qui me sur­prenne sinon dans le domaine voulu de la pen­sée où je creuse, n’ar­rête pas de creuser pour établir devant moi qu’il existe un envers à cette tristesse. Je n’y crois pas. En fait, je me défile. Aus­si, com­ment faire? Tout tombe. Mal­gré un pas sûr et de bons réflex­es, je ramasse sur la gueule. Les livres écrits ne devi­en­nent pas des livres pub­liés, ils demeurent écri­t­ure et jachère, tiroir et infi­ni. Preuve que j’es­saie de me tromper, char­la­tan pour soi, degré de la vieil­lesse — me manque ma femme, par­tie je ne sais où, “partout ailleurs”, cela suf­fit, la des­ti­na­tion réelle n’é­tant qu’une affaire de géo­gra­phie, elle ne fait rien au sen­ti­ment, bref Gala est absente. Pas en heures ou en semaines, en mois. Le décor, pour­tant mag­nifique, peut-être parce que je l’ad­mire, c’est la mer devant l’ap­parte­ment et le sable, la plage, vide en cette sai­son; avec cela, mal­gré un mode d’emploi réglé, un mode de moine, je  pré­tend être ce que je ne suis pas, je me fige. Voilà pour l’aujourd’hui.

Dulcinée

Quar­ante ans que je par­le espag­nol, les menus des restau­rants con­ser­vent une part de mys­tère. Ce midi, chez Dul­cinea, je crois com­man­der un pot-au feu alors qu’il s’ag­it d’une “sopa de pica­dil­lo”, une soupe à l’eau. Elle est jaune, légère, y flotte de l’œuf jaune. Plus tard, comme je remue, mon­tent des bribes de jam­bon. Ce qui flotte, c’est le pain, seule par­tie du plat nour­ris­sant l’homme. A la table à côté, un ouvri­er accom­pa­gne ce potage au pain de pain à l’huile. Au dessert, autre expéri­ence: selon les jours, le client peut choisir entre une mousse au choco­lat et un flan au choco­lat, tous deux sont par­faite­ment iden­tiques et j’en suis à me deman­der lequel est le meilleur. Si Dul­cinée était cuisinière, Cer­van­tès n’a pas trans­mis les recettes.

Produit actuel, conçu, existant

Démon­stra­tion devant pub­lic de la dernière inno­va­tion tech­nologique en matière mil­i­taire. Le directeur de la com­pag­nie respon­s­able de l’arme fait son spec­ta­cle mer­can­tile lequel con­siste prin­ci­pale­ment à sim­pli­fi­er les don­nées du prob­lème. Por­tant beau, vêtu d’un cos­tume gris, il se tient devant un écran géant. Les présen­ta­tions faites, il attire l’at­ten­tion sur un robot qui vole à un mètre de son vis­age depuis qu’il est entré en scène. Il s’ag­it d’un drone de la taille d’une libel­lule. Il avance la main, le drone recule. Il l’abaisse, le drone reprend posi­tion. Ceci pour établir sa vitesse de réac­tion, ain­si expliquée: “aucun homme n’est assez rapi­de pour l’in­ter­cepter!”. Et main­tenant, le clou du spec­ta­cle. Un pro­jecteur s’al­lume. A l’autre bout de la scène appa­raît une man­nequin. Le directeur tire de sa poche une télé­com­mande, le drone quitte sa posi­tion et frappe la tête du man­nequin. “La mort est immé­di­ate”. Noir sur la scène. Sont alors pro­jetées les images d’un vol. Un avion-por­teur tra­verse le ciel. La soute s’ou­vre, des mil­liers de drones d’échap­pent. Ils s’a­bat­tent sur une ville. Venons-en à la morale (le présen­ta­teur n’use pas de ce terne désuet, mais c’est de cela dont il s’ag­it): “imag­inez un monde où vous pou­vez tuez les méchants sans aucune risque?” Et afin que l’idée pénètre dans les cerveaux, il assène la ques­tion deux trois fois — le pub­lic applau­dit. Alors est pro­jeté un film court à la nar­ra­tion aber­rante. Je résume. Une mère par­le à son fils par Skype. “Com­ment vont tes études mon chéri?” Tout en s’en­tre­tenant avec son fils, elle explore son activ­ité sur les réseaux soci­aux et soudain s’écrie devant un post: “Oh, non, mon chéri, ne me dis pas…? Enfin, tu ne fais pas de la poli­tique, n’est-ce pas?”. Ce qu’il faut com­pren­dre: le fils a vague­ment mil­ité pour on ne sait quelle cause. Séquence suiv­ante, des mil­liers de drones tombés du ciel fondent sur l’u­ni­ver­sité où étudie le fils, passent à tra­vers les murs d’un amphithéâtre et tuent tous les étu­di­ants qui se mêlent de poli­tique. Retour à la scène, le pub­lic applau­dit (molle­ment, il n’a pas tout com­pris, ou il est sous le choc). Le directeur, tout sourire, répète le cre­do: “n’est-il pas mer­veilleux, ce monde à venir où l’on pour­ra tuer sans risques et de façon cer­taine les méchants?”