A seize ans je travaillais à Fribourg, sur les chantiers, en tant qu’aide-maçon. L’autre manoeuvre, un Yougoslave que le ouvriers appelaient “youyou”, me donnait des ordres. Il le pouvait: il était à la fois plus fort, plus grand et plus ancien. Il avait deux sujets de conversation. Du lundi au mercredi, il parlait des filles qu’il avait connues pendant le week-end à Châtel-Saint-Denis. A partir de jeudi, il racontait ce qu’il ferait avec les filles de Châtel dès vendredi, à la sortie du travail. Fin du mois, le patron m’a remis la paie. L’enveloppe contenait Fr. 1000.- je les ai dépensés dans la boutique d’un couturier international de la place Colon à Madrid. La vendeuse m’a passé sur les épaules un manteau de laine vierge à la coupe impeccable. Prix: Fr. 700.- Impressionné par le prix, je n’ai pas osé dire qu’il me paraissait un peu trop grand ni attirer son attention — ce qui longtemps gâcha mon plaisir — sur un fil qui pendait de l’ourlet inférieur.
Drôle
Pas revu Menela. Drôle de peuple ces Espagnols! J’envoie un message au philosophe à nattes. “C’est bien moi, me répond-il. Je te contacte!”. Ayant entendu dire que les amis se rencontraient les jeudis, j’appelle — personne en décroche — je rappelle — toujours personne. Surpris? Non. Depuis le temps que je pratique ce pays! Tempérament baroque. A l’euphorie succède l’atonie. Dit ainsi, nul ne l’admettrait. Plus que cela: si un Espagnol entendait, il se récrierait — et il serait sincère, c’est qu’il s’ignore, simple atavisme.
Préparation 3
Sanz de retour de Saragosse me dit qu’il y faisait vingt-sept degrés. Ici, à mil mètres, il en fait dix de moins, mais surtout ce sont ces pluies; elles vont, elles viennent, la terre ne sèche pas. Chaque fois que je m’installe au jardin, les nuages fondent sur la vallée, le ciel se brouille, il tombe des gouttes. Le temps de réunir ses affaires, c’est l’averse. Je pense à mon voyage à vélo. Il y a deux ans, nous partions à la même époque d’Aveiro dans le nord du Portugal; mal nous en prit. Entre les neiges, les grêles et les tempêtes d’eau, nous avons eu froid, froid et froid, au point — cela ne nous ressemble pas — de renoncer après 500 kilomètres. Nos habits avaient le poids d’une serpillère, dès les premiers tours de pédaliers, nous tremblions. Pire, les routes étaient dangereuses. Sur les descentes, le vent qui soufflait en rafale nous obligeait à ralentir, parfois à marcher pour ne pas tomber dans les ravins (les vélos flanchaient sous le corps). Après-demain, passée la première cordillère, la plaine sera chaude et ensoleillée — voilà ce que je me dis. Et aussi: c’est l’Espagne, le mauvais temps, oui, mais cela ne dure pas (en Suisse, sachant ces conditions, je me retiendrais de prendre le départ).
Funeste
Sauf à être aveugle, les signaux concordent: importation massive d’analphabètes du tiers-monde (nommés “migrants”), défense sur nos territoires d’un culte allogène et rétrograde (islam), généralisation de la surveillance électronique (piratage étatique de réseaux sociaux privés), ajournement des décisions populaires (Brexit) et neutralisation du vote (Italie), arrestation des opposants (Tommy Robinson), relaxe des militants mondialiste (gauchistes au service du capital), confiscation des armes aux citoyens (adaptation de la loi Suisse). Doublons l’entraînement, le ciel est bas!
Préparation 2
Avouons-le, je suis inquiet. Avant de parcourir de grandes distances, je m’entraînais. Sans même parler du périple sur la route du Tour de France 2015, dans les Pyrénées, avec ses vingt-deux cols, ce qui avait requis plusieurs mois d’efforts préalables afin de ne pas finir en queue de peloton ou pire succomber, la diagonale Oviedo-Malaga, entreprise trois fois de suite avec Monfrère, étaiet toujours précédée d’une préparation au vélo statique et d’une vingtaine de sorties; là, rien. Deux ans que je me concentre sur le Krav-Maga et la course. Mais enfin je serai seul, il n’y a pas de rythme imposé. Et sitôt baissée, l’inquiétude revient: la météo annonce dix jours de pluie, du moins sur la moitié Nord de l’Espagne. Or, il n’est pas possible de transporter des habits de rechange — trop lourd.
Préparation
Occupé à tracer ma route à travers l’Espagne, je cherche à me faufiler entre les montagnes afin d’éviter les passages par les cols aujourd’hui régulièrement desservis par des tunnels, joignant des routes secondaires, régionales ou vicinales. Encore faut-il trouver le ravitaillement, donc des villages habités, ce qui dans des provinces désertes telles que Ciudad Real ou Teruel, n’est pas facile. Pour la première fois depuis que je me lance dans ces traversées surgit un obstacle aussi paradoxal que réel : le tourisme. Lorsqu’on a roulé huit ou dix heures, l’hôtel le plus commode est celui qui accueille les camionneurs. Ce n’est pas la même fatigue que celle du sportif, mais eux aussi ont à récupérer. Descendus de cabine, ils boivent, mangent, aussitôt fait se couchent. Or, ces établissements sont distribués sur les grands axes, ceux que le cycliste prudent évite. La solution de rechange consiste à finir l’étape dans des bourgs pourvus d’hôtels de commerce. Le bar et le restaurant sont à proximité quand ils ne font pas partie de l’hôtel. Mais à en juger par le peu d’hôtels dans cette catégorie, la figure du voyageur de commerce relève du passé : les échanges numériques l’auront rendue obsolète. Quoiqu’il en soit, me voici confronté à des régions complètes où ne tiennent le couvert et le lit que des familles disposant de chambres rurales, d’auberges de charme et de maisons d’hôtes. Par exemple, lors de la troisième étape, mon point d’arrivée devrait être Maranchon dans la Province de Guadalajara. Pour l’atteindre j’ai compté 118 kilomètres. Cela sans connaître les dénivelés, ni le climat du jour (en ce moment, il pleut). Inutile de préciser, je ne peux pas ajouter vingt ou trente kilomètres pour rejoindre l’hôtel. Et pourtant, c’est bien ce que font les voyageurs: ils visitent (des sources sises près d’un lac si je comprends bien) puis roulent cette distance afin de se loger dans un établissement de qualité. J’agrandis la carte électronique. Je fouille. Rien à faire, pas de bourg, pas d’hôtel modeste, une ou deux étoiles, faisant bar et lit. Trois mouvements de populations successifs, à la charnière du siècle dernier et du notre, expliquent cette situation. D’abord, les jeunes ont migré vers les villes. Abandon des villages. Puis le travail a manqué. Sont demeurés les vieux et les retraités, tandis que les clients de passages, camionneurs ou voyageurs de commerce, se rabattaient sur les petites villes. Enfin, dernier mouvement, une offre réfléchie a été créée afin d’attirer les visiteurs lointains. Sur la foi de ces rentrées saisonnières, quelques habitants ont donc adapté leurs maisons à l’attente de ces argentés des capitales, proposant des séjours à thèmes. Non que j’y sois opposé, mais ces lieux étant tenus d’avoir du cachet, ils se dressent sur des promontoires, occupent des vieux moulins ou des châteaux, et entre les périodes d’affluence, on se retrouve seul dans des chambres fantomatiques sans une biscotte à se mettre sous la dent.
Stiegler
Afin de dénoncer le faux-progrès du capitalisme de prédation, Stiegler fait un usage politique des catégories aristotéliciennes de la causalité, distinguant entre causes efficientes et causes finales, les premières marquées d’un a‑priori positif validant l’ensemble des procédés d’appropriation du réel, les secondes, porteuse de valeurs morales, exclues du débat voire niées, analysant ainsi les conséquences toxiques sur le corps et l’esprit de ce que Habermas, avant de croire à la possibilité d’un sauvetage de la conscience collective par l’ “agir communicationnel” (à la fin du siècle dernier), résumait par ce titre: “La technique et la science comme idéologie”. Face à cette stratégie de l’efficience, Stiegler en appelle alors à la réaffirmation de l’état de droit, faute de quoi le niveau général d’entropie dans la société augmentera jusqu’à l’éclatement de la guerre civile (qu’il envisage, si je comprends bien, sous la forme d’une révolte de la minorité éclairée contre les tenants de l’ingénierie sociale, point sur lequel je le trouve utopiste — si guerre civile il y a, ce sera entre les masses méthodiquement divisées par l’ingénierie en groupe aux visées pseudo-antagonistes).
Chute
Llanura
Sur la place de la Cathédrale, à huit heures, prêt à prendre le départ de la marche, les candidats boivent du chocolat et partagent des churros. J’ai revêtu le maillot officiel orange, épinglé le dossard. Passe devant moi un gars petit à la chevelure rare. Une fois de dos, je vois que deux tresses pendent sur ses épaules. Arrive Menela, qui me le présente: Minguez, professeur de philosophie. Nous tendons la main, la marche est ouverte, deux cent personnes s’élancent en direction de la forteresse ancienne, piétinant une herbe lumineuse. Mon quotidien ne tenant plus compte de l’horaire légal (couché tard dans la nuit, je me réveille à l’heure du premier repas), je suis surpris de me trouver là, au milieu de ces marcheurs enthousiastes; je suis dépassé. Menela, le philosophe, mais aussi le couple observateur d’oiseaux rencontré la veille à Agrabuey, tous filent en tête de colonne laquelle s’étire maintenant de la falaise qui borde la ville (le “rompeolas”, brise-vagues) aux champs de la Llanura. Je suis mal réveillé, incertain de l’endroit, du sens de cette marche. Je m’y suis inscrit précipitamment, la veille, pour revoir ces gens, revoir cette fille, faire des amis. Or, maintenant que j’y suis, je marche seul, en silence. Nous franchissons un pont médiéval jeté sur l’Aragon, gravissons une colline de blé, au loin apparaît un village suspendu. J’ai l’habitude de courir, pas de marcher, du moins pas à un rythme effréné comme font ces gens; je me tâte — oui, je participe à une marche, oui, nous sommes partis pour vingt kilomètres. Alors je remonte les groupes, aperçois Menela. Elle va à grands pas, si légère qu’elle semble voler. Je m’approche, reste derrière. Ainsi je n’ai pas à converser. La parole, dans une langue étrangère, dans ces conditions, où l’on parle avec toute la spontanéité requise pour ne rien dire, n’est pas aussi facile qu’on l’imagine. Et puis, je suis essoufflé. Plus tard, je chemine avec l’Administrateur, ce garçon au physique d’athlète (il est champion de curling), au caractère d’une rare gentillesse. A la fin, nous rejoignons les filles et le philosophe, mangeons du pain à l’ail et parlons de l’Ecole de Francfort. De retour au pied de la Cathédrale, nous voyons que nous avons bouclé les vingt kilomètres en trois heures trente. A Agrabuey, une paella géante est cuisinée dans l’ancienne école, j’apporte du vin, nous finissons par des fraises. Tout du long, j’aurai cherché à comprendre qui est cette Menela, sympathique, réservée, par moment absente, supposant ceci et cela, que son ami vient de la quitter, qu’elle est portée à la dépression, secrète ou seulement solitaire, les deux derniers cas étant des figures rares en Espagne, au moins en public. A l’heure du café, il est sept heures du soir, le week-end fini, j’apprends que je serai le bienvenu en soirée, le vendredi, jour où tous se retrouvent à la ville et sortent.