Peuples d’Europe, niés, asservis, et pour les plus audacieux, futurs héros, tel hier Tommy Robinson, décapités. C’est à dire privé du droit à l’existence, d’abord symbolique (cessation de la parole) et — nous verrons ces prochains jours — effective, car si les autorités vont jusqu’à livrer l’Anglais, après l’avoir emballé, aux prisons islamisées du royaume où sévissent les va-nus-pieds, nul doute qu’il n’en meure. Le problème tenant ici en un mot: démocratie. Convaincu que ce concept a encore un sens, la majorité des individus se fait spontanément l’avocat du pouvoir totalitaire, minimisant ses actes anticonstitutionnels, dont la triste journée que nous venons de vivre donne deux exemples, la confiscation du vote populaire en Italie et l’arrestation d’un partisan du droit en Angleterre. Pour ce qui est de la Suisse, j’ai honte d’en être. Les exemples de déni des libertés se multiplient tant et si bien, que l’on se souhaite de relever d’un autre peuple. Mais mon propos est ailleurs; j’aimerais avancer une métaphore pour expliquer l’absence de réaction devant ces actes d’Etat qui bafouent l’héritage libéral. Lorsqu’un individu bien élevé et moral est confronté à une attaque, il la voit sans la voir. L’attaque identifiée, le temps ralentit, de sorte qu’il succombe à la violence avant d’avoir pu organisé une riposte. Situation connue des combattants professionnels, analogue pour ce qui est de nos peuples, aujourd’hui confrontés à l’extension d’un schéma totalitaire dont le projet est de prendre de vitesse toute les résistances. Et en effet, en analysant à l’aune de notre héritage cultivé (mais aussi déculturé) des décisions d’Etat telles que l’arrestation de Robinson ou le sabotage du gouvernement italien, nous ne trouvons pas la parade, nous soupesons, envisageons, cherchons la nuance… et poursuivons notre course décapités.
Journées
Débutaient ce matin, Les journées mycologiques. Mon voisin, un guide, m’en parle depuis dix jours. Il m’en a fait le portrait comme je lui disais mon intention d’aller courir quarante kilomètres au départ de Puente, manifestation que j’avais trouvée annoncée à l’office du tourisme de la station de ski.
-Mais enfin, tu n’y penses pas, nous allons quêter des champignons, jouer de l’orgue, boire et si tu tiens à marcher, nous marcherons!
Ainsi me suis-je retrouvé, à dix heures, trop tôt à mon goût, sur la place, parmi une cinquantaine de personnes, saluant le maire (qui est allé me chercher des jumelles), Sanz, Pilar, bref, les habitants réels du village, lesquels tirés à hue et à dia par de amis de rencontre, me plantèrent là. Un peu raide, ne sachant que faire de mes mains, de mes yeux, puis jugeant que je j’avais l’âge de passer outre ces complexes adolescents, inerte, content, en attente, je regardais venir. Vint Alejandro, le guide, un petit gabarit, du reste bel homme. Assis sur le mur de l’ancienne école primaire, il organisa deux groupes, l’un partant pour la cueillette des champignons, l’autre pour le repérages des oiseaux. Il y avait là des familles du village que je ne croise pas au quotidien, des habitants de Puente, un couple anglophone, lui en sandales, elle affectant ce sourire plat des Saxons et, que je distinguais aussitôt, une femme pleine de qualités, je parle de son physique. Sur le pont qui traverse la Lubière, les meneurs, un ornithologue et un biologiste distribuent à qui le veut des livres de plantes et des anthologies de rapaces, puis nous avançons le long de la rivière, faisant étape chaque fois que vole un spécimen notoire ou qu’une fleur mérite commentaire. S’installe alors un jeu de regards — du moins, il me semble — qui consiste pour cette femme et moi-même à faire comme si — quoi? — nous ne nous étions pas remarqués. Ce qui me vaut, chose parmi toutes effrayantes, de prendre l’initiative. Après quoi, l’échange premier, banal, rondement mené, je dois par force constater: mon problème est certain, seules m’intéressent les femmes à problème. Oh, nous parlons! Mais sans l’air d’y toucher, avec des yeux froids. Cependant passe un vautour, nous étudions la marguerite jaune et une vipère échouée au milieu du groupe que vient de neutraliser un colossal berger des Pyrénées appartenant à un “insumiso”, en traduction, un hippie néo-rural. Au gré des haltes, je me déplace ici et là, nouant des conversations, pour revenir vers une autre femme, moins raide dans ses propos, disons confiante, qui, par chance, se trouve être de l’amie de la précédente. Lesquelles, après une discussion polie sur le D.F. de Mexico me demandent ce que je fais. Alors la fille froide (je caricature), s’exclame : “mais moi aussi, je suis écrivain!” A en juger par les propos suivants, je veux la croire, du moins sait-elle ce qu’il en est de l’écriture. La balade terminée, nous entrons dans le bar du village (il ouvre pour l’occasion, les prix se chiffrent en centimes) où j’explique que je comptais courir ces quarante kilomètres et que c’est le voisin, Alejandro, qui m’en a dissuadé.
-Les… Demain? Nous y serons. Tu viendrais?
Aussi ai-je pris la voiture pour aller retirer in extremis un dossard, et de retour à Agrabuey, j’ai suivi dans les rues la “ronda”, coutume qui consiste pour une bande floklorique à jouer dans les rues en se faisant offrir des gourdes de vin, du chorizo et des olives.
Villes
Villes universelles. C’est à dire neutralisées, monotones, réduites à une exposition de camelote. Avant qu’il ne soit trop tard, il faut se précipiter dans Paris ou Bangkok où affleurent encore sous le décor de la mondialisation quelque chose du passé historique (les monuments sont à éviter).
Impasses
Je prends des notes, m’intéresse au problème des tours de Hanoï, fais la vaisselle, cherche des films de Julien Duvivier, de la musique indépendante; soudain j’éprouve le besoin de m’allonger, ce que je fais sur le canapé. Une mouche m’agace. Je la tue. Une autre. Je la tue. A la troisième, suffit! Je descend dans la chambre à coucher (elle est en partie enterrée). Sur le point de rabattre les volets intérieurs, j’aperçois Sanz. Sa tête est à la hauteur de la fenêtre. Comme un renard approchant des poules, il est à l’affût. Je toque contre la vitre. Il sursaute. J’ouvre.
-Que fais-tu dans cette impasse?
-Il y a des femmes derrière ton jardin, je voulais les voir.
Nous rions. Je fais le noir, je me couche. Pas de vertiges, mais une fatigue! Dormi dix heures la nuit dernière, je me rendors. A la fin, je rêve que je rêve. Gala est dans le couloir, adossée à la paroi.
-Maman!
Elle est aussi dans mon lit.
-Maman, maman!
Un phénomène de bilocation, me dis-je. Et pour faire venir Gala du couloir dans le lit, je crie:
-Maman!
Ce qui me réveille.