Déposée vingt jours sur un terrain vague, la Dodge, pourtant noire de carrosserie, ressemblait hier à une vielle meringue constellée comme elle était de toutes les chiures d’oiseaux qui lors du passage dans les couloirs aérien chient de sorte qu’il me fallut décrépir une moitié de pare-brise pour l’amener jusqu’à la station de lavage la plus proche et lui rendre figure. De retour au village, j’inspectai le capot, les portières, les pare-boues, incomplètement satisfait, si bien qu’en soirée, armé de chiffons microfibres et de ce produit de Formule 1 vendu à l’encan pas des gamines en demi-décolleté sur les aires de parking des supermarchés, je sortis pour donner du brillo à la Dodge, persuadé de pourvoir travailler dans la plus grande discrétion. Or, des promeneurs pique-niquaient devant les panneaux de randonnée. Je les saluais et déplaçais la voiture, conscient du ridicule de l’opération, le nettoyage d’un véhicule plus propre que propre. Sur ce, je le positionnais sur le terrain vague, mais là encore, manque de chance et signe de l’été, l’une des maisons accueillait dans son jardin une famille. Tout de même, je sortis ma bombe de mousse, mes chiffons technologiques et commençais de tartiner, de polir. Et je me disais: “peut-on être plus ridicule?” Puis, révisant ce jugement, je me dis: “si c’est ce que tu veux faire, tu n’es aucunement ridicule!” Aussitôt, je relevais la tête et entrepris de briquer la Dodge pour qu’elle ressemble à une pépite.
Vie
Plaisir immense à être seul et silencieux, libre de me mouvoir dans le temps et dans l’espace. Inutile de chercher: la liberté, c’est cela. Immédiatement réalisable à condition d’accepter un haut niveau de solitude et une simplicité quotidienne qui, par définition fragile, peut amener à en rabattre sur les conditions matérielles. Pour autant, jamais plus je n’échangerai ce privilège pour les fausses timbales du carrousel économique. La difficulté, rétrospectivement, étant de défusionner la société et le monde pour s’extraire au forceps de la camisole chimique dans laquelle nous enferme les machinations de ces vampires qui ne vivent que sur le train de l’image, donc sur le pillage des vraies sources de vie.
Prochaine génération
Le voisin, habitant régulier de la ville, a bâti dans son jardin une piscine de la taille de deux baignoires. En début de semaine, le grand-père couvre l’eau, enclenche le dépurateur et coupe les bandes herborisées. Le vendredi, sa femme balaie les dalles. Samedi matin, le couple de retraités débâche et entoure la piscine de son nécessaire: chaises, tablette, parasol. Enfin, arrive leur fils et son enfant, une fille de six ans, cheveux courts, en surpoids, criarde. Elle entre dans l’eau, barbote sous le regard protecteur de la famille. Celle-ci, distribuée autour du bassin, répond à ses moindres caprices. Les pleurs et les cris indiquent assez son niveau d’exigence; auxquels les parents, béats, se plient. L’amusant est que dehors, dans cette société qui déjà tend les bras à la gamine choyée comme une princesse de Maharaja — nous sommes en Espagne — il n’y a pas de travail, pas d’argent, donc aucune possibilité de de construire une vie dans l’ordre du désir et que, dès maintenant, plus de la moitié des demi-adultes de vingt, trente, parfois trente-cinq ans, ne subsistent que grâce au secours de la famille.
Maillon paléontologique
Pour être tombé hier sur le cliché d’illustration d’un fait divers informant de l’attaque d’un cueilleur de palmes par trois éléphants sauvages d’Asie (trois pachydermes aux oreilles battantes broutent la savane), je rêve que l’on m’établit sur un pont de pierre datant d’un époque antéhistorique en vigile de la naissance de l’humanité. Défilent alors sur le parapet des créatures mi-humaines mi-bestiales en un cortège à vocation paléontologique qui se donne pour tâche de me raconter, contre l’enseignement de l’académie, la véritable origine du monde. Ma fascination est telle qu’elle exclut d’emblée toute peur, ce que je fais savoir, par delà les siècles à mes congénères, les encourageant à regarder la vidéo de ces franchissements de pont s’ils veulent découvrir la vérité. Eux se résistent. Le document en main, je les poursuis, les harcèle.
-Il faut voir ça, il le faut!
De retour sur le pont, une dernière espèce, composée de géants à l’abdomen ballonné, annoncent qu’ils vont me percer les yeux. Ils enfoncent trois fois une aiguille sous le niveau de la paupière, tandis que, les yeux clos, je vois la pointe métallique pénétrer ma chair.
Oral 2
Fascinante translittération d’un conte de la tradition orale maya, H‑k’ankabi ok, dont j’ai obtenu le texte dans un marché au puces de la région de Chunhuhub, les premières phrases signifiant à peu près: “je vais vous raconter l’histoire de Hapain Kan telle que me l’a rapportée ma mère une nuit de belle lune…”
Recevoir 2
Voilà, c’est confirmé, je vis avec une chauve-souris. A en juger par l’heure de publication de cette note, on verra que je n’invente pas. Le spécimen a pris son envol il y a quelques minutes comme je m’exerçais à voir dans le noir (du sport militaire). Et il ne s’agit pas d’un animal de pochette-surprise; déployé, il mesure trente bons centimètres. Pour ce qui est de l’apprivoiser, je me riais, mais là, c’est autre chose: comment l’expulser? Le truc que j’appliquais autrefois, ouvrir des fenêtres éloignées pour créer une couloir d’air, ne fonctionne pas. Cette chauve-souris est espagnole, ou alors l’espèce à muter. Plus avant, je me demande comment elle a pu séjourner dans ma chambre à coucher depuis mercredi sans que je remarque sa présence, puis migrer d’un étage. La nuit, elle doit manger mes provisions dans la cuisine. C’est ennuyeux. A l’heure d’éteindre le salon et de pirater un film, mon hôte tourne dans la pièce.
Pingu
L’année de la naissance de mon fils Aplo, j’exerçais un métier formidable, je traduisais Pingu. Ce pingouin ne parle pas, il baragouine un jargon de pingouin. L’essentiel de ses journées se déroule sur la banquise en compagnie d’autres pingouins et chaque épisode de la série a son thème, la cuisine, l’automobile, le saumon. La multinationale envoyait par courrier secret un disque que mon patron décachetait puis nous prenions le tram, ensemble, religieusement, pour nous installer dans un laboratoire de visionnement de l’Université.
-Prêt?
Le patron éteignait la lumière, lançait le dessin animé. Si j’ai bon souvenir, l’épisode durait quelques vingt minutes. Pendant ce temps, sur la banquise, l’équipe de pingouins réalisait toute sorte de prouesses et parlait le pingouin. Quand le ‘écran affichait le mot Fin, le patron rallumait. Le travail commençait.
-Le hameçon.
-Oh, oh, oh, comme tu y vas!
-C’est ce qui revient, le hameçon par-çi, le hameçon par-là.…!
-Pas assez parlant.
-Pingu prend des risques.
-Trop long.
-Un poisson qui résiste.
-Cérébral. Je propose Pingu pêche!
-Pingu pêche? Tu te fous de moi? Mais il pêche tout le temps. Il ne fait que ça, pêcher, dans tous les épisodes il pêche.
-Bon. Zut!
-Oui.
-Pingu se jette à l’eau…
-Répète.
-Pingu..
-Pingu se jette… Mais c’est pas mal ça!
Et le patron rallumait, nous quittions notre sous-sol, nous reprenions le tram avec le sentiment du devoir accompli.