“Une capitulation, écrit Péguy, est essentiellement une opération par laquelle on se met à expliquer au lieu d’agir.”
Allemagne 2
Une seule fois j’ai vu la voiture de Gala. Petite, grise, française, Citroën je crois. La précédente, une Honda foncée et plate, nous avons roulé des nuits entière à son bord, cherchant où coucher, où s’enfermer, se cacher, empruntant des appartements, des chambres et même un château pour le week-end, parfois loin de Genève, ou roulant dans l’herbe une couverture sur le dos, le passage d’une voiture à l’autre correspondant bien au changement de nature de notre relation, plus compliquée et disparate que jamais et c’est elle, cette voiture grise pareille à toutes les autres que je guette du fond du hall de réception du Holiday Inn de Berg Am Laim, qui surgit en effet dans l’allée autour de dix-huit heures, pointant du nez à gauche à droite comme je me précipite pour faire des gestes d’accueil, n’étant pas vu, redoublant de vigueur. Gala sort de la voiture et, comme si elle me trouvait par hasard, dit:
-Tu es là?
Armstrong
Dans son autobiographie, Lance Armstrong, le champion cycliste, fait l’éloge de la compagnie Nike, renvoyant toutes les critiques qui pleuvent sur les multinationales; atteint de cancer, il dit n’avoir jamais été lâché par ce sponsor, plus que cela et malgré le fait qu’il ne pourrait peut-être jamais plus courir, il raconte avoir été soutenu moralement et financièrement, décrivant une relation placée bien au-dessus des enjeux de pouvoir, opinion à contre-courant de la caricature et d’autant plus intéressante qu’elle contraste avec ce que rapporte par exemple Michael Moore de ce rendez-vous avec le PDG de la marque qui tout en connaissant la démarche du réalisateur le reçoit avec sympathie, mais refusera toujours de le suivre dans la visite de ses propres fabriques aux Philippines. Jugements qui réflexion faite ne sont pas exclusifs dans l’approche néo-libérale laquelle ne conçoit pas les règles du jeu comme relevant de l’universel.
Ducasse
Mort à vingt-quatre ans, Lautréamont, dont on ne sait à quoi il succombait, est peut-être mort deux ans plus tard. Venu de Montevideo étudier dans les Pyrénées — Pau et Tarbes– puis à Paris où il écrit les Chants, il est inhumé dans une fosse commune en 1871, exhumé l’année suivante, à nouveau enseveli. Etrange constat pour notre époque si proche qui cultive le détail jusqu’à l’aberration, l’acte de décès du poète mentionne “sans autres renseignements”; à distance, cependant les enquêtes, on ne sait toujours pas.
Francis
Fukuyama avait raison- ce qui confirmerait, c’est mon avis, qu’il était commandité par les think-tanks néo-libéraux- nous touchons à la fin de la dialectique, c’est à dire à l’inopérabilité de l’argumentation dans un système techno-instrumental qui projette toute position de discours sur un écran blanc où aussitôt il s’efface au profit de la narration générale
Simple
Compris. Enfin! Ils — sont plus nombreux. C’est tout. C’est assez. Du moins dans l’esprit des malfaisants. Par voie de conséquence, c’est eux, le nombre, que le pouvoir, pour demeurer pouvoir, favorise. Contre l’Europe mourante. Entendre: ses habitants. Et — par voie de conséquence (toujours) — les communautés résiduelles, égotistes de tous bords, sexualités déviées, écologistes et amis de animaux, anti-cigarette ou pro-éoliennes, mises en service et subventionnées, permettent aux tenants du projet de reconformation du peuple, ces psychotiques découplés, d’occuper la scène et de faire spectacle tandis que le drame — nommons: la destruction de la liberté, celle de la conscience des blancs héritiers de civilisation- s’organise en coulisse.
Allemagne
Station du S‑Bahn Leuchterbergring — si je descends ici, il me faudra marcher le long des chantiers, des immeubles de bureau, longer les routes d’accès du périphérique. Dépliant la carte du réseau, je constate qu’il existe une station Berg-Am-Laim. Pourtant, à l’information de l’aéroport, j’ai bien précisé que c’est là que je me rendais. Extraordinaire, ce sentiment d’être affronté à des gens qui ne font pas leur travail! Auparavant, même situation, cette fois dans une boutique de téléphonie. D’habitude, je n’utilise pas de portable, mais je viens de faire deux mille kilomètres pour rejoindre Gala, mieux vaudrait qu’elle puisse me joindre si elle ne trouve pas l’hôtel. Sauf que la vendeuse fouille son tiroir à la recherche d’une carte SIM pour équiper l’appareil à Fr. 5.- que j’apporte, après avoir retourné ma carte d’identité demande “ce que c’est”, photographie la carte recto-verso, pianote mollement sur son écran et déclare:
-Je ne peux pas, c’est bloqué.
Moi qui ai fait des efforts pour que mes phrases allemandes soient correctes, je ne comprends pas les siennes qu’elles à dû obtenir sur internet en copié-collé avant de venir poser ses fesses dans la boutique.
-What language do you speak? Lui dis-je excédé.
Et je veux dire “de quel tiers-monde sortez-vous?”, ce qui la pique au vif. A quoi elle répond (en allemand d’internet):
-C’est bloqué.
Et voici que les dames de l’aéroport, celles-ci toutes munichoises, ne savent pas qu’il existe une station Berg-Am-Laim. J’y descends. Matériellement, par des escaliers, puisque la voie est aérienne, et me retrouve dans un quartier que je connais pour y être venu plusieurs fois à vélo mais dont je ne sais pas du tout l’insertion dans le plan général de la ville. J’emprunte un tunnel, aboutis sur un chantier. Repars dans l’autre direction. Là, une droguerie et un supermarché que je reconnais, nous y avons bu une limonade avec les enfants en août dernier. A une dame, je demande le Holiday Inn. J’énonce la rue. Elle explique. D’une manière si confuse, que je finis par dire:
-Là, tout de suite… à gauche ou à droite?
Confusion d’autant plus étonnante que la rue recherchée est à cent mètres. Une fois repérée ma direction, je m’installe sur la terrasse d’une Tratoria, commande de la bière et — pour la première fois depuis sept, huit, dix ans? — une pizza. Que je goûte à peine, plongé que je suis, pour la troisième fois, dans la lecture de l’essai de Besnier, “Demain les posthumains?”. Puis l’hôtel, bloc blanc hachuré de vert qui ressemble à un frigorifique (Fr. 160.- la nuit tout de même). La chambre, rectangulaire, vaste, avec écran plat intégré, donne sur un chantier. Au niveau réception, les écrans sont allumés. C’est l’heure des matchs. En passant, le personnel turc, pakistanais, magrébin, lorgne le score. Je tourne une table ronde, la dispose de façon à suivre le match et voir, à travers la baie vitrée, l’allée d’accès au Holiday Inn, celle par où viendra Gala. Tout en avalant une canette de Helles, je pense : “elle ne viendra pas”.
Majoritaire
Dans une société du haut-parleur général, la pensée majoritaire ne peut être ignorée. Mais l’acte d’adhésion reste libre. Hélas, il ne suffit pas de le dire, pas même de le savoir. Ce qu’il s’agit de se remémorer à chaque instant, c’est que la pensée majoritaire, d’abord n’est pas la pensée de la majorité, mais une pensée pour la majorité, ensuite que la vérité, parce qu’elle n’existe pas, peut statistiquement coïncider avec la pensée majoritaire, mais que la coïncidence demeure l’exception.
Mobilisation
“Tout est sous le signe de l’action et d’une action qui s’auto-active, d’une action “auto-mobile”. Tout ce qui est potentiel doit se réaliser, rien ne peut rester en réserve. Si bien qu’une pensée critique ne peut même plus en appeler à une autre mobilisation — elle doit être purement et simplement démobilisatrice, car même les éthiques du sujet sont encore des mobilisations”. Yves Michaud, “Humain, inhumain, trop humain”.