“Sait-on jamais pourquoi on aime un être? Voici longtemps qu’on a cessé de penser qu’il est meilleur ou plus beau que tout autre, mais avec lui on se sent bien. Ses défauts crèvent les yeux, il vous a fait souffrir, on vous démontrera qu’il n’est pas fait pour vous, mais près de lui vous éprouvez une liberté. Et cette constatation, bien entendu, ne signifie rien sur sa valeur “en soi” ni sur la vôtre, que personne ne peut mesurer.” Denis de Rougemont, Journal d’une époque.
Chant
Levé à huit heures, content. Déjà, au réveil, je me félicitais de mon lit. C’est le hasard qui l’a rendu aussi confortable. A force de déménagement, j’ai accumulé nos matelas. Autrefois, j’aurai jeté, mais depuis quelques années, j’achète du haut de gamme. Arrivé à Agrabuey, j’ai tassé dans les niches, les recoins, les dessous, les matelas inutilisés; il en restait deux, sur lesquels Gala et moi dormions, largeur cent quatre-vingt. Pour gagner de la place, je les ai empilés sur un double sommier. Le résultat est inespéré: douceur, résistance, profondeur — à ravir. Encore somnolent, j’apprécie cette réussite. Dehors, il pleut. Je n’ai pas à sortir. Le rituel est le même: mettre le café, vider les cendres, allumer le feu, puis consulter la presse dans cet ordre: France-Suisse-Espagne-Angleterre-Russie. Ensuite, musique et salle d’eau. Ce matin, j’ai été retenu par un oiseau. Peut-être celui qui chantait devant ma chambre ces nuits. Installé sur le rebord de la fenêtre du salon, il regardait l’averse inonder les toits de pierre. Un passereau chanteur à plumes jaunes et tête bleue (nous avons fait de l’ornithologie au village en mai dernier). Il est resté perché plusieurs minutes. Avant de s’envoler, il a émis un son grêle. Cela m’a réjoui. Comme si cette observation obligeait à changer de point de vue sur le monde. Prises dans le silence, les maisons du village avaient soudain une âme. A la fois proches de la fonction protectrice et magiques.
Fonds
Autant la diaspora juive est traître, autant les juifs israéliens sont courageux. Confrontés à une menace fantasmée, les premiers tirent profit des sociétés en agitant les spectres du passé; affrontés aux primitifs du désert arabe, les seconds s’organisent et ripostent. Conséquence, d’un côté un gain de liberté, de l’autre côté une perte de liberté. Un esprit malveillant qui voudrait faire système ajouterait que toute guerre repose sur une fonds de commerce, et que c’est la diaspora, grand maître des schémas circulatoire, qui pourvoit.
Paris 3
Personne ne croit à la thèse de l’incendie accidentel de Notre-Dame, mais chacun s’efforce de nier l’attentat pour n’avoir pas à se confronter, dans sa vie personnelle, à cette réalité triste: la France est une poubelle sociale avec aux commandes des hommes et des femmes qui, confrontés à la fin du système qui les cooptait dans les positions de pouvoir, sont prêts à user de tous les moyens pour toucher les dividendes de leur investissement (études, réseaux, financement).
Simple
Il n’y a pas de limite à l’esprit de contradiction, pour autant que l’on se supporte contradictoire. L’art est une aide. La littérature est un art. Elle synthétise. Si l’on veut éviter le jargon scientifique, elle permet de tenir ensemble. L’individu vit et tient la distance grâce à l’art. Le pire est alors la simplicité. Qui s’accompagne — dans la mesure où ce qui est simple interdit le jeu et donc le plaisir — d’un romantisme fou. Simplicité dangereuse. Largement répandue dans le monde. Que l’on appelait primitivisme lorsque l’on pouvait encore, nous les compliqués, les contradictoires, nous les rationnels, s’exprimer sans craindre la censure. Aujourd’hui désaccordé de la transcendance, le primitivisme est simple. Et dans un monde dominé par les compliqués, il est dangereux.
Parcours
A Phetachabun, au début du mois, avec cette fille au poitrail masculin, aux yeux bleus, à l’agréable sourire, qui sort d’un engagement de quinze ans dans l’armée américaine. Elle a les cheveux bleus. En couché-développé, elle soulève un poids qui me casserait les os. Et mange des pastèques, de l’ananas, du riz. Et boit du Whyskie. Autant qu’elle peut. On m’apprend: “elle est tombée d’un hélicoptère”. Quitté le camp d’entraînement, elle se rend en Colombie où elle doit rencontrer un shaman qui lui garantit la résurrection spirituelle.
Destin
Afin de distinguer par défaut entre l’individualisme (nous croyons savoir ce que c’est) et ce que l’on désigne aujourd’hui par ce terme (qui est de l’ ”hyperindividualsime”, c’est à dire la possibilité qui nous est faite de nous rêver et de nous construire dans les limites du marché) on pourrait dire: jamais, depuis que l’homme est homme, et depuis que l’homme est soustrait au double conditionnement de la nature et de la violence, nous n’avons connu une telle perte de contrôle de notre destin.
Porn
Evolution intéressante, dans le miroir, des sites pornographiques cette année: la catégorie “interracial” est renvoyée dans les ramifications de l’arborescence: désormais les énergumènes des autres races et les coiffures idéologiques tels que le voile surgissent dans les catégories à demande majoritaire. En parallèle, les visages des femmes sous prises sexuelles sont floutés, coupés, masqués.
Viol
Théorie des Sphères de Sloterdijk. Ce concept est largement vulgarisé. Et quoi? Il fait chou blanc. Que dire alors des théories plus subtiles, ou pour éviter de juger (j’aime assez, et admire plus qu’il ne faudrait Sloterdijk) des approches moins conscientes du marketing ? Rien. Elles paraissent. Une chronique leur est consacrée dans deux ou trois revues. Si la chose roule, et que les deniers publics coïncident avec l’intérêt des pouvoirs (ici, l’imbécile en chef Fukuyama) un colloque a lieu, puis on enterre. Telle est la fonction après contrôle des philosophes politiques (je songe à Tchakhotine, Günther, Polanyi, Benjamin…). Ils disent le présent, meurent en silence et une fois l’avenir accompli en confirmation de leurs craintes, survient un lecteur, un interprète, en général un philosophe, qui dit:
-Dès 1939, Serge Tchakhotine, dans Le viol des foules par la propagande politique…