Rapport

En 1974, rue Warnéry 14, à Lau­sanne, dans le salon Pfis­ter de mes grands-par­ents, je regar­dais le con­cours Euro­vi­sion de la chan­son rem­porté cette année-là par le titre Water­loo des Sué­dois ABBA. Un moment de télévi­sion. Tour de chant emporté par un quar­tet d’hommes et de femmes qui devien­dra l’un des meilleurs groupe pop de tous les temps. Aujour­d’hui, nous avons des androg­y­nes et des déclassés pro­mus par les lab­o­ra­toires de la pro­pa­gande poli­tique. Autant d’an­i­maux de foire au des­tin sac­ri­fi­ciel. Tout bien con­sid­éré, le rap­port est juste: des Occi­den­taux nat­ifs, solides et dérisoires, gag­nants ou per­dants à l’époque. En ce début de siè­cle, une faune de zoo, encagée, bête à souhait, demi-ordure médi­a­tique à l’i­den­tité sex­uelle floutée. Peu­ple nou­veau, acteur d’une vie qui lui échappe et, dans ces atours con­struc­tion­nistes, se propage tel un virus à tra­vers les villes pour éradi­quer tout ce qui relève de l’authentique.

Notes de voyage — 10 (dernière étape)

Routes de mon­tagne dans le Haut-Aragón, paysage dur, volon­taire, et ces odeurs de pins chauds qui  me rap­pel­lent les excur­sions en famille de mon enfance. Les derniers 82 kilo­mètres, d’une traite, sans descen­dre de selle. Une banane que je mâche en regar­dant couler le Gal­lego sur ces tronçons descen­dus en hydrospeed l’an dernier. Pour finir, les val­lées des proches Pyrénées. Trois cols ten­dus et reculés m’amè­nent à Agrabuey où je trou­ve mon voisin le paysan occupé à trans­porter une pierre plate pour raf­fer­mir le sol de son bûch­er. Sa femme qu’il apelle à grande voix descend me pren­dre en pho­to. Le comp­teur annonce 1196 kilo­mètres en 55 heures.

Notes de voyage — 9

Routes de grand dan­ger. La bande côtière défile au-dessus d’un fos­sé, à gauche passent les poids lourd. J’ai mon rétro­viseur fixé au casque mais je trem­ble. Une erreur de con­duite, je me plante le bec en con­tre­bas ou passe sous un pneu. Plus tard, c’est le vent. Un cauchemar. Latéral, par bour­rasques. Puis frontal. Alors, l’ef­fort est dou­ble. Quand je me tire enfin de cette con­trée de fab­riques à pel­lets, de garages à tracteurs et d’usines à fer­til­isants, j’ai quar­ante kilo­mètres d’une route au relief de vieille pomme. Mais je ne plains pas: c’est l’a­vant-dernière étape, demain je couche dans mon lit. A l’ar­rivée, Ayerbe. Même ville céréal­ière que ces calamités repe­u­plées à la va-vite d’Arabes, mais qui de plus s’est décou­vert un des­tin touris­tique (il faut le voir pour le croire) et ain­si, pour la pre­mière fois depuis la sor­tie de Mala­ga, je me retrou­ve dans une sit­u­a­tion que je qual­i­fierais de suisse: per­son­ne ne veut me faire un sand­wich. Ces imbé­ciles sont là pour faire de l’ar­gent pas pour servir le client, bref je n’ai qu’a acheté ce qu’il y a (il n’y a rien). Vingt heures, je me couche après 127 kilo­mètre, le ven­tre vide.

Notes de voyage — 8 (suite)

Le soir à Épi­la, de ces villes de la plaine céréal­ière arag­o­naise où les petits fer­miers ont eu la mau­vaise idée d’im­porter des manœu­vres maro­cains, lesquels sont venus avec femmes et enfants. Ceux qui les emploient les méprisent, ceux qui ne les emploient pas les détes­tent. Quant aux Arabes, ils tra­vail­lent à la dure, souf­frent de l’hos­til­ité ambiante et pour com­penser font venir des imams qui tien­nent mosquée et répan­dent la haine. Mais le pire dans ce sché­ma délétère est encore le bilan moral et économique: la jalousie divise les fer­miers employeurs et les fer­miers tra­vailleurs côté moral, tan­dis que la prise en charge par la com­mu­nauté espag­nole de le rib­am­belle de goss­es que fab­riquent les voilées plombe les finances. 

Note de voyage — 8

Routes droites, plates et longues, si longues, qu’à 35km/h, je crois ne jamais en voir la fin. Lorsqu’une colline coupe la vue, aus­sitôt la colline gravie la route reprend aus­si droite, aus­si longue, aus­si plate. A l’heure du repas, je suis à Daroc­ca, ville riche en églis­es, murailles, fontaines et forter­ess­es, mais ville oubliée (l’au­toroute con­stru­ite, elle a plongé). Petit café dans l’an­gle de la porte maîtresse. Un pié­ton me dit qu’on y sert le menu, mais il n’y a per­son­ne der­rière le comp­toir. Sous les tabourets qu’oc­cu­pent quelques demi-poivrots, des épluchures, des noy­aux, des servi­ettes, toutes sortes d’or­dures jetés à la mode anci­enne, celle de l’Es­pagne fran­quiste.
-Il y a quelqu’un?
Car j’ai le souf­fle court, et soif.
-Luis! Appelle un client.
Il ne paraît pas. Plusieurs min­utes. La gorge de plus en plus sèche.
A mon tour:
-Luis!
Ce qui fait rire les clients. Survient, sans se press­er, une homme gros, jeune, peu rasé, gen­til et pouilleux, qui empoigne mon vélo, passe sous un porche, se place devant une porte de remise, retire la barre de fer forgé et assène pour ouvrir un coup de pied mas­sif.
-Là, elle sera au frais ta bicy­clette!
-Et manger?
-Oui, dans la salle.
Deux portes en par­al­lèle, si étroite qu’à l’o­rig­ine elles ne devaient en for­mer qu’une. A gauche les toi­lettes, à droite la salle. Un cou­ple instal­lé. Il mange. Peu après, trois tables sont occupées. Luis paraît, il énonce les plats. Ne se sou­vient plus. Ren­tre en cui­sine. Enonce d’autres plats. Quand il énonce pour moi, il n’y a pas de pael­la. La fois suiv­ante, il y en a. C’est aus­si lui qui sert. Quand il ne dis­paraît pas au bar. Il revient, et racon­te une blague pour la salle. Qu’il enchaîne avec une autre blague et une troisième. Mais le plus étrange est que les per­son­nages de ces blagues, il les présente comme s’il les con­nais­sait: s’il y a une mère, c’est tou­jours la sienne, un ami, c’est son ami et il le nomme, une amante, son amante. Les tables rient. Elles n’osent pas faire autrement. Je fais sem­blant de ne pas com­pren­dre. Cela me gêne. Ce spec­ta­cle. Le repas fini, il me rac­com­pa­gne à la remise. Je manque lui dire “c’est ouvert, non?”, puis en déduis qu’il a fer­mé. Devant la porte, même coup de pied, puis sans tran­si­tion, en direc­tion de la ruelle:
-Maman! Ma-man!

Notes de voyage — 7 (suite)

Avant de ren­tr­er pour une nou­velle tournée, Pablo apporte du chori­zo, des olives, des fruits secs, une bouteille de rouge, des vestes pour cou­vrir les épaules de ces dames, pour moi une paire de chaus­settes:
-Atten­tion, c’est qu’i­ci, on prend soin des clients!
Puis il ramène un, deux et trois pots de fleurs:
-Pas n’im­porte lesquels, je suis allé chercher la terre moi-même et l’ai mélangée avec le limon de ruis­seau selon une de mes recettes! Quant aux plantes, elles sont de mon vil­lage et les pots, regardez-les! Faits main. Alexan­dre, tu ne quittes pas ce bar sans ma plante!
Comme tout le monde insiste pour la garder, expli­quant que je suis à vélo, que j’ai encore trois cent kilo­mètres de route, Pablo:
-Elle est petite!

Notes de voyage — 7

Dans les val­lées, des mou­tons que les chiens rabat­tent à mon pas­sage. Même à vive allure, j’en­tends les oiseaux. Ils chantent dans les bois, le long des pans de roche, au bord des lagunes. Plus bas, trois aigles volti­gent. Leur ombres dansent sur la route. Il y a des vil­lages ensom­meil­lés. Si petits que je crois les voir du ciel. Puis un col tortueux, une heure d’ef­fort. La récom­pense: pen­dant le même temps j’e vais en roue libre, je con­tem­ple l nature sans avoir à moulin­er. Le paysage monte aux yeux. A la fin, je fran­chis un pont médié­val jeté sur le Tage. L’eau est turquoise. Ce sont les sources de ce fleuve qui coule à tra­vers Tolède et le Por­tu­gal. Nu, je me baigne. Il me faut chas­s­er des araignées d’eau agroupées dans une poche de joncs. Le courant est glacé. Je plonge la tête deux fois, je crie. Un kilo­mètre plus loin se trou­ve Para­le­jo de las Truchas, que l’on quitte par une route éprou­vante, faite de trous plus que de bitume. “Cinq kilo­mètres en travaux”. Et au cinquième, “sept kilo­mètres en travaux”. Le vélo bon­dit et rebon­dit. Je jure. A Moli­na de Aragón, je me rends immé­di­ate­ment au Palace. Même cham­bre que l’an­née dernière. Habil­lé de mon mail­lot cycliste aux couleurs de l’Es­pagne et mes san­dales chi­nois­es, je m’in­stalle ensuite sur la pre­mière ter­rasse. A minu­it, je suis tou­jours là, mais à l’in­térieur, avec Pablo, le fils de la patronne, un acteur de séries télévisées qui verse de la bière, de la tequi­la, du Rio­ja et passe des cig­a­rettes, Juan, ivre, qui tan­tôt m’in­sulte tan­tôt clame son admi­ra­tion pour ce que je suis, ce que je sais, ce que je fais, et Palo­ma, une Grena­dine, qui danse le fla­men­co et du saison­nier arabe venu boire un café dit: ” on ne sait pas ce que veut ce “moro”, il entre tous les soirs, il est là, il ne dit rien, on ne com­prend pas.” 

Berge

Prom­e­nade sur la berge de la riv­ière. Dans les pier­res, je cherche une pierre. J’en trou­ve une et j’en trou­ve plusieurs qui iront bien sur le cha­peau de chem­inée et je les laisse là en songeant qu’elles y seront encore, plus tard, au moment de répar­er la chem­inée et aus­si que je ne les retrou­verai pas tant change la forme d’une pierre, comme change la forme d’un nuage, en fonc­tion du regard qu’on y porte.

Monde

Que l’on ne puisse s’ex­traire sans casse de la rou­tine dans laque­lle on de gré enfer­mé sa vie, je le conçois claire­ment. Vu à tra­vers le prisme du quo­ti­di­en, le monde devient moins effrayant; l’il­lu­sion de la maîtrise à un effet bien réel, qui est de ras­sur­er. Peu enclin à tra­vailler les répéti­tions, j’ai moi-même éprou­vé de la dif­fi­culté à rompre avec le lieu de repère, les vivants con­nus, les activ­ités choisies pour recom­pos­er en toute lib­erté et selon l’aléa des déplace­ments. Au début, vers 2015, je m’en sor­tais mal. Je n’é­tais pas seule­ment isolé, j’é­tais seul et cela m’empêchait de bien jouir du monde tel qu’il est don­né à l’homme seul: dans son entier. Cette réflex­ion, je l’avais ces derniers jours, sur mon vélo, comme je roulais dans la lumière et elle s’ac­com­pa­g­nait d’une sen­ti­ment d’in­finie sat­is­fac­tion et surtout, de recon­nais­sance. Heureux d’avoir accédé, après quelques années d’une bataille à l’is­sue improb­a­ble, à ce que je recher­chais peut-être de toute date, le rap­port sim­ple aux choses du monde, les bonnes comme les mau­vais­es, sans cette représen­ta­tion abu­sive qu’en fait la société pour pro­téger con­tre eux-mêmes ceux qu’elle juge faibles (et qui peut-être ne le sont pas). Dans le même temps, je voy­ais mieux pourquoi cer­tains amis, per­son­nal­ités solides mais engoncées dans un réel de rou­tine, au moment où le des­tin de la famille est assuré et l’âge va les rejoin­dre, trem­blent à l’idée de se retir­er du jeu. C’est qu’ils craig­nent, dans la longue trans­for­ma­tion qu’ils ont fait subir à leur vie, d’avoir per­du le monde. Alors que des par­ents, ascen­dant ou descen­dants, fusti­gent ma fuite ou mon irre­spon­s­abil­ité, ou pour les plus fâchés mon refus du com­pro­mis, certes je plains ceux qui auront eu à en souf­frir, mais qu’ils sachent com­bi­en, par ailleurs, je me félicite de ce monde retrouvé.

Notes de voyage — 6

Itinéraire splen­dide à tra­vers la Ser­ranía de Cuen­ca. Paysages de Laponie. Grands sap­ins en chan­delles, soue les frondaisons ter­res bass­es et ombreuses, une série de canyons, des défilés, des reliefs sauvages et austères qui évo­quent le Haut-Jura. A midi, menu à Car­bon­eras de Guadalzón, à l’auberge El Pilar où le patron et sa famille, mal­gré l’abon­dance de la clien­tèle ce same­di, me réser­vent un accueil des plus chaleureux, gar­dant mon vélo au garage, venant deux fois à ma table s’in­quiéter de savoir si les plats con­vi­en­nent, puis me rac­com­pa­g­nent. Comme d’habi­tude, alors que la con­trée dort, je roule. C’est beau. Grand. Très grand. Et vide. Fin d’après-midi, j’at­teins Cañete, entre le parc naturel de Cuen­ca et Teru­el, l’en­droit le moins peu­plé de la pénin­sule. Un cav­a­lier dresse son cheval  au pied de l’an­ci­enne forter­esse. Sous les colom­bages de la place majeure, quelques chais­es, un bar. Alignés con­tre le mur pour échap­per au soleil, deux cou­ples par­lent du temps, de la chaleur, et du temps et de la chaleur. Le mon­sieur qui tient son télé­phone devant lui passe en boucle la musique de Ser­gio Leone pour Le bon, la brute et le truand.
-Désolé, me dit le patron, pas de sec­ond ser­vice, je ne devrais même pas être là, je ne fais que pass­er, il y a une fête au vil­lage voisin, il faut que j’y aille.
Autre bar, assis à même la rue, je fais comme le vieux cou­ple ivre, crasseux, en poitrine, en mous­tach­es, en ban­dana et rou­fla­que­ttes, qui arbore des T‑shirt Motör­head et s’ex­tasie sur ce titre sans puis­sance qui a fait le suc­cès de Metal­li­ca “One”, je salue toute per­son­ne qui passe (trois en en une heure dont la femme du patron du bar). Pas de nou­velles de Gala. J’ap­pelle. Je rap­pelle. Après ce qu’elle a racon­té hier.