Il n’y a pas de limite à l’esprit de contradiction, pour autant que l’on se supporte contradictoire. L’art est une aide. La littérature est un art. Elle synthétise. Si l’on veut éviter le jargon scientifique, elle permet de tenir ensemble. L’individu vit et tient la distance grâce à l’art. Le pire est alors la simplicité. Qui s’accompagne — dans la mesure où ce qui est simple interdit le jeu et donc le plaisir — d’un romantisme fou. Simplicité dangereuse. Largement répandue dans le monde. Que l’on appelait primitivisme lorsque l’on pouvait encore, nous les compliqués, les contradictoires, nous les rationnels, s’exprimer sans craindre la censure. Aujourd’hui désaccordé de la transcendance, le primitivisme est simple. Et dans un monde dominé par les compliqués, il est dangereux.
Parcours
A Phetachabun, au début du mois, avec cette fille au poitrail masculin, aux yeux bleus, à l’agréable sourire, qui sort d’un engagement de quinze ans dans l’armée américaine. Elle a les cheveux bleus. En couché-développé, elle soulève un poids qui me casserait les os. Et mange des pastèques, de l’ananas, du riz. Et boit du Whyskie. Autant qu’elle peut. On m’apprend: “elle est tombée d’un hélicoptère”. Quitté le camp d’entraînement, elle se rend en Colombie où elle doit rencontrer un shaman qui lui garantit la résurrection spirituelle.
Destin
Afin de distinguer par défaut entre l’individualisme (nous croyons savoir ce que c’est) et ce que l’on désigne aujourd’hui par ce terme (qui est de l’ ”hyperindividualsime”, c’est à dire la possibilité qui nous est faite de nous rêver et de nous construire dans les limites du marché) on pourrait dire: jamais, depuis que l’homme est homme, et depuis que l’homme est soustrait au double conditionnement de la nature et de la violence, nous n’avons connu une telle perte de contrôle de notre destin.
Porn
Evolution intéressante, dans le miroir, des sites pornographiques cette année: la catégorie “interracial” est renvoyée dans les ramifications de l’arborescence: désormais les énergumènes des autres races et les coiffures idéologiques tels que le voile surgissent dans les catégories à demande majoritaire. En parallèle, les visages des femmes sous prises sexuelles sont floutés, coupés, masqués.
Viol
Théorie des Sphères de Sloterdijk. Ce concept est largement vulgarisé. Et quoi? Il fait chou blanc. Que dire alors des théories plus subtiles, ou pour éviter de juger (j’aime assez, et admire plus qu’il ne faudrait Sloterdijk) des approches moins conscientes du marketing ? Rien. Elles paraissent. Une chronique leur est consacrée dans deux ou trois revues. Si la chose roule, et que les deniers publics coïncident avec l’intérêt des pouvoirs (ici, l’imbécile en chef Fukuyama) un colloque a lieu, puis on enterre. Telle est la fonction après contrôle des philosophes politiques (je songe à Tchakhotine, Günther, Polanyi, Benjamin…). Ils disent le présent, meurent en silence et une fois l’avenir accompli en confirmation de leurs craintes, survient un lecteur, un interprète, en général un philosophe, qui dit:
-Dès 1939, Serge Tchakhotine, dans Le viol des foules par la propagande politique…
Ecologie
Les écologistes les plus radicaux ont raison de professer le terre comme religion, mais c’est encore, ce n’est hélas, venant de ce qu’ils sont — des rejetons de la modernité — qu’un vouloir-croire informant une idéologie agressive et sans grande portée rédemptrice, puisqu’au dix-huitième, lors du premier tournant industriel, le mal était fait: il coupait les racines de l’homme et, lui offrant le confort de la production technique des objets, le séparait de la nature, partant de da propre nature. Ce qui n’est pas récupérable. Et jamais ne sera récupéré.
Maison
Cette maison, désormais la mienne, autrefois une grange avec son foin à l’étage, ses animaux en partie basse, quand je la regarde de l’intérieur comme je fais en cet instant, je vois qu’elle est drôlement bâtie, bâtie en plusieurs fois, bricolée, mal bâtie, en pierres, en bois de troncs, trouée et colmatée, et qu’elle a brûlé, les flammes ont laissé de longues traînées charbonneuses contre les parois, tous événements qui rejoignent l’histoire, la petite histoire et dont je me réjouis.
Agrabuey
La pluie. Les eaux. Elles ruissellent sur les ardoises, inondent le pavé, vont à la rivière. Dans notre rue du Village des Champs, entre voisins, abrités par des parapluies, nous buvons un verre. Le paysan se félicite. Il n’avait pas plu depuis février. Mon autre voisin, géologue et guide, est parti faire du VTT ce matin avant l’averse. Il emmène demain un couple dans les hauts. Des Portoricains. Au téléphone, le Monsieur disait: “nous serons au rendez-vous si Dieu le permet. Quel temps va-t-il faire? Ah! Oui. Mais il faut espérer, toujours espérer!”.
-Des évangélistes, quelque chose comme ça…Dit le guide.
Puis nous parlons de Houston, de l’Atlas marocain, des heurts à la frontière guatémaltèque, de la guerre au Donbass. Jeudi dernier, notre ami qui vit dans l’ancienne école d’Agrabuey commençait une marche sur les pentes de l’Everest. L’avion qui devait les embarquer apparaît dans le ciel. Il s’écrase. Deux morts, vingt blessé. Hier soir, il écrit. Il vient d’attendre les 5800 mètres. Pendant ce temps, je fais du vélo. Comme il pleut, à l’intérieur. Sur vélo statique avec roue de fonte. Entraînement fragmenté et conférences de Lucien Cerise, de Bernard Stiegler. Le bois brûle dans le poêle. Ensuite, en contact par visiophonie avec Monfrère, quart d’heure de travail. Qui consiste à résoudre les problèmes que provoquent les fonctionnaires lausannois qui nous empêchent de travailler — en société de marché, travailler veut dire servir les clients. Plus tard, combats MMA. Trois. Femme contre femme. Poids légers. Russe contre Russe. Poids lourds. J’arrose de bière. Puis rapide survol de la presse où je lis le programme d’un des mes éditeurs (ancien éditeur, tout cela est révolu) pour le Salon du livre et de la presse de Genève, en mai prochain. Gens que je connais modérés par des gens que je connais interviewés par des gens que je connais, tous à la fois journalistes, écrivains, éditeurs et fonctionnaires, et amis, et ennemis, et amants, et parents. Reste les oiseaux. Il chantent dans la nuit, sous la pluie, sous ma fenêtre. Il faut les sauver. Et lancer la hache, dès le petit jour.
Nuit
Agrabuey — vainement, j’essaie de dormir. Sous ma fenêtre, à quatre heure, une oiseau chante. Sans arrêt, il chante. Mille fois, je me tourne. Jouant avec les images qui défilent sous les paupières, je veux chasser les mots qui font phrases pour trouver le sommeil, Plusieurs fois, je crois y parvenir. J’échoue: l’oiseau est là — il chante. Puis je m’endors. La police m’interpelle. Un femme se tient en bas du talus. Je m’approche et lui tiens ce discours: “Voyez, la police m’arrête. Mais j’ai un appartement avec vue sur la mer (en même temps, je pense, “il n’y a pas de mer”, mais mon toupet lui fera croire le contraire). Nous irons ensemble. Vous êtes belle! — Merci — Très belle! Moi, je suis ici et là. Où la police veut que je sois. Et je vous connais. Vous étiez à la station de bus de Saragosse (la veille, j’étais à Saragosse, il y avait une femme russe accompagné d’un Russe au profil maffieux), mais aussi, vous avez dû oublié, à Molina de Aragon, c’était l’an dernier (l’an dernier, à cette époque, j’étais en effet à Molina,). Bref, un rêve farfelu, n’était-ce que pendant ce discours je garde la perception des limites de la chambre, je sais que je rêve, j’entends l’oiseau qui chante. Au réveil (trois heures de sommeil), l’avocat Diego m’attend dans la rue du Village des champs, nous sautons sur nos vélos, grimpons le premier col. A la fin de la sortie, 60 kilomètres et 1600 mètres de dénivelé parcourus.