Essai

Des hommes, deux femmes. Le Con­seil fédéral. C’est ain­si qu’on me le présente. Restez à l’é­cart, m’or­donne l’huissier. Au groupe, il chu­chote:
- Vous êtes sûrs de ne pas vouloir l’en­ten­dre? Le sujet est tout à fait actuel.
Un des Con­seillers indique que je peux y aller. J’ex­pose alors les thès­es défendues dans mon essai Hom­mema­chine. Le résumé est con­cis mais exhaus­tif. Je m’ap­puie sur Descartes et La Met­trie, la cyberné­tique et les expéri­ences de cham­bres chi­nois­es. Au moment d’ex­pos­er l’é­conomie pure de Menger, je me réveille. Dans un demi-som­meil, je ter­mine la présen­ta­tion et me ren­dors. Plus tard dans la journée, comme si le rêve avait servi de déclencheur, je fais imprimer de nou­velles copies du man­u­scrit et adresse l’es­sai aux édi­teurs que je n’ai pas encore sollicité.

Agenda

Mar­di dernier, dans la soirée, je m’in­stalle à mon bureau avec un sand­wich, j’ap­pelle mon col­lègue de tra­vail à Fri­bourg. Pen­dant la con­ver­sa­tion, je regarde tour à tour le feu, mes pré­parat­ifs de vélo, la rue.
- Tu veux pren­dre note de prochains dates pour les ren­dez-vous téléphoniques? 
J’énonce : le 29 avril, je suis à Huesca, le lende­main à Malaga…
- Attends, dit mon col­lègue, le 29, c’est aujourd’hui. 
Il a rai­son. Il est vingt heures, je suis à Agrabuey alors que je devrais être à l’hô­tel en attente du train du matin. 
Je rac­croche, je cherche. Les bus? Le dernier est par­ti de la ville voi­sine il y a une heure. Chez le voisin, la porte est ouverte, mais il n’y a per­son­ne. Je ques­tionne l’or­di­na­teur. Les tra­jets comme les cham­bres, sept nuits, sont des réser­va­tions fer­mes. J’ap­pelle un taxi de cam­pagne. Pas de réponse. En fin de soirée, je trou­ve une autre com­pag­nie. Le chauf­feur s’ap­pelle Pedro. Nous pas­sons aux poubelle, nous pas­sons le col, nous roulons cent kilo­mètres puis encore trente. Le chauf­feur a trois filles. Nées le même jour. Toutes à l’u­ni­ver­sité. Il aimerait voy­ager. Sa femme ne veut pas. Il a trou­vé le truc. Il est chauve. Il ira à Istam­boul pour une implantation. 
- Vous êtes le can­di­dat idéal, me dit-il, c’est le moment, il vous reste assez de cheveux.
Nous par­lons de la Thaï­lande, de Tor­re­vie­ja (il y pos­sède un apparte­ment), de San Sebas­t­ian (il y pos­sède un appartement.) 
- Pen­dant la crise, j’ai acheté tout ce que je pouvais. 
A Huesca, nous sommes amis.
- Bon Alexan­dre, on fait comme on a dit, dès que je ren­tre de Turquie, je t’ap­pelle et je te mon­tre le résultat.
Con­tent d’avoir rat­trapé mon oubli, je par­le plus et mieux qu’à mon habi­tude. A l’hô­tel Lizana, le patron:
- Ah, c’est vous! Et en taxi! Pour la peine, je vais vous don­ner notre plus grande chambre. 
A l’é­tage, je me retrou­ve avec six lits. 

Désormais…

… cha­cun est cri­tique de ciné­ma: “Mag­nifique moi qui ne penser pas ver­sé une larme mal­gré les com­men­taires qui le dis­ait, j’en n’ait ver­sée plusieurs. Je vous le con­seil. Ce film est plein d’é­mo­tion. je l’ai beau­coup aimé.”

Raison

Ces gens, tous ces gens qui pensent que vous avez tort. Ont-ils rai­son? Ils ont rai­son. Du moins dans la mesure où leur pen­sée se valant de celle des autres garan­tit pro­vi­soire­ment la raison.

Prière

Ce dont nous nous sommes détournés afin de com­pren­dre le monde est le monde. Pro­posé dans sa masse, sa bru­tal­ité, sa com­po­si­tion et sa beauté. L’ac­cepter irré­ductible seul nous per­met de demeur­er dans ce rap­port stupé­fac­tion naturelle qui spir­i­tu­alise notre être.

Anselmo

Pan­tera, dernier groupe de la tra­di­tion hard-rock avant la mise en boîte d’usine.

Hutte

Acquis chez le Chi­nois une cage à oiseau. Comme je péné­trais dans la bou­tique, j’imag­i­nais une cage façon chalet à coucou. En fait, il y avait le choix entre le mod­èle Le Cor­busier, un triste par­al­lélépipède et le mod­èle Con­go —  je le bap­ti­sais ain­si car il évo­quait une hutte. J’ai choisi le sec­ond mod­èle. De retour à la mai­son, je con­sulte l’en­cy­clopédie et je vois que le passereau “acan­tisi­ta roquero”, auquel doit être je crois rap­porté l’in­di­vidu qui vole autour de ma mai­son, bâtit des nids sus­pendus qui ont la forme de la cage-hutte ven­due par le Chinois.

Vélos

Ressor­ti mon vélo “tour du monde”. Un engin épais, au cadre d’aci­er, porte-sacoches et gross­es roues. Le guidon per­met dix posi­tions de mains. Pour l’eau de réserve, j’ai qua­tre sup­ports. Une mécanique suisse, conçues dans les années où notre pays croy­ait dans on armée et livrait des out­ils fait pour con­quérir l’é­ter­nité. Avec ça, il n’y à pas à crain­dre d’a­vancer droit devant soi, par les pier­ri­ers, la boue, les rigoles, les sen­tiers de forêts ou les aplats de neige. J’ai roulé trois heures dans la val­lée de l’Es­per­run et à chaque tour de roue, je me ras­sur­ais. S’il fal­lait voy­ager, je ne voudrais pas d’un autre vélo. Bien sûr, on a un peu le sen­ti­ment de chevauch­er un tank. Il faut du mol­let. Rien à voir avec la vitesse et cette sen­sa­tion aéri­enne que don­nent les nou­veaux vélos de course (la semaine prochaine je tra­verse l’Es­pagne avec un mod­èle à moins de 7 kilos), mais avec des appareils aus­si affinés on se sent un peu nu.

Amour 2

“Dans un cou­ple, il est détestable qu’avec le temps l’amour verse à l’ami­tié. Affadisse­ment qui est comme un aveu d’im­pos­si­bil­ité, d’un manque total de réus­site. L’amour est un sen­ti­ment sans sub­sti­tut.” Louis Calaferte, Car­nets XV.

Monastère

Une accalmie. Au départ de la ville de Jaca, je grimpe vers le nou­veau monastère de San Juan de la Peña. Nou­veau, car l’an­cien où sont enter­rés les rois d’Es­pagne, forgé dans une grotte, a brûlé. Les moines se sont déplacés dans ce bâti­ment neuf, con­stru­it sur le plateau, dans un lieu aus­si reculé, mais moins hos­tile. Là encore, le monastère à brûlé. Aujour­d’hui, l’éd­i­fice, long, très long, de brique rouge, abrite des cen­taines de cham­bre louées par la chaîne des Paradors nationaux, des cham­bres le plus sou­vent inoc­cupées. Autour, une chapelle et de la forêt. Pour l’ac­cès, il y a deux routes. L’une monte à pic, con­tre la façade de mon­tagne, depuis la plaine du fleuve Aragon; elle est imprat­i­ca­ble en mau­vaise sai­son. L’autre passe au pied du Mont Oroel, un piton rocheux du type “mail­lo”, nom que l’on donne en Jac­eta­nia à ces géants tec­toniques. Vingt-sept kilo­mètres de mon­tée. Une brise légère sur l’herbe pau­vre. Le silence. Une mai­son fer­mée dans un virage. Demi-heure plus tard, un four à pain ruiné. Sur le som­met, le vil­lage de Bernués. Il se détache sur une colline ronde. Autour le ciel, des nuages de bour­rasque, au loin Huesca et Saragosse. Une route étroite com­mence là. Elle mène au monastère. Pour l’avoir emprun­tée en voiture, je la sais longue. Il se met à pleu­voir, à grêler. Je souf­fle sur mes mains. Des talus déva­lent des gerbes d’eau. La pente est raide. Pas assez pour se réchauf­fer. Au bout d’une heure, une pelle mécanique sur le côté. En cab­ine, un ouvri­er chargé de net­toy­er les éboule­ments. Il télé­phone. Je fais signe et con­tin­ue. A la fin, le pan­neau qui annonce le monastère. C’est juste un pan­neau. Inchangée, la route sin­ue con­tre la hau­teur. Partout la mon­tagne, ouverte et des pins, et de la terre jaune. Encore une demi-heure. Au dernier croise­ment, là où l’on jur­erait que nul ne peut vivre, Botaya, un hameau. Un ermitage, quelques granges, des vieux pavés. Puis des kilo­mètres plat au milieu d’une forêt et c’est le Monastère. Il sur­git. On ne le voit pas. Soudain il est là, dans une clair­ière, long, rouge, austère, immo­bile. Le soleil revient. Je trem­ble. Je mange des figues. D’une voiture descend une famille de touristes. Les por­tières claque­nt. Des vapeurs flot­tent sur le bitume.