Des hommes, deux femmes. Le Conseil fédéral. C’est ainsi qu’on me le présente. Restez à l’écart, m’ordonne l’huissier. Au groupe, il chuchote:
- Vous êtes sûrs de ne pas vouloir l’entendre? Le sujet est tout à fait actuel.
Un des Conseillers indique que je peux y aller. J’expose alors les thèses défendues dans mon essai Hommemachine. Le résumé est concis mais exhaustif. Je m’appuie sur Descartes et La Mettrie, la cybernétique et les expériences de chambres chinoises. Au moment d’exposer l’économie pure de Menger, je me réveille. Dans un demi-sommeil, je termine la présentation et me rendors. Plus tard dans la journée, comme si le rêve avait servi de déclencheur, je fais imprimer de nouvelles copies du manuscrit et adresse l’essai aux éditeurs que je n’ai pas encore sollicité.
Essai
Agenda
Hutte
Acquis chez le Chinois une cage à oiseau. Comme je pénétrais dans la boutique, j’imaginais une cage façon chalet à coucou. En fait, il y avait le choix entre le modèle Le Corbusier, un triste parallélépipède et le modèle Congo — je le baptisais ainsi car il évoquait une hutte. J’ai choisi le second modèle. De retour à la maison, je consulte l’encyclopédie et je vois que le passereau “acantisita roquero”, auquel doit être je crois rapporté l’individu qui vole autour de ma maison, bâtit des nids suspendus qui ont la forme de la cage-hutte vendue par le Chinois.
Vélos
Ressorti mon vélo “tour du monde”. Un engin épais, au cadre d’acier, porte-sacoches et grosses roues. Le guidon permet dix positions de mains. Pour l’eau de réserve, j’ai quatre supports. Une mécanique suisse, conçues dans les années où notre pays croyait dans on armée et livrait des outils fait pour conquérir l’éternité. Avec ça, il n’y à pas à craindre d’avancer droit devant soi, par les pierriers, la boue, les rigoles, les sentiers de forêts ou les aplats de neige. J’ai roulé trois heures dans la vallée de l’Esperrun et à chaque tour de roue, je me rassurais. S’il fallait voyager, je ne voudrais pas d’un autre vélo. Bien sûr, on a un peu le sentiment de chevaucher un tank. Il faut du mollet. Rien à voir avec la vitesse et cette sensation aérienne que donnent les nouveaux vélos de course (la semaine prochaine je traverse l’Espagne avec un modèle à moins de 7 kilos), mais avec des appareils aussi affinés on se sent un peu nu.
Monastère
Une accalmie. Au départ de la ville de Jaca, je grimpe vers le nouveau monastère de San Juan de la Peña. Nouveau, car l’ancien où sont enterrés les rois d’Espagne, forgé dans une grotte, a brûlé. Les moines se sont déplacés dans ce bâtiment neuf, construit sur le plateau, dans un lieu aussi reculé, mais moins hostile. Là encore, le monastère à brûlé. Aujourd’hui, l’édifice, long, très long, de brique rouge, abrite des centaines de chambre louées par la chaîne des Paradors nationaux, des chambres le plus souvent inoccupées. Autour, une chapelle et de la forêt. Pour l’accès, il y a deux routes. L’une monte à pic, contre la façade de montagne, depuis la plaine du fleuve Aragon; elle est impraticable en mauvaise saison. L’autre passe au pied du Mont Oroel, un piton rocheux du type “maillo”, nom que l’on donne en Jacetania à ces géants tectoniques. Vingt-sept kilomètres de montée. Une brise légère sur l’herbe pauvre. Le silence. Une maison fermée dans un virage. Demi-heure plus tard, un four à pain ruiné. Sur le sommet, le village de Bernués. Il se détache sur une colline ronde. Autour le ciel, des nuages de bourrasque, au loin Huesca et Saragosse. Une route étroite commence là. Elle mène au monastère. Pour l’avoir empruntée en voiture, je la sais longue. Il se met à pleuvoir, à grêler. Je souffle sur mes mains. Des talus dévalent des gerbes d’eau. La pente est raide. Pas assez pour se réchauffer. Au bout d’une heure, une pelle mécanique sur le côté. En cabine, un ouvrier chargé de nettoyer les éboulements. Il téléphone. Je fais signe et continue. A la fin, le panneau qui annonce le monastère. C’est juste un panneau. Inchangée, la route sinue contre la hauteur. Partout la montagne, ouverte et des pins, et de la terre jaune. Encore une demi-heure. Au dernier croisement, là où l’on jurerait que nul ne peut vivre, Botaya, un hameau. Un ermitage, quelques granges, des vieux pavés. Puis des kilomètres plat au milieu d’une forêt et c’est le Monastère. Il surgit. On ne le voit pas. Soudain il est là, dans une clairière, long, rouge, austère, immobile. Le soleil revient. Je tremble. Je mange des figues. D’une voiture descend une famille de touristes. Les portières claquent. Des vapeurs flottent sur le bitume.