Installation à Galluzzo, dans les faubourgs de Florence. Partis le matin de Lausanne, nous avons roulé onze heures. Après la montée du Simplon, derrière des semi-remorques albanais transportant des voitures, puis cinquante tunnels. La route du Piémont n’est pas encombrée, elle est à l’arrêt. Gala appelle la propriétaire et retarde notre venue. Une heure plus tard, elle rappelle. Nous avançons à vingt kilomètres heure. D’après ce qu’on nous dit, c’est l’état habituel du trafic aux abords de la ville. Ajoutons que l’avant-veille, les mêmes problèmes étaient vrais des routes françaises et suisses. Constat pénible et réjouissant: à vue de nez, les systèmes s’effondrent. Pour l’instant, cela se chiffre en coups de colère, injures, résignation, frustration, maladie. Bientôt, l’effet soupape ne suffira plus.
Rondes
Fête de deux jours dans Agrabuey. Samedi, promenades le long de la rivière et dans les sous-bois pour entendre chanter les oiseaux et cueillir des champignons; nous sommes au lit, derrière le volet tiré. A midi, premier café. Le temps de sortir dans notre rue quand retentit le son de la Ronda qui joue des airs celtibères. Gala danse avec le paysan devant cent villageois, puis nous emboîtons le pas, tournons autour de la place, faisons des haltes pour manger des beignets, du chorizo et du fromage. Les hommes boivent du vin en levant haut la carafe, une femme chante des airs d’Aragon. En début d’après-midi, la balade en musique se termine par une danse collective. Main dans la main, enfants jeunes et vieux tournent autour de l’orchestre. Nous allons tous au bar, cent, cent vingt personnes, puis dans la salle communale pour dîner d’une soupe à l’agneau. Après la sieste, la fête recommence. A deux heures du matin, nous sommes dehors. Les hippies gardiens de chèvres, apiculteurs, maçons, guides, professeurs de yoga font du rock (espagnol). Gala qui a sorti sa zibeline se tient enveloppée avec cette autre femme Suisse qui vit à l’écart du village, dans une vallée rocailleuse, et tient un haras de chevaux.
Maison
Prise, reprise, chaude, torride, sur la table, au lit, puis paroles d’amour, apaisement des sens, rires, sourires, alcool. Vient la nuit. Soudain Gala adresse ses remontrances : hier, je promettais d’acheter à une maison à Florence, ce soir je semble hésiter (je ne me souviens pas avoir promis, du moins dans ces termes). La discussion s’envenime.
“Et où veux tu que je termine mes jours! J’en ai assez d’être transportée!“
J’entends et, malgré le ton, qui monte, monte encore, j’écoute. A la fin, Gala attrape cet instrument qui mesure la pression. Elle au maximum.
“Il faut partir! Immédiatement!”
- Où ça?
“Aux Urgences!”
-Quoi? Il y a deux montagnes devant nous et je viens d’avaler cinq litres de bières!
“Tu veux vivre avec un légume? Tu veux que je fasse une crise cardiaque?“
A deux heures du matin, nous sommes dans une salle d’hôpital. Infirmières et docteurs s’occupent de Gala. Ils piquent et mesurent. Une fois toutes les demi-heures, ils m’informent.
-Nous allons revenir. Ne vous inquiétez pas.
Cependant, je me promène entre les pins, dans la nuit et le silence, l’œil double.
A cinq heures, l’hôpital informe que le danger est passé.
Rêve
Autour de la table ronde, amis et camarades de classe discutent le programme. Séances de cinéma, concerts, école, tout y passe. “Dois-je réviser?” L’un des copains se dresse:
-Il n’y aura pas d’examen, sauf pour celui qui ne sait pas. Mais d’abord, qui es-tu pour questionner ainsi? Serais-tu Jésus?
- Son patron!
Réponse qui provoque un tollé. On me jette dans un ascenseur. Puis j’assiste à la projection d’un film. Dans le noir rôde l’examinateur. Quand je lui échappe, me voici coincé dans un bus. Il trace des cercles, passe à proximité du bâtiment où se trouve mon arrêt, repart. Je saute. Des inconnus sont à ma poursuite, mais je cours mieux et plus vite. Plutôt, je vole devant moi. Deux pas pour l’élan, une droite dans les airs. Hélas, le truc fait long feu. L’énergie faiblit, mes jambes s’alourdissent, je m’embourbe. Alors je vois que la ville, le pays, la planète entière sont inondés d’une eau sale que jonchent des détritus.
“J’ai bien fait de me réfugier à la campagne il y a vingt ans”, me dis-je.
A la place du bâtiment, un hôtel. A la réception, des hommes en cravate. Le réceptionniste me fait annoncer à mon père, lequel me présente son amant, un PDG Japonais. Habillé d’un costume, il est couché en travers d’un lit matrimonial.
“Jamais, me dis-je, je n’aurai cru que mon père était homosexuel!“
Autour de la table ronde avec mon ami C.W. que je n’ai pas vu (dans la vie réelle) depuis six ans.
-Et maintenant, je demande, tu fais quoi?
-Je suis ministre.
-Ministre! Du sérieux!
-Oui, mais que le jeudi, quand je dois organier le café à l’heure de la pause.
Sur ces entrefaites, je me réjouis de parler à l’ami retrouvé, mais les occupants de la table, des vaudois comme lui, l’ont reconnu et l’assaillent de questions. Je demeure là, en silence, invisible pour ces vaudois comme pour C.W.
Téléphone 2
Le voisin banquier d’Agrabuey, septante quatre ans, à qui je demande sa tondeuse, me coupe le gazon puis m’emmène chez lui où il me montre l’ancienne centrale de téléphone du village, un paravent à lucarnes muni d’un guichet derrière lequel se tenait sa grand-mère. En 1961, il n’y avait que trois abonnés dans la vallée, les autres venaient ici pour passer les appels.
Pompes
Enterrement de prince pour les hommes politiques, simples élus de la démocratie, tel Rubalcaba l’Espagnol, le pauvre, mort d’un ictus il y quelques semaines. Les partis coalisés défilent, signent les livre de condoléances, visitent la chapelle ardente brusquement montée au milieu de la Chambre des députés. Mais enfin, ce pauvre homme qui meurt comme ma voisine, un inconnu, tout le monde, n’est qu’un fonctionnaire, l’occupant d’un poste! Son rôle symbolique est neutre. Il n’est ni le roi de Thaïlande ni un dictateur de république bananière! Seulement un ouvrier choisi par le peuple pour mener à bien les tâches: de tels excès en démocratie soulignent assez la crainte que ressent la classe politique à l’idée de perdre la direction du spectacle.
Téléphone
L’échange des cartes SIM a eu raison de mon téléphone. Je l’ai jeté, en ai pris un neuf: lorsque je l’allume à Lviv, trente contacts russes. Evola: “un appareil recyclé”. Trop tard, j’ai effacé les lignes. Le soir, je rapporte l’objet. A la boutique, il redémarre. Le numéro ukrainien fonctionne, mais je manque d’unités. En Slovaquie, je n’y pense plus. A Madrid, il m’est nécessaire: je dois prendre des billets de train pour rentrer à Saragosse et Agrabuey et la confirmation de paiement exige un renvoi de code. Au bout de sept tentatives, la carte de crédit se bloque. Nous sortons boire. Gala commande un plateau de fritures. Il est servi avec un appareil qui distribue de la bière pression. Le matin, buffet à l’hôtel avec des Japonais qui participent à un salon de la téléphonie. Ils portent des étiquettes autour du cou. Par le métro, en route pour le centre de Madrid et la gare d’Atocha. Des queues aux guichets. A la machine, j’obtiens deux billets pour l’après-midi. Gala achète des chaussures d’été en daim souple. A la sortie du magasin, un motard monte sur le trottoir. Nous l’aidons à défaire le nœud de lacet qui l’attache à son levier de vitesse. “J’ai failli y passer!”, répète-t-il. A la tombée du jour, au départ de Saragosse, le bus par les montagnes, puis le taxi brousse de Pedro. En chemin pour Agrabuey, il me raconte dans les mêmes termes et avec les mêmes phrases qu’il y a un mois son futur séjour-paquet à Istamboul, en août, pour micro-implantation de cheveux.