Si je devais avoir un seul projet pour l’avenir, ce serait d’apprendre à dormir. L’anxiété est un véritable handicap dans cet exercice. A Jérusalem, j’ai eu le pressentiment de ce que peut être une nuit sans souci et cela, avant même de plonger dans le sommeil: les voix qui sans relâche se disputent l’esprit retenant le corps du côté de la veille se sont tues. Est apparu une tache de lumière fine où il n’était plus question ni de corps ni d’esprit ni de voix. Cela seul existait, stable et promis à la nuit. L’heureuse expérience ne s’est pas reproduite. Samedi par exemple, alors que le sommeil n’avait été précédé d’aucun excès, je me suis réveillé toutes les dix minutes, terminant un rêve avant de plonger dans le suivant comme on lirait sous la férule d’un sadique de mediocre petites nouvelles, cela jusqu’à quatre heures et demie du matin, heure habituelle de l’insomnie. L’esprit s’engage alors dans un recensement exhaustifs des situations de la vie récente et future, et s’affole. Au milieu des images, souvenirs, ratiocinations, textes dont j’ècris ou reçois les premières phrases, ceci: mon paysage mental, site mort qu’animent à coups d’ailes les seuls oiseaux.
Pour préparer la troisième partie du Triptyque de la peur, je lis Pornoland, livre qui décrit les moeurs des stars du X et suis ravi d’apprendre que les “hardeurs” — ainsi nomme-t-on les acteurs vedettes du porno — baisent volontiers jusqu’à sept huit fois par jour et n’hésitent pas à sauter dans un avion pour rencontrer une femme, et cela, en dehors de leurs exploits professionnels.
La mainmise sur les médias dans un but de propagande suscite des vocations chez des intellectuels critiques qui s’expriment via l’internet dans des conférences. La plupart tiennent des propos hardis et, quand bien même les convictions servent parfois d’arguments, leur apport est essentiel pour contrer cette sortie à marche forcée de la démocratie qu’organisent les groupes d’intérêts, mais ce que je ne comprends pas, c’est le recours général dans la présentation des idées à un langage vulgaire, évitant les concepts, les citations et l’histoire. Ce d’autant plus que nombre de ces conférenciers s’en prennent à l’éducation publique, coupable de relayer l’idéologie marchande et de détruire l’autonomie des individus.
Fermeté de la pensée de Gide en 1943 dans Tunis assiégé et que théorise à la même période Adorno dans ses Minima moralia: Les Américains, répète-t-on, ne se décideront au combat qu’assurés d’étre au moins dix contre un. Il n’y a pas là de quoi se vanter; et certains, qui pourtant souhaitaient de tout leur coeur la ruine de l’Axe, déplorent cette ostentation. La force matérielle change de camp, mais c’est elle qui est appelée de nouveau à triompher de la valeur humaine, à s’imposer. Il ne se peut autrement dira-t-on, et cela seul importe: mettre cette force au service de l’esprit… L’esprit, dans ce cas, se trouvera bien d’être du même côté que les intérêts matériels. Je crains que, de toute manière et quoi qu’il advienne, ce ne soit lui, l’esprit, qui demeure, en fin de compte, le grand vaincu de toute l’affaire.
A l’autre bout de la salle des hommes rient et parlent fort. Ils commandent des bouteilles de blanc, font des discours. Un petit vieillard, solitaire devant son verre en début de soirée, rejoint l’équipe et joue de la “musique à bouche”. On l’applaudit. Il entame des sketches. Dehors il neige. A minuit la ville est blanche. P. de R. me parle de Consuelo, la femme de St-Exupéry, l’amante de son grand-père. Le pilote ne se serait pas perdu en Méditerannée, il aurait déguisé son suicide en accident. Ce que prétend la grande-tante de Philippe, très proche à New-York des exilés français. Philippe évoque l’humanité-termitière dont parle l’écrivain dans Citadelle. Serait-il obnubilé? Est-ce qu’il interprète? Quoiqu’il en soit, le refus de la déchéance par le groupe me plaît. Héritage noble auquel je ne peux prétendre. Soudain passe un certain Christian Michel. Auteur de “…la rose”. Sur la base du mansucrit autographe de la biographie de St-Ex par Consuelo, il a établi que c’est Denis de Rougemont qui avait rédigé le livre. Histoire qu’il raconte dans “…la rose”. Il est minuit passé quand nous quittons le Café de l’Europe. Les buveurs du fond de salle sortent en réclamant d’autres bouteilles et s’entassent dans le froid. P. de R. m’avait fait remarqué la présence de Michel Zehndali, l’animateur de télévision qui m’avait reçu sur le plateau pour la sortie du Susan Boyle. Le voici, très professionnel. Aussitôt la porte franchie, il me tend la main.
- Alexandre!
Le Café est éteint, mais on appelle le patron sur son portable. Deux bouteilles de blanc et deux de rouge sont glissées par une fenêtre, nous faisons quelques pas en direction d’un immeuble sous-gare qui abrite les bureaux de Vigousse, le journal satyrique. La nuit se passe autour de la table de rédaction, à boire, fumer et discourir. Pas converser ou dicuter, discourir, car devant le fracas général — les buveurs sont journalistes — un ordre de parole est décidé. Le plus modeste modère les échanges, lesquels sont grandiloquents, bêtes, politiques, prétentieux et assomants. Fermés à toute dialectique, porteurs d’une vision étroite des faits. Le ramassage des sacs poubelle nouveau régime crée la polémique, la municipalité venant d’introduire une taxe sur les déchets. Je me garde le silence, exercice savoureux. Quand nous sortons enfin de l’ornière, les journalistes s’opposent sur la question des frontières. Les faut-il ouvertes ou fermées? Question absurde quand on considère nos rues peuplées d’étrangers. Remarque qu je n’aurais pas dû faire. Aussitôt la discussion s’envenime. Au-delà du clivage politique apparaît un clivage entre ancienne et nouvelle génération. Celle qui n’hésite pas à dire ‘nègre’ et dénoncer la logique totalitaire du politiquement correcte, celle pour qui cette idéologie tient lieu d’évangile. Et vers trois heures du matin, la bagarre menace: ne pouvant admettre des critiques qui l’obligeraient à tenir pour un prêt‑à penser la posture idéologique de tolérance universelle qu’il croit originale, un des interlocuteurs quarantenaires menace du poing. Le pauvre est journaliste au Matin, dont il a l’intelligence et surtout, les limites.
Avec P. de R. au Café de l’Europe à Lausanne où je le rejoins à 22h00 venant de Fribourg après le cours de boxe. Le couple des propriétaires est au service, les tables en bois, les chaises solides, les paquets de cigarette empilés dans une armoire — nous buvions la bière pression dans ces mêmes chopes il y a trente ans. Discussion sur le délabrement de la société. Le militant énergique des années 1990 a fait place chez P. de R. a un pessimiste radical. Si nos regards catastrophés convergent, nous portons la trace de nos obsessions: liquidation de l’intériorité pour moi, écologie et surpopulation pour lui, ce qu’il appelle le “rat race”. Des comportements fantasmés il y a quelques années, deviennent réel: des amis font des réserves de nourriture, se procurent des armes, étudient l’agriculture de survie. En ce qui me concerne, lorsque la vie matérielle sera devenue l’unique enjeu, je n’y trouverai plus d’intérêt (sans pour autant imaginer renoncer à me défendre). P. de R. affirme que les milieux écologistes sont d’accord: aucun régime de production hors celui des nomades (du fait de la limite naturelle mise à l’accumulation) ne peut durer. Mais alors…? Avec une belle tranquillité il me rappelle qu’il est toujours en possession de mon Suicide mode d’emploi, livre reçu pour mon anniversaire des 19 ans dans lequel on trouve des recettes de cocktails médicamenteux réalisables à base de produits vendus librement en pharmacie .
- J’ai prévu, dit P.de R. d’emmener la famille dans un endroit agréable où se suicider ensemble.
Tous ces gens qui vous parlent, et ne vous parlent plus. Ils ne sont pas fâchés, n’opposent rien, ils sont ailleurs, ils se taisent, ou alors ils ont là, et si vous les rencontrez ils s’étonnent que leur silence vous surprenne; aussitôt ils annoncent qu’il vont vous contacter, et n’en font rien. Gala a prétendu que c’était ma faute. Mes opinions, mes manières. Confrontée à la même réalité, elle manque d’explication. Que chacun se retranche, s’enferme, c’est malheureusement vrai et facile à rapporter au rythme de vie qu’impose la ville et plus généralement, à la bêtise de nos jouissances, mais j’en viens toujours à me dire: ils doivent bien continuer de voir quelqu’un? qui? et pourquoi pas moi?
L’Espagne est peut-être la terre d’avenir. Faute d’imagination l’espagnol est traditionnel et il l’est sans excès. Les cruautés folles de la guerre civile traduisaient le bouillonnement d’un caractère national qui semble avoir été réduit par la prospérité et nous avons aujourd’hui une société dont le rapport à la modernité n’implique nullement la destruction de l’héritage constitutif. Reste la considération des plaisirs de l’esprit. L’art en Espagne est souvent intuitif, de même que la poésie. De la philosophie, il n’y en a pas — elle n’a su se libérer de la théologie et quand elle y est parvenu, elle est tombée au ras du sol, dans la sociologie. La conversation s’en ressent. Il vaut mieux parler de rien, dans la joie, que de s’attacher aux subtilités; d’ailleurs la qualité du soleil n’y invite pas. Que ce soit à Valdepenas il y a vingt ans, ou encore a Avila l’an dernier lorsque je me renseignais sur les Verracos, un certain immobilisme intellectuel se faisait sentir. Vivre en Espagne demanderait ainsi de sympathiser avec le vide et de redoubler la volonté.
Je ne sais si la théorie de la formation et de la déformation de l’esprit par le passage des substances qui en sortent et y entrent — pour parler comme Leibniz — est conçue dans une analogie avec le corps en tant que point de passage physique des aliments et des activités, mais si elle est avérée — ce que je suis enclin à penser — nous avons à nous prévenir sans cesse contre les déformations qu’imposent à notre esprit des éléments extérieurs devenus les vecteurs d’une orientation de l’intériorité de l’être, prévenance que Debord porte à son comble dès les années 1950 lorsqu’il tient en principe que les éléments du réel sont ordonnés à la manière d’une fiction et mis au service d’une idéologie.