Quand on est heureux on aperçoit la mort. Non que celle-ci soit redoutable en ce qu’elle met fin au bonheur, mais parce que le bonheur étant une stabilité, la répétition du même est une attente. En l’occurrence l’attente de la mort.
Course d’obstacles en ville de Fribourg, Aplo saute sur les toits, les bancs, les murs, grimpe les long des chéneaux, s’éjecte et passe des tunnels. Je le suis quand je peux, je filme en skate. De retour à l’appartement il monte seul en une heure un film avec bande-son qu’avec les moyens technologiques alors à disposition un réalisateur des années 1950 n’eut pas réussi à monter.
Les hommes du gouvernement français, à la tête d’une société divisée et déprimée, viennent d’avoir recours à l’expédient coutumier des systèmes totalitaires: la guerre. Celle qu’il ont déclenché est à l’image du peuple dégénéré à qui elle s’adresse, puisqu’elle consiste à bombarder des enfants munis de kalachnikovs qui s’agitent pieds nus dans le désert du Mali. Les promoteurs de la mondialisation tirent leurs dernières cartouches. Les événements tragiques sont devant nous.
Ecoeuré hier à la réception de ce message que m’envoie un voisin: “si jamais fait gaffe quand tu reserve des billets d’avion sur le net on sait fait bien arnaquer par une soit disante compagnie d’aviation”. Brusque sentiment d’un effondrement général de la culture et de la volonté qui condamne notre avenir. Je lis, je m’écrie et quand je relis pour Gala, elle fait valoir que c’est attristant, mais qu’il ne convient pas d’exiger de chacun… Ce qui me met hors de moi. Comment accepter qu’un adulte, père de famille, possédant un métier et bénéficiant d’une situation bourgeoise s’exprime ainsi? Cela se passe en France. Et l’instruction élémentaire? Qu’advient-il du modèle proposé aux enfants si un tel relâchement est possible chez un jeune adulte et jugé excusable? Ayant claqué la porte de ma chambre pour mettre fin aux explications oiseuses de Gala qui prétend que s’exprimer dans un tel charabia n’a pas de conséquence sur la pensée, j’ouvre le journal de Gide de l’année 1942 où je lis: “Les peuples, autant que les individus, s’abêtissent dans la paresse. Il n’est pas de doctrine plus funeste que celle du moindre effort”.
De ce séjour en Israël je voulais tirer un petit livre qui expliquerait les positions devant l’histoire des uns et des autres à travers la façon de se coiffer et de se chausser. Avant de quitter Fribourg je me suis renseigner en bibliothèque. Pas de livre sur les chapeaux ou sur les chaussures. J’ai emprunté un volume de l’Histoire des costumes. Un pavé de quelques kilos qui discourt sur les Touaregs, les Bantous et les Inuits. Le genre d’ouvrage que l’on met sous le sapin puis à la cave. Dans l’avion je commence un introduction. Dès l’arrivée à l’aéroport Ben Gurion (où je crains que les douaniers ne m’interdisent l’entrée sur le territoire en raison de mon passeport déchiré ce qui est à deux doigts de se produire et se répétera une semaine plus tard au moment de regagner la Suisse), j’observe les chapeaux des orthodoxes, les keffiehs, les voiles, les casquettes, et les sandales, les baskets, les bottes. Puis le plaisir l’emporte, et je ne fais plus rien. C’est que le temps de la visite n’est pas compatible avec l’exercice. Pour bien faire, il faudrait stationner en différents endroits de la ville, prendre des notes sur le vif. Se tenir dans les portes côté arabe, à l’entrée des maisons d’étude juives, devant les hôtels où débarquent en bus charters les touristes africains et aux abords du quartier des purs de Méa Shéarim. Il en sortirait certainement un petit texte amusant sur le vêtement en tant que mode d’expression politique et projection de soi.
Promenade sur le Mont des Oliviers. Dans la chapelle de l’Ascension, coupole de petite taille bâtie sur la pierre affleurante où Jésus se serait tenu avant de monter au ciel. La pierre est encadrée d’un bord, des visiteurs lâchent sur elle des billets d’argent. Tout cela contradictoire, mystificateur, absurde, heureusement racheté par une vue extraordinaire sur les cimetières, la vieille-ville et le dôme du rocher.
Scène affreuse avec Gala que je gifle. Elle insulte, humilie, profère mensonge sur mensonge. Nous retournons l’hôtel. Trop de vin, de bière, de proximité. J’ai peut-être tort mais je raisonne froidement, elle a des vérités successives: rien de plus irritant pour la raison, qui niée abdique et ouvre sur la violence.