A Kuta Bali dans un hôtel pour jeunes idiots australiens. A demi-nus, des bidons d’alcool dans les bras, ils bronzent leurs tatouages et fument dans la piscine. Des écrans téléviseurs passent des clips de leurs héros: de jeunes idiots américains à demi-nus qui dansent des bidons d’alcool dans les mains.
Sur le vol pour Abu Dhabi deux hommes d’affaire. Ils se rendent au Qatar. Sur place ils ont 48 heures pour construire une patinoire olympique dans le jardin d’un client. La météo annonce 40 degrés. La semaine précédente ils organisaient une réception en Birmanie pour l’opposante An Sang Su Ki.
L’envol pour l’Asie est prévu pour dimanche soir, il pleut, je suis malade, le livre sort demain et Monami téléphone: sortons! Auparavant, il me faut aller à Genève. Olofso opérée du pied boîte. Luv a une audition de théâtre au pont de la Coulouvrenière. Je roule deux heures, passe déposer des affiches au bureau, prend la file des frontaliers en direction de Satigny, embarque la famille, dépose Olofso et Luv, gare la voiture au bureau, rejoins le lieu de l’audition avec Aplo. Textes embryonnaires de Gérald Chevrolet dans une salle exiguë, enfants serrés entre un piano électrique et un xylophones, à qui l’on a rien appris: ni à se présenter, ni à se mouvoir, ni à parler distinctement. Misère générale de l’école sans autorité. La pauvre Luv a deux répliques à dire. Au milieu de ce naufrage, un quatuor d’adolescents interprète du Mozart avec génie: on croirait de la Güggenmusik. Nous levons le camp. Retour à Satigny puis accident sur la bretelle de Lausanne et pluie torrentielle. Bloqué une demi-heure au-dessus de Montreux. La fiévre est montée, je grelotte. Et bientôt, plus d’essence. Au tunnel de la Gruyères, je remplis. Monami a pris hôtel à Fribourg. Il attend. J’appelle plusieurs fois, lui dis mon avancement. Il est près de 22 heures lorsque je commande la première canette de bière dans la salle à boire de l’Hôtel Elite, en face de notre appartement. Pression tiède au milieu d’un groupe de noirs. Clients et serveur. A minuit, sous une pluie battante, Monami insiste pour que je l’amène à la voiture et lui montre ma nouvelle arme. Le lendemain, le temps de préparer le sac à dos, deux tablettes, deux téléphones, un appareil-photo, un cahier, la corde à sauter, un T‑shirt, et nous partons pour Genève. Je bloque la respiration, avale un cachet, ne pas être malade avant dimanche soir. Monami a loué une chambre d’hôtel aux Pâquis. La réceptionniste, française, étrangère demande la réservation, la preuve de paiement, les passeports, les dates de naissance et enfin le lieu de la naissance.
- Cela ne figure pas sur les papiers d’identité.
- Ordre de police.
Puis elle se met en devoir de nous expliquer les visites de la ville.
A 17 heures, à la Fonderie Kugler — prés des anciens locaux que nous utilisions dans l’Usine squattée — pour le vernissage de 45–12, retour à Aravaca. Présentation amusante de Stéphane Fretz, vente de livres, verrée, concert. A minuit, la tête dans l’étau, la gorge prise, après avoir mangé une pizza rue Carl Vogt dans un restaurant de jeunes malheureux, je me couche. Dimanche, seul dans al chambre des Pâquis, état second, visage fripé, tête grosse. Monami vient de prendre le train pour le Valais.
Je suis attendu à 15 heures à Lausanne pour une séance de photographie. L’avion pour Bangkok est à 20 heures. Plus que quelques heures. Puis je me reposerai. J’appelle Gala. Six jours qu’elle n’a pas quitté l’appartement de Fribourg.
- Je ne viens pas, je suis trop fatiguée, pars seul.
Guerre en Syrie. Réfugié sous un pont éboulé d’Alep. Les combattants tirent, les familles protègent leurs enfants. Soudain une déflagration. La panique s’empare des hommes. Une fumée verte dans le ciel. Les gaz! Je m’engouffre dans le premier bâtiment et cours. Une fabrique de plâtre. Des tas de poudre blanche ferment les couloirs. Il me faut un chiffon, un foulard, un mouchoir, quelque chose à serrer contre la bouche et le nez mais tout est maculé de craie. J’atteins une vaste salle dont le sol est jonché de fusils-mitrailleurs. Je ramasse un Uzzi, le charge, gagne une meurtrière.
- Comment savoir qui est qui?
- Tu demandes avant de tirer, me dit un combattant.
- Et au lieu de te répondre, l’autre te tue…
- Exactement.
Ballade étonnante qui commence à l’abbaye de Maugraige en basse-ville de Fribourg et permet de rejoindre par le barrage du Lac de Pérolles et par un tunnel en boyau creusé dans le tuf une forêt. De cet endroit, il ne reste plus que quelques mètres pour rejoindre la ville. Auparavant, nous étions montés vers l’une des anciennes portes emmuraillées de la cité et je montrais les gonds aux enfants en leur expliquant le régime des villes au moyen-âge. De retour à l’appartement nous ressortons aussitôt, cette fois avec Aplo seulement qui s’entraîne à sauter tous les obstacles que lui offre la rue: bancs, poubelles, barrières, et plus avant, toits, couverts, escaliers, façades. A force d’explorer les recoins et de s’engager dans des passages secondaires nous sommes menés vers des cours ravies au regard des passants; le type d’endroits nichés dans la ville et protégés où adolescent on s’imagine libre. Ce qui me donne l’envie d’écrire un Guide des lieux déviatoires de la ville de Fribourg en superposant à l’exploration présente, les usages passés et les avantages futurs.
Ma grand-mère vivait à Lausanne, au rez-de-chaussée d’un immeuble du chemin des Faverges entre deux voies de train, l’une qui mène à Berne par le Lavaux, l’autre qui mène en Valais par les rives du Léman. Quand j’allais la voir je dormais sur le canapé et les convois de passage résonnaient des deux côtés du salon fixant la limite de ce territoire où elle vivait. Hier, quelque quarante ans plus tard, comme j’arrivais de Fribourg, je me penche à la fenêtre du wagon et j’aperçois la rue; l’image qui se propose alors au souvenir est une pièce chaude mêlée d’ombre et de lumière où je suis en sécurité, c’est-à-dire à distance des trains, de ma grand-mère qui dort et des piétons qui arpentent la rue, à distance de ce qu’on voudra, nullement concerné par le monde donc entier — d’où ce sentiment de sécurité que je retrouve par delà les années. Or il y a un paradoxe: l’enfant n’est pas conscient de ce sentiment au moment où il le vit et l’adulte, nécessairement concerné par le monde, n’est jamais entier. Cet état visé par l’adulte est une enfance que seule le sage peut retrouver par la coupure des liens qui l’unissent au monde.
Dans un restaurant étudiant du quartier de Miséricorde avec Gala et les enfants. C’est samedi soir, la salle est bondée, nous dînons coude à coude et dans le bruit. Luv me fait remarquer le drapeau anglais tatoué sur l’avant-bras d’un garçon.
- Britannique, rectifie celui-ci.
- Il a raison, dis-je à Luv, c’est le drapeau du Royaune-uni, qui comprend… l’Ecosse, l’Irlande et l’Angleterre…
Mon hésitation n’a pas échappé au garçon qui ajoute:
- Et le Pays de Galle.
- Vous êtes anglais n’est-ce pas?
Au tour du garçon d’être surpris (je précise: il n’a pas d’accent).
- Oui.
Luv me demande comment j’ai deviné. Quant à moi, ce qui me surprend, c’est qu’il ait entendu notre conversation dans ce bruit.
Ce que tu comprends sans effort est facile, ce qui est facile ne favorise pas l’intelligence. Voilà ce que je voudrais expliquer à mon fils. Ce n’est pas tant la loi du moindre effort qu’imposent les jeux et images que la négation — l’absence d’éveil — d’une capacité intelectuelle dont dépendent dans le cours de la vie l’essentiel des plaisirs. L’homme simplifié peut s’obtenir par la réduction a posteriori de la personnalité, mais aujourd’hui se généralise une procédure nouvelle aidée par les prothèses technologiques: le détournement de mineur.