Bloqués dans un faubourg de Satun, la capitale de province du sud thaïlandais. Hôtel de commerce douteux, muezzins, et, piège supérieure, nouvel-an chinois. Nous trouvons une pension de bois construite en surplomb d’un jardin que déparent des bananiers. Chambre bleue, jaune et verte, lit à baldaquins, vitrines en teck, la propriétaire indique par ces choix que nous avons élu domicile dans une “guesthouse and art café”. J’enfile les tampons, je me couche. Gala sort. Un Anglais vit là. Originaire de Manchester, la cinquantaine, crâne de maton, l’oeil embué d’alcool, le sourire gentil, la courtoisie toute britannique. Mais difficile à comprendre. De Genève, il connaît le red district. De Satun, il dit: il y a une rue du massage. Je lui demande ce qu’il fait là. Regard vague, pas de réponse. Satun — c’est un peu comme si je décidais de limiter ma visite de la Suisse à Moudon. Vous travaillez? Il esquisse un geste. “Non”. J’en conclus qu’il a dû lui arriver malheur dans une vie précédente, mais mon état ne me permet pas de poursuivre la conversation (toujours le contrecoup indien), et je me range dans le fond du jardin avec une bouteille de Chang. Gala rapporte des nouvelles dont celle-ci: inutile de se rendre sur Koh Lippe, c’est nouvel-an chinois, les îles sont prises d’assaut.
Nuit sans sommeil par suite d’une intoxication alimentaire. Ce séjour est maudit. Moi qui vais sans prudence et n’ai jamais à en souffrir. Pourtant, depuis que j’ai voyagé en Inde, je sais qu’au lieu de laver les plateaux d’aluminium dans lesquels ils versent les currys à l’eau vive les hindous se contentent de les torchonner.
Atterri à Penang dans la soirée. Comme pour Jogjakarta, où nous venons de passer quatre jours, sentiment que la ville a peu changé depuis ma précédente visite dans les années1990: quartiers de commerce hollandais en ruine colonisés par les chinois, centre commerciaux posés sur des terrains vagues, parcs adossés au chenal, indiens dans le rôle des parents pauvres. Tout de même, je ne ne pensais pas revoir autour de Malioboro street, l’artère centrale de Jogja, ces grappes de tricycles tout usage qui, le service terminé, servent de domicile, à leur conducteur. Fortement sollicités par les locaux qui les empruntent pour quelques roupies leur vétusté est inexplicable: la plupart tanguent plus qu’ils ne roulent contraignant les bus et camions à piler sur les freins. Pour un occidental confronté à une obsolescence accélérée des objets du quotidien (et plus encore en Suisse où l’on donne à l’Afrique nos moyens de transports publics peu après l’étrenne dans le seul but de fournir en travail les fonctionnaires qui auront la tâche d’en commander de neufs), ce progrès arrêté est surprenant. Rien de tel en Thaïlande (sauf peut-être dans le sud) ou au Vietnam, ce qui amène fatalement á se poser la question de l’influence de la religion — musulmane à Java et en Malaisie — sur le régime technique.
Traversée éreintante sur Java. Stationné en plein soleil le bus attend une heure et demie moteur allumé. Quand je vais aux renseignements, on me dit “bientôt”. Je suis debout depuis minuit, il est dix heures, il va être midi quand un chauffeur s’avance jusqu’au bus. Le voyage commence, mais d’abord il faut sortir de Denpasar, et la route est saturée. Puis viennent les collines. Sept heures de bus. Au port, personne ne descend, un bac appareille, un autre s’immobilise, le bus se glisse dans son ventre. Les passagers restent dans leurs sièges, je vais sur le pont. Gros courants dans le détroit. Gala récupère sa valise, le bus reprenait déjà la direction de Malang. Nous avons nos billets pour cette même ville, où nous n’avons jamais songé à nous rendre. Mauvaise compréhension. 100’000 roupies gaspillées. A Banyuwangi, sur le port, l’officier d’immigration envoie son adjoint nous chercher. Il exige une déclaration. Celle-ci consiste à contresigner son livre et à écouter les quelques mots de français qu’il a appris. L’homme est d’une gentillesse confondante. Perdu au fond de sa cahute, inutile, il ferait presque pitié, mais je transpire à gros bouillons et ne tient pas debout. J’ai réservé un hôtel. Il n’y en a qu’un. Le chauffeur de taxi n’en jamais entendu parler. Le site internet indiquait ” Plus que deux chambres, dépêchez-vous de réserver!” Il n’y a qu’une chambre à l’hôtel Bella Vista et les derniers occupants y ont dormi au mois de septembre — nous sommes en février. Le personnel se met aussitôt à l’oeuvre pour réparer l’air conditionné. Je dis que nous nous contenterons du ventilateur. Gala part avec le chauffeur acheter des antibiotiques. Le ventilateur s’arrête. Je m’endors. Le sommeil est si profond que j’ai de la peine à en sortir. Il fait plus de 40 degrés. La chambre est en hauteur, au bout d’une échelle, sous un toit de palme. La vue est double: sur la mer et sur les camions. Un jardinier coupe les arbustes au ciseau, des gamines demandent si nous voulons manger au restaurant. Nous voulons bien. Elles expliquent que le restaurant, c’est elles. Nous commandons un riz. Elles reparaissent bien plus tard avec du riz. La cuisine est dans une villa moderne des années 1960 qui devait appartenir à l’un des ambassadeurs de la jeune Indonésie indépendante. Le salon est plein d’objets et de photographies ayant appartenu à cette noble famille. Plus tard arrive un homme qui se présente comme le manager. Il n’y a plus de places dans le train du lendemain pour Surabaya. Il nous y emmènera en voiture. Le matin, les jeunes filles demandent si nous voulons un petit-dèjeuner. Elles se mettent à quatre pour fabriquer des toasts et une omelette. Personne n’a vu le manager. Je demande qu’on lui téléphone. On me répond “oui”. Je demande si on a téléphoné au manager. On me dit qu’on va lui téléphoner. Soudain il est là, nous montons à bord d’un pick-up. Assis le long de la route les macaques de Pahuran nous regardent passer la tête dans les mains. Huit heures plus tard nous sommes à Surabaya.
A mesure que nous vieillissons, nous devenons plus rustres, nous relâchons un peu notre discipline, et, dans une certaine mesure, nous cessons d’obéir à nos meilleurs instincts. Mais nous devons être tatillons à l’extrême quant à notre rectitude ().
Henry David Thoreau, in La vie sans principe.
Une des mes tâches consistait à fournir á l’éditeur des photographies des maisons où ont été prises entre 1977 et 2010 les notes figurant dans 45–12, retour à Aravaca. Je m’y suis appliqué de mon mieux, établissant une liste des maisons pour n’en oublier aucune, cherchant dans les albums, les coupures de jounaux et, pour ce qui de la résidence d’Ambassade de La Havane, auprès du Ministère des Affaires Etrangères, puis des héritiers de l’architecte dont le fonds est à l’Université de Berkeley-Californie avant d’apprendre que c’est mon père qui avait volé les documents. Maintenant que le livre est paru depuis deux jours, je vois que j’en ai oubliées au moins quatre: le Monastère des Capucins de Seyssel (j’ai dû l’oublier volontairement pour n’avoir pas à aller le photographier), l’appartement de la la Plaza Xuquer de Valence où nous avions déménagé à vélo de Suisse pendant l’été 1991 avec le projet d’ouvrir un bar en Espagne, la turne de la cité Dinu Lipatti de Chêne-Bourg où je vivais au début des mes études, en 1986, l’appartement de Pully où la grande-tante (ainsi nommée, mais que je n’avais jamais vue) venait de mourir et enfin, plus étrange, puisque j’ y ai passé une partie de mon adolescence, la villa du chemin des Fleurettes sous la gare de Lausanne où je passais l’essentiel de mon temps assis sur un bord de toit à regarder vers le carrefour et le parc de Milan.
Je relâche la volonté et voici la maladie: assaut de la fatigue, fièvres, délire. La nuit se lève sur le Golfe. C’est habituellement l’heure de s’endormir à bord de l’avion pour l’Asie. La compagnie annonce un retard. Un heure. Puis une autre. D’ailleurs pas d’avion en vue. Et au panneau des départs des annulations. Du jamais vu dans cet aéroport à l’écart des grands circuits. Après trois heures et demie d’attente, l’annonce d’embarquement. Un jeune homme s’est rasé la tête et saigne. Il est agité, vif, désagréable. Il adresse la parole aux passagers. Fait les cent pas, fait les questions et les réponses. Je m’éloigne, il se rapproche. Des bus se garent devant la halle. Demi-heure. Je monte, Gala suit, et le rasé. Puis un groupe d’indiens malvoyants. Ils sont cabossés, peut-être infirmes, comme nous tous ils sont las. Un petit ventru à grosse tête retire ses sandales. Le jeune rasé lui dit de se chausser. Ça pue, dit-il. Lubie, humiliation facile. Ses camarades, au lieu de voler à son secours, l’enfoncent: tu pues! Le jeune rasé fait participer les passagers du bus. Il croise mon regard. Il décapuchonne un flacon de Bleu de Chanel et parfume l’indien, puis lui dit le prix du parfum: 80 Euros le flacon. Enfin installé dans mon siège j’avale un somnifère. Quand je me rèveille, j’en avale un autre. Lorsque nous débarquons á Suvarnabhumi j’ai de la peine á marcher. Difficile exercice de la déclaration d’immigration. Les cases flottent. Ensuite je bois de la bière. Grosse erreur. Le somnifère se transforme en drogue. Nuit pénible au BS Hotel. Réveil en plein soleil. Tout-à-l’heure il faut prendre l’avion pour Denpasar or je viens de constater qu’il part de l’ancien aéroport de Mong Duong.
Pour réussir, me disais-je, il faut avant tout à se comporter comme si l’on avait réussi et ne rien dire qui puisse faire croire le contraire. Et dans la nuit, voici mon rêve: tous de noir vêtus, élégants et droits, les quatre hommes de la famille sont réunis, mon père, mon oncle, mon frère et moi-même. A nous regarder ainsi, pas de doute, nous sommes d’âge moyen, bien mis, sérieux et nous avons réussi. Au bout d’un silence je me tourne vers les autres:
- Il y a un problème, nous n’existons plus, personne ne nous remarque.