A la banque un retraité hésitant. Je lui fais signe de me précéder au guichet. Il remercie et s’avance jusqu’à la vitre.
- Dîtes-moi, je ne comprends pas, j’ai 4000 euros déposés sur mon compte d’épargne et ils ne ne rapportent rien, vous voyez, c’est écrit ici… voilà quatre ans qu’ils sont sur le compte et… il doit s’agir d’une erreur.
Le guichetier sans se donner la peine de vérifier.
- Oui, c’est normal, il n’y a pas d’intérêts.
- Comment ça pas d’intérêts? Vous voulez dire qu’il n’y a pas d’intérêts?
- Je ne sais pas. Appelez ce numéro.
- J’ai déjà appelé ce numéro.
- Faites voir… Oui, je vois. Il semble qu’il n’y ait pas d’intérêts, c’est bien ce que vous dîtes? Le mieux est de rappler ce numéro.
Le retraité se retire abasourdi, je m’avance.
- Vous avez une annonce en vitrine concernant un bungalow dans le quartier des Salines.
- Où ça?
- En vitrine, juste là.
- Je vois. Eh bien?
- Vous pourriez me donner plus d’informations.
- Désolé, je viens d’arriver. Le mieux est de regarder sur notre site. Après, si ça vous intéresse, vous revenez nous voir.
- Justement, ça m’intéresse.
- Alors regardez sur le site.
- Vous avez l’adresse du site?
- Il doit y avoir un prospectus sur la table près de la vitrine.
- Et cet après-midi, vous ouvrez à quelle heure?
- Non, jamais. Nous n’ouvrons jamais l’après-midi.
La station balnéaire de Torrevieja est une drôle de ville. Un décor réaliste monté par de gens de métier. Ainsi les comédiens prennent peu à peu des distances avec leur personnage et mènent une vie décomplexée. Leur légèreté est plaisante. Rien de fatal ne peut se produire ici, voilà le sentiment. Si quelqu’un tombe, meurt, il se relèvera. Et comme dans une pièce où le réel est simulé, personne ne travaille. La caissière de supermarché, le balayeur, le serveur de café, le policier sont en place et font les gestes qu’ils ont appris, la population est souriante, elle regarde à la télévision le reste de l’Espagne se débattre dans la crise.
Nous louons des vélos près de la Plage des fous. Pendant que Gala fait des essais de selle, je m’intéresse à une annonce de vente d’appartement. La plupart des agences sont abandonnées ou en vente, pas celle qui affiche cette annonce dans sa vitrine: j’entre, une femme me répond, me fait asseoir , ouvre le dossier du bien, un duplex en attique avec solarium de trente mètres à quelques rues du quai. Nous bouclons les vélos autour d’un poteau et prenons place dans la camionnette de l’agence, un modèle Las Vegas: je suis assis sur le siège passager, Gala dans le salon, derrière, me tourne le dos. La femme conduit et fait l’éloge de l’appartement que nous allons visiter: il est neuf, spacieux, le quartier est formidable, pourvu de toutes les commodités et bien entendu le propriétaire laisse les meubles. Je demande quelques précisions: orientation de la terrasse, piscine, frais de communauté. La responsable d’agence répond qu’elle n’a pas encore vu l’appartement, mais que nous allons répondre à mes questions ensemble dans quelques minutes. Elle engage la camionnette dans la rue Jacinto Benavente, lit les numéros aux portes des immeubles, se gare, marche en direction du 62 (alors que sur le dossier il est indiqué no 64), nous suivons, elle passe devant un petit monsieur, qui se met en marche, sort de sa poche un trousseau de vingt clefs, ouvre un portail, nous fait entrer. Dans tout cela pas un mot. La responsable à cessé de parler au moment où elle a posé pied sur le trottoir et le petit monsieur n’a pas ouvert la bouche. J’en conclus qu’il s’agit du concierge, que lui et la femme se connaissent. Je me trompe, c’est le propriétaire. Nous prenons palce dans une ascenseur minuscule. Pour maintenir l’intérêt, la femme demande:
- C’est au quatrième?
- Au quatrième, dit le propriétaire.
- C’est au quatrième, nous dit la femme.
Nous suivons le petit monsieur dans un couloir marbré, nous atteignons une porte rustique, laquée, neuve, standard. Le petit monsieur étale les clefs de son trousseau dans la paume de sa main. Il essaie une clef. Une autre. Une troisième. C’est la clef. Mais il y a deux serrures. Il essaie une autre clef. Et encore une.
- Vous verrez, l’appartement est fantastique, c’est exactement ce qu’il vous faut!
Le petit monsieur trouve enfin la clef de la deuxième serrure et s’attaque à une troisième serrure. Il a des cheveux poivre-sel, porte un pull-over olive de la marque Lacoste, un pantalon côtelé et ces mocassins que portent tous les Espagnols de son âge, des mocassins munis d’une clochette en fils de cuir. Nous entrons. C’est le même appartement que tous les appartements que nous avons vu et verrons, l’appartement conçu à l’aide du programme d’architecture de base, l’appartement qui répond aux demandes des Espagnols en matière d’appartement: pas de soleil, autant de pièces qu’il est possible, des pièces aussi petites qu’il est possible, une cuisine qui donne sur le patio et un couloir d’une largeur d’un mètre pour circuler de la porte à la terrasse. Pas la peine de visiter. Nous visitons. Je fais quelques commentaire. Gala fait quelques commentaires.
- Malheureusement la terrasse est fermée.
Belle terrasse au demeurant, mais qui donne sur les vingt balcons de l’immeuble d’en face.
- C’est impossible, dit Gala.
J’approuve.
- La terrasse est magnifique, dit la femme, très spacieuse pour le quartier.
Le propriétaire ne lève pas le nez, se tait, en Espagne attitude rare. Puis je demande à voir le solarium. Nous quittons l’appartement, empruntons quelques marches, le manège des clefs recommence, mais cette fois le propriétaire a de la chance. Il ouvre, nous voici sur le toit de l’immeuble. La femme désigne un quadrilatère de trente mètres qui nous appartiendra si nous achetons l’appartement, le propriétaire désigne des panneaux tombés au sol.
- Le vent les a emportés, mais c’est facile à remettre, ensuite on est bien chez soi, séparé des autres.
Il va falloir jeter ces panneaux, me dis-je. Puis je m’aventure à l’intérieur du quadrilatère. Il forme cuvette.
- C’est pour ‘évacuation de l’eau, n’est-ce pas?
- Oui, répond le petit monsieur, l’air indifférent.
Nous demandons à revoir l’appartement. Moi ou Gala, je ne sais plus. De tout évidence, par pitié. Mal nous en prend, le petit monsieur a refermé les deux serrures et le loquet. Lorsque nous retrouvons enfin la rue, la femme reprend son babil:
- Il n’y pas de doute, c’est pour vous, c’est une occasion unique.
Tandis que le petit Monsieur se dirige vers une belle Jaguar dont la taille imposante le fait apparaître encore plus petit qu’il n’est.
L’annonce de vente de la maison publiée à grand frais dans la presse ne m’a valu aucun appel les trois premières semaines de parution et voilà qu’à Torrevieja le téléphone sonne. Le nom de l’appelant s’affiche, Marc Bifrare. Je réponds dans les formes convaincu que ce ne peut être Marc Bifrare, le frère de mon éditeur, lequel n’a aucune raison de m’appeler.
- Bonjour Monsieur, dit celui qui appelle, j’ai pris connaissance de l’annonce que vous avez fait publié concernant la vente d’une maison…
- Oui, voilà, il s’agit d’une maison située..
Le genre de phrase dont on espère qu’elle convaincra l’interlocuteur de visiter la propriété, mais je suis interrompu:
- … Alexandre, c’est toi? Je reconnais ta voix.
- Marc?
- Etonnant, je n’ai pas du tout fait le rapport!
- Moi j’ai vu ton nom et j’ai pensé que le téléphone avait un problème.
Au courrier une lettre qui me remercie de l’intérêt que je porte à MyOne. Suivent deux phrases: “MyOne est au regret de vous faire connaître sa décision. Votre adhésion à MyOne a été refusée.” Je cherche ce que peut-être MyOne. De fait j’ai dû remplir en ligne un formulaire de demande d’adhésion à MyOne, quant à savoir ce que ça peut être… Je jette le courrier. Fin de la communication.
A Torrevieja nous retrouvons l’appartement de la Playa del Cura comme nous l’avons laissé il y a trois semaines, étincelant et plein de ces meubles ridicules qu’achètent les Espagnols, vaisseliers d’exposition, guéridons torsadés et fausses huiles. Aussitôt les valises posées nous sortons manger chez Andrès. La famille est au complet; le père place les clients, le fils prend la commande, sa soeur apporte les plats, la mère prépare en cuisine la meilleure paëlla de Valence à Gibraltar. Les voisins prennent place à leur heure, mélangent vin rouge et limonade, se souhaitent bon appétit et attendent le journal de la mi-journée en avalant des crevettes, de l’agneau, du poulpe, des soupes de pois. Le père revient en salle pour le dessert. Il énumère les choix. Tartes glacées, fraises à la crème, flan, crème brûlée, riz au lait, gâteau chocolat et pour les fruits, comme dans le reste du pays, une orange, une pomme ou la banane. Lorsque nous quittons la table, il est plus de quatre heures et il pleut. Nous buvons du café au bar. Les rues sont désertes. Appartements et locaux commerciaux sont en vente. Je compte les annonces sur la façade d’immeuble de l’autre côté du trottoir. Enseignes de carton accrochées aux terrasses, écritures au pinceau, numéros d’agence. Un quart de l’immeuble est en vente ou à la location, et ainsi dans toute la ville. A l’extérieur, dans les cités satellites bâties au moment du déclenchement de la crise, c’est pire. Ce qui n’est pas en vente est fermé ou saisi par les banques. Plus tard la pluie cesse et une belle lumière baigne les quais. Nous saluons plusieurs personnes qui ont l’habitude de nous voir arpenter le quartier.
Dans le train pour l’aéroport à l’heure des circulations pendulaires. Ceux qui baillent, dorment, se réveillent, ceux qui travaillent. Une grosse fille s’assoit dans le compartiment. Ses genoux roses touchent les miens. Elle déplie une ordinateur, lis et relis une page de notes. Faciès empâté, regard sans fond, pantalons de flanelle. Je fronce les sourcils. Le logo sur le coin de la page qu’elle lit avec tant de sérieux, peut-être un formulaire d’embauche, je le reconnais. Je coudoie Gala: Forum économique mondial. Pauvre femme. Au service. Vingt ans et bientôt digérée par la machine, par ceux qui la fabriquent et pour qui elle fonctionne. Plus tard nous parlons de St-Exupéry. J’évoque pour Gala le début de Terre des hommes. Le pilote gagne l’aéroport en bus. Personnages de fonctionnaires ballotés, ambiance tiède, mépris inquiet de St-Exupéry. Le héros est à l’étroit dans ce quotidien gris. Il n’aime pas la réduction, le dit. Il parle du métier de mécanicien, du survol des Andes, de Buenos Aires et de l’omelette de huit oeufs qu’il mangera avant de remonter dans l’appareil de l’Aéropostale. A son tour Gala fronce: toi, tu aimes St-Exupéry? Je fais valoir que l’humanisme poétique du petit prince ne traduit pas le sentiment réel de St-Exupéry. Comme d’autres avant-guerre (Zweig, De Rougemont, Adorno) il pressent la réduction industrielle de l’homme. A Lausanne la future employée du Forum mondial se lève. Mon impression: elle va se livrer. Elle se met dans la file des voyageurs qui descendent sans grande énergie, avec une sorte de fatalisme triste. Pour cette raison même il est à parier qu’elle obtiendra son poste, se soumettra à l’esprit d’entreprise et défendra sans état d’âme ses patrons criminels. — “Mais pas du tout, ils sont très gentils, ils me traitent bien”. On connaît la chanson. Lausanne — le train se vide, se remplit, repart. Au bout de rente minutes, à la hauteur de Pont-Rouge, les voyageurs remuent sur leurs sièges, se recoiffent, rangent leur attirail, se lèvent, descendent, filent à grande vitesse vers la bouche de souterrain. Plus tard nous passons les contrôles de l’aéroport. A neuf heures nous montons dans l’avion. St-Exupéry, dans Pilote de guerre me semble-t-il, parle de ce que nous vivons, cette ère où les voyages en avion seront devenus courants, à la manière d’un noble privé de ses droits et qui devine la fin d’un monde.
A vélo à l’heure où les clochers appellent à la soupe. Les chantiers, les bureaux se vident. Je me faufile. Puis tout le canton mange et je pédale à bonne vitesse jusqu’à la Cité d’Ogoz. Ensuite c’est le trafic habituel des jours de semaine, camions et camionnettes, femmes en commissions et ribambelles d’ouvriers qui perforent la chaussée. Quatre heures et demie sous la pluie pour le porte à porte Fribourg-Genève.